‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 2)Chapitre 29 sur 49 · Livre obscur et sans nom , hUmble vase d'argile · texte numérisé non relu

Livre obscur et sans nom , hUmble vase d'argile

Mais rempli JUs(}u'au bord des sucs dé Tévangtle^ i

Où la sagesse hUniaine et divine à longs flots / J^

Dans le cœur altéré coUlent en peu de mots ;

Où chaque âme, à sa soif, vient, se penche, et s'abreuve

Des gouttes de sueur du Christ à son épreuve ; f ^

Trouve, selon le tempsy ou la peîne^ ou l'effort.

Le lait de la mamelle ou le pain fort du fort ;

Et sous la croix où l'homme ingrat le crucifie,

Dans les larmes du Christ boit sa philosophie !...

Ainsi lisant, priant, écrivant tour à tour.

Fantôt le cœur trop plein et débordant d'amour, Fantôt frappant mon sein sans que Fonde en jaillisse, Ne trouvant qu*une lie au fond de tout calice. Puis regardant fumer ma lampe qui pâlit, Puis tombant à genoux sur les bords de mon lit,

Mouillantdepleursmesdrapsqu'entremesdents je froisse,

En sanglots étouffés comprimant mon angoisse ;

Puis quand du coup au cœur tout le sang a coulé,

Relevant vers la croix un regard consolé.

Ouvrant mes deux volets pour respirer à Taise

Les brises de la nuit dont la fraîcheur m'apaise.

Le front pâle et terni d'une moite sueur,

Dans mes veilles sans fin je ressemble, 6 ma sœur,

A ce Faust enivré des philtres de l'école.

De la science humaine éblouissant symbole.

Quand dans sa sombre tour, parmi ses instrumens.

On l'entendait causer avec les élémens,

£t qu'au lever du jour dans son laboratoire

On ne retrouvait plus qu'un peu de cendre noire!

Hélas ! si ce n'était la grâce du Seigneur,

Que retrouverait-on le matin dans mon cœur?

Oui, c'est Faust, 6 masœur, mais, dans ces nuits étranges,

Au lieu d'esprits impurs, consolé par les anges !

Oui, c'est Faust, ô masœur, mais Faust avec un Dieu.

Que de choses encor ! La cloche sonne, adieu.

( Un grand nombre de pages manquaient ici au manuscrit )

Du village de sa naissance.

3 Juillet 1800.

Pressentimens secrets! malheur senti d'-avance,

Ombre des mauvais jours qui souvent les devance.

Instincts qui de ma mère annonciez le trépas,

Je vous croyais trop peu, vous ne me trompiez pas!

Dans quel ëtat , 6 ciel! mes yeux Font retrouvée !

Hélas ! par ma présence un moment soulevée,

La vie, en concentrant trop d'amour dans son cœur,

Semble avoir décimé les jours de sa langueur;

De jeunesse et d'amour cette âme encor si pleine

Tarit sous chaque aurore et tremble à chaque haleine;

Elle ne compte plus que soleil à soleil.

Et lorsque nous baisons ce front pâle au réveil.

Je ne puis de longtemps en détacher ma lèvre.

Car je sens qu'il m'échappe et que la mort me sèvre.

Que le dernier anneau du cœur va se briser

Et ne tient plus peut-être, hélas ! qu'à ce baiser !...

Elle a voulu revoir ce ciel de son enfance.

Revenir et mourir au lieu de sa naissance ; Paris était pour elle un séjour étranger.

Son exil à ses yeux n'avait fait que changer : Cette ville banale était pour elle amère.

Ah! la seul^ p^trje est^ aux y^iqi^ d'un^ mère, Aux lieux où lui sourit, où l'aima son époux. Où son doux premier-né grandit sur ses genoux. Où ces anges gardiens du printemps de la femme Laissèrent en partant leur rayon dans son âme !

Que ce séjour pourtant a d'angoisse à ses yeux !

Revenir étrangère aux champs de ses aïeux.

Pauvre et nue, B^ village où $pn humble op^qipe

Des détresses du pauvre était ^ providence !

De ceu^ qu'op reconnaît voir les yeux s/e hdis^f

D'aut;*es se détourner de peur de vqms blesser,

D'autres, pouveai^ venus, en secouant {leurs têtes,

D'un air indiffèrent demander qui vous êtes.?

Louer i^^e c^a^umière.en un coin du hfin^eau

Pour respirç;r un peu de l'^r de son bei*cçau.

Jeter uji œil furtif, de là, sur la demeure

Où l'on naquit, surl'jberb!^ ou^'^rbrci^fi/i vou^.p|^u^^|

Craindre qu'on vous^mpyte à cri;ne ce coup d'içeil;

Se détourner de peur d'en rencontrer le seuî^^

Et n'avoir poi^ jardin, pour abri, ppjur ppibrage.

Que la ronce qui tr^ipe aux sentiers du yiU9ge,

Ou l'arbre sépulcrsj, le séculaire orpies^u.

Dont l'ombre qye l'on fuit n'appartient ^u'au tombeau ,

Et qui voit tous les soirs, au cercueil de famille.

S'asseoir un fils avec une mère.çt sià f^e.

^oilà pourtant sa vie et la nôtre en ce lieu. Oh ! courage, ô mon cœur ! la patrie est en Dieu !

Même lieu, 18 Juillet 1800.

<^u'après avoir pleuré comme mor)Le, |a fenu^e ^ qui j jeune, on donn^ le;^ prémiceç <^ l'^uiie. Des bords lointains du monde ^ à son toit reyenu, On la trouve vivante au bras d'un inconnu, ïntre rétonnement, la douleur et la joie, Xe cœur plein et ser^é dans ses larmes se npîe, S'interroge soi-même, et frémit de savoir lequel est plus affreux de perdre o^ de revoir ; Ainsi, cette maison qi^e j'avais tant pleurée. Que je me figurais des flammes dévorée, £lle est encor debout..., mais pour nous repou3ser; Ce seuil qui fut à nous, nous n'oson^ le passer ; £t mon cœur déchiré, «que ce souvenir tue, Ne sait s'il l'aime mieux intacte qu'abattue !

Même Heu, 20 juillet.

Hier, fatale idée ! elle conçut Tenvie De revoir pas à pas la scène de sa vie, La maison, le jardin, et de tout parcourir, D*y revivre un moment, fallût-il en mourir!

IVIa sœur et moi, cédant à tout par complaisance , Du nouveau possesseur épiâmes Tabsence, Et , profitant de l'heure, appuyée à nos bras, Jusqu'au seuil de Tenclos nous traînâmes ses pas. Le concierge, attendri par ces deux voix de femmes, Ouvrit furtivement la porte, et nous entrâmes. Soit confiance en nous, ou soit cette pudeur Qu'ainsi que l'innocence inspire le malheur^ Cet homme, retournant à ses travaux champêtres. Du jardin , du logis, sembla nous laisser maîtres. Oh ! que son sentiment soit béni dans son cœuri Ma mère, dont la joue avait repris couleur.

Ma mère, dont la force, un moment ranimée.

Empruntait de la vie à cette terre aimée.

Parcourant du regard et le ciel et les lieux, Voyait tout son passé remonter sous ses yeux ; Le nuage des pleurs qui flottaient sur sa vue Laissait à chaque aspect percer son âme émue. Elle nous entraînait partout d'un pas rêveur.

Montrait du doigt de loin chaque arbre, chaque fleur. Voulait s'en approcher, les toucher, reconnaître S'ils ne frémiraient pas sous Tœil qui les vit nattre. Voir de combien de mains avaient grandi leurs troncs, Les comparer de l'œil comme alors à nos fronts. En froisser une feuille, en cueillir une branche, Appeler par son nom chaque colombe blanche Qui, partant de nos pieds pour voler sur les toits, Rappelaient à son cœur nos ramiers d'autrefois ; Écouter si le vent dans l'herbe ou la verdui*e. L'onde dans la rigole avaient même murmure; Éprouver si le mur de la chère maison Renvoyait aussi tiède au soleil son rayon ; Ou si l'ombre du toit, sur son vert seuil de mousse. Au penchant du soleil s'allongeait aussi douce! C'était à chaque chose une exclamation.

Un soupir, puis un mot de résignation.

Puis de son bras au nôtre une étreinte plus vive Qui trahissait l'élan d'une âme convulsive.

Enfin de la demeure ouverte^ d'un coup d'œil Et d'un élan rapide elle franchit le seuil ; Elle nous entraîna d'un pas involontaire Dans toute la maison, comme en un sanctuaire Qu'elle semblait fouler avec recueillement.

N'osant ni respirer, ni faire un mouvement, Comme si du passé l'image tendre et sainte Devait au moindre bruit s'enftiir de cette enceinte.

Dans notre toit d'enfant presque rien de changé ; S je temps, si lenl pour nous, n'avait rien dérangé : rv. 4»

C'était toujours la salle ouvrant sur la pelouse^ Le réduit qu'obscurcit la liane jalouse^ I.a chambre maternelle où nous vinmes au jour. Celle de notre père^ à côté, sur la cour.

Ces meubles familiers qui d'une jeune vie, Sous notre premier toit, semblent faire partie, Que l'on a toujours vus, connu», prisés, touchëa; Cette première couche où Dieu nous a couchés, Cette table où servait la mère de famille.

Cette chaise où la sœur travaillant à l'aiguille Auprès de la fenêtre en cet enfoncement, Sous ses cheveux épars , penchait son front charmant} Sur les murs décrépits ces deux vieilles gravures Dont les regards étaient toujours sur nos figures ; Et près du vieux divan que la fleur nuançait, L'estrade où de son pied ma mèi'e nous berçait ; Tout était encor là, tout à la même place.

Chacun de nos berceaux avait encor sa traee ; Chacun de nous touchait son meuble favori, Et comme s'il avait compris jetait un eri.

Mais ma mère entr'ouvrant la chambre palemelle Et nous poussant du geste : « A genoux ! nous dît-dtte, ff Enfans, voilà le lit où votre père est mort ! » Puis tombant elle-même à genoux sur le bord^ Et des mains embrassant le pilier de la couche, Comme nous en pleurafit elle y colla sa bouehe } Ses larmes sur le bois ruisselaient à grands flots. Et la chambre un moment fut pleine de sanglots... Mais des pieds de chevaux dans la cour résonoerent,

Le marteau retentit et les cloches sonnèrent. A ce bruit tout à coup reprenant nos esprits, Et comme des voleurs craignant d'être surpris, Emportant dans mes bras ma mère évanouie Dont cette émotion venait d*user la vie, Dérobés aux regards par le mur de jasmin, Je regagnai tremblant la porte du chemin.

Soutenant sur mon cœur ma mère à demi morte ; Et dans le moment même où la secrète porte Se fermait doucement sous la main de ma sœur, J'entendis les enfans du nouveau possesseur , Sortant de la maison en joyeuse volée, Courir de haie en haie et d'allée en allée.

Et leurs cris de bonheur monter et retentir Sur les pas de la mort qui venait d'en sortir.

Même jour, le soir.

O vraie et lamentable image de la vie !

La joie entre par où la douleur est sortie!

Le bonheur prend le lit d'où fuit le désespoir !

A ce qui nait le jour Dieu fait {)lace le soir;

La coupe delà vie a toujours même dose.

Mais une main la prend quand l'autre la dépose.

Hélas! et si notre œil pouvait parfois sonder

2fcfc JOCELYN»

Ces coupes de bonheur qui semblent déborder, Ne trouverions-nous pas que chaque joie humaine Des cendresetdespleursd'un autre est toujours pleine?

19 juillet IMdt

C'en est donc fait ! ma mève ! ah ! ce dernier effort

De sa vie expirante a brisé le ressort !

O nuit de Tagonie et de la délivrance ,

Écris- toi dans mon âme en larmes d'espérance!

Je veillais, en priant, seul, au bord de son lit,

L'étoile du matin parut, elle me dit :

a Courage, mon enfant, je sens que je vous quitte ;

cr De ses derniers élans mon cœur pour vous palpite ;

<K Avant que cette étoile ait pâli dans le jour

« Je vous embrasserai de l'éternel séjour !

«Oh! réjouissez-vous, les vrais jours vont m'éclore;

•t Pourtant sur cette terre embrassons-nous encore ,

« Va réveiller ta sœur!... non , je te le défend,

« Ecoute : dans son sein elle porte un enfant,

a Cette heure d'agonie à voir est trop cruelle,

« Il faut la lui sauver pour son fruit et pour elle I

a II faul laisser ce voile entre elle et le trépas ;

« Et mon dernier baiser tu le lui donneras !

ce Tu saisqueissaintsdevoirscegrand moment réclame.

« Accomplis^Ies, mon fils, je te livre mon àme!

« Va, tu n'es plus pour moi que le prêtre de Dieu. »

Oh! bëni soit celui qui du suprême adieu M'adoucit à ce point l'heure toujours amère ! Et fait ouvrir le ciel par le fils à la mère! Vous en fûtes témoins, anges du Dieu vivant ! Ah! si mon faible cœur se révolta souvent.

Si trouvant le joug lourd et le devoir austère, Je traînai comme un poids mon sacré caractère, De tout ce qu'ici-bas j'avais sacrifié.

Ah! par ce seul moment je me sentis payé , Puisque Dieu permettait que par ce sacrifice Cette mort pour ma mère adoucit son calice !

J'allumai ces flambeaux de la dernière nuit, Double image du jour qui commence et qui fuit ; Dans le vase caché de l'humble Eucharistie Des mourans à sa voix j'allai puiser l'hostie ; &t penché sur son front, de ma tremblante main , Tout mouillé de mes pleurs je lui rompis le pain ; Xa splendeur de sa foi rayonnait dans la chambre ; Du chrême des mourans je touchai chaque membre, Ce front où mes baisers voulaient suivre mes doigts, Ces flancs qui sur son cœur m'avaient couvé neuf mois. Ces bras qui, m'entourant, tout petit, de tendresse, IVI'avaient fait tant de fois un berceau de caresse ; Ces pieds, qui les premiers frayèrent mon chemin, Dont toute trace allait disparaître demain !

Absorbée et présente à chaque grand symbole,

m JOCELYN.

Quand tout fut accompli, reprenant la parole ;

tt Jocelyn, me dit*eUe, encore, encore un don I n

— «Etlequelyôma mère?» — «Oh Imonfîls, ton pardon Y jl

« Non le pardon de Dieu qui sur moi surabonde,

<r Mais le pardon du fils que je laisse ^n ce monde!

a De ton amour pour nous pauvre jeune martyr,

ce Une mère jamais n'aurait dû consentir

a A te laisser tenter ce dévoument subUme!

« Ta vie est un désert, ton cœur est un abime

« Que tu ne peux combler qu'à force de vertu !

<K C'est moi qui l'ai creusé, dis, me pardonnesrtu ? 9

Je collai sur ses mains mes lèvres en silence.

a Oh ! que ma douce mort te. seul ta récompense l

V Je t'ai fermé le monde, et c'est toi do&l la maîo

a Du ciel ouvert par toi m'aplanit le chemin !

« Je vais t'y préparer, dit-elle, une demeure

« Plus durable, à mon toiir, ô mon fils, et meilleure l

a Ici le cœur tarit, les longs bonheurs sont courts,

« Ton âme a sa patrie où l'on aime toujours 1 »

Puis sentant que la mort affaissait ses paupière» :

«Récite-moi, mon fils, ces divines prières

« Qui de l'âme fidèle accompagnent l'essor,

a Afin qu'en expirant elle bénisse encor. »

J'obéis ; sous mes pleurs je luilus, dansées HeureSy

La tristesse de l'âme à ses dernières heures ;

Ses lèvres, dont l'accent paraissait s'assoupir,

Murmuraient les répons de ce pieux soupir.

Comme l'écho lointain d'une voix al&iblîe

Qui s'éloigne et déjà répond de l'autre vie;

Tout à coup au refrain je ne l'entendis plus.

Elle acheirait au ciel tes chants interrompus !.. . Le livra s'échappa de mes mains qui s'ouvrirent , Et Fbymne de la mort... mes sanglots le finirent !

l«r août 1800, la nuit, au cimetière, près du tombeau de sa mère.

O nuit! oh ! couvre-moi de ta noire épaisseur; Demain ! . . . quoi ! c'estdemainque j'emmène ma sœur ! Demain j^aurai quitté pour jamais cette terre. Ce sépulcre où mon âme entre auprès de ma mère ! Ah! sur ce lit d'argile où sa dépouille dort N'ayant entre elle et moi que ce rideau de mort, Cette couefae de cendre, hélas! si peu profonde, Qu'mi cœur soulèverait et qui sépare un monde ! Kuit qui deviens mon jour, laisse-moi me coucher Près du sol remué d'hier et le toucher !

IM'enîvrer de tristesse ainsi que d'une joie, Écouter ce qu'au cœur de là-bas Dieu m'envoie, £t la bouche collée au sol mystérieux IjC pétrir de mes mains, l'arroser de mes yeux ! . ..

Béni sois-tu, mon cœur, et toi, ma foi divine. De me parler si haut, si fort dans la poitrine!

2tô JOCELYN.

En ce iiioment où l'œil ne voit que le trépas,

Que serais-je, grand Dieu, si vous ne parliez pas?

Si de mon seul instinct rinfaillible espérance

Ne me répondait pas que tout n'est qu'apparence ,

Qu'un peu d'argile ici sur l'argile jeté

N'ensevelit pas l'âme et l'immortalité ?

Que la vie, un moment détournée en sa course,

Ne s'anéantit pas en montant à sa source,

Ainsi que le rayon qui s'enfuit de nos yeux

Ne s'éteint pas là-haut en remontant aux cieux !

Non! tu vis, tu m'entends, tu me réponds, lu m'aimes.

Nos places ont changé, nos rapports sont les mêmes !

Ame qui fus ma mère, oh! parle, parle-moi.

Ma conversation est au ciel avec toi !

Seulement ici-bas, séparés par l'absence,

Nos cœu rs q ui se cherchaien t souffraient de la distance;

Tu m'entends maintenant de partout; ton regard

Ne connaît plus ni lieu, ni retour, ni départ.

Ton amour ne tient plus dans ce doux cœur de femme.

Mais comme une atmosphère enveloppe mon âme!...

Aussi sur ce gazon mouillé de mes regrets

Si je viens dans la nuit te pleurer de plus près.

Ce n'est pas que mon cœur rêve que cette cendre

SeréchaufTe à mon soufTIe et puisse mieux m'entendre:

Non, c'est l'aveugle instinct de la tendre douleur

Qui mène à notre insu les pieds où va le cœur,

£t dans l'illusion que le regret embrasse

Nous fait chercher encor le pas où fut la trace.

Oh! coulez! oh ! coulez! mon cœur, épanche-toi! O terre, bois mes pleurs! ces pleurs c'est encor moi ! O sol de mon berceau, que ne puis-je te rendre Ce corps pétri de toi! que ne puis-je répandre Toute ma vie en eau de mes yeux épuiaés, Hestituer ces pleu]*s où je les ai puisés, Comme le filet d'eau qui lassé de sa course Tarit et rentre en terre à deux pas de sa source !

31ère! sous ton regard de tendresse interdit,

Non, tu ne savais pas! je ne t'ai jamais dit.

Je ne me suis jamais dit peut-être à moi-même,

(C'est quand on a perdu qu'on sait comment on aime )

Non je ne savais pas, je ne dirai jamais

De quelle âme de fils, à mère, je t'aimais !

L'aimer, mais pour l'aimer étais-je un autre qu'elle? N'étais-je pas nourri du suc de sa mamelle, Eclos de son amour, réchauffé dans son flanc, La moelle de ses os, le plus pur de son sang? L'air qu'elle respirait dans sa chaste poitrine

3&Q JQGELYN.

Ne fut-il pas neuf mois celui de ma narine ?

De son cœur prè$ du mien le moindre battement

Ne m'inspirait-il pas le même sentiment?

Mon corps n'était-il pas tout son corps, el mon âme

Un foyer emprunté qu'allume une autre flamme?

De cette âme du ciel chaque vibration,

En me communiquant la même impulsion,

N'imprimait-elle pas à ma jeune pensée

La même impression en moi recommencée,

Comme un son danslessons imprime un même accord,

Ou comme un flot du flot reçoit le pli du bord !

Cette pensée , ainsi de la sienne venue ,

Est-ce une âme qui nait? une qui continue?

Et plus tard, quand bercé , grandi sur tes genoux, Mon oreille s'ouvrait à tes accens si doux , Que du monde et du ciel l'obscure intelligence A travers ton sourire éclairait mon enfance , Que tes saintes leçons façonnaient ma raison , Que le bord de ta robe était mon horizon , Et que toute moo âme, attentive à la tienne , N'était qi|e la lueur d'une autre dans la mienne, O mère, qui pouvait démêler d'un regard Cette existence à deux , faire à chacun sa part , Distinguer toi de moi dans cette âme commune,

Bestituer en deux ce qui sentait en une , Dans nos doubles clartés voir laqueUe avait lui ^ £t y sans mentir au ciel , dire : Cest elle ou lui ï

Aussi qu'ëtaps-je ici que ta vivante image ?

Ton œil semblait avoir façonné mon visage ; Jeune y dans la maison on ne distinguait pas Le timbre de nos voix ni le bruit de nos pas ; Par le frémissement de chaque même idée Dans le même moment notre âme était ridée ; Le même sentiment battait dans nos deux cœurs ; Si tu devais pleurer, mes yeux roulaient des pleurs; S*il passait sur mon front quelque fraîche pensée. D'un sourire avant moi ta lèvre était plissée. Un en deux , toi le tronc y moi le tendre rameau , Toi la voix, moi le son , toi la source et moi Teau ! Union si profonde et si forte des âmes, Que Dieu seul peut de Tœil en démêler les trames ; Que lui seul peut savoir, en sondant nos deux cœurs, Si c'est toi qui survis ou si c'est moi qui meurs.

Meurt?oh ! non, car jecrois! meurtPoh ! non^ car tu vis!

352 JOGELYN.

Ma mère, oh ! dans ta mort je suis encor ton fils ! Dans Fétemel bonheur où la vertu t'appelle Un ciel remplirait-il une âme maternelle?

Non : si Dieu lui donnait le ciel sans son enfant, Son cœur demanderait son fils ou le néant ; Oh ! je crois au néant plutôt qu'à ton absence ! Sur la foi de mon cœur je marche en ta présence , Je sens ce cœur brûlant sous ta main s'apaiser, Mon front baissé frémit comme sous ton baiser. Ah! de tout ce qui s'aime et de tout ce qui prie La présence est en Dieu , car Dieu c'est leur patrie !

Paris , 16 septembre 1800.

J*ai ramené ma sœur aux bras de son époux!

Que ce retour fut triste, et pourtant qu'il fut doux! Comme ces beaux enfans sur ces genoux de femme Des larmes au bonheur faisaient flotter cette âme I Sous la morne couleur de sa robe de deuil Que de joie en son sein, d'amour dans son coup d'œil 1 Dans le cœur de la mère, hélas ! la vie est double : Quand son passé se ferme et son couchant se trouble. Elle voit l'avenir plein de jour et d'espoir Du front de ses enfans rayonner sur son soir ; Son âme, pour aimer, sur eux se multiplie.

Chaste amour, dans ta coupe il n'est donc point de lie ?

Paris, 10 septembre tSOO.

Avant de retourner à mon nid pour toujours ^^ Ils veulent me garder avec eux quelques jours, Pour que ma pauvre sœur par degrës s'accoutume Aux séparations; et puis, je le présume, Pour qu'avant de rentrer dans mon obscur réduit Mon oreille du monde ait entendu le bruit , Comme au pied de la dune on monte sur la crête Pour écouter la vague et pour voir la tempête.

Oh ! que lé bruit humain a troublé mes esprits I Quel ouragan de Tàme il souffle dans Paris I Comme on entend de loin sa grande voix qui gronde. Pleine des mille voix du peuple qui Finonde , /

Semblable à l'Océan qui fait enfler ses flots , '

Monter et retomber en lugtibres sanglots!

Oh! que ce& gi^àndes voix des grandes capitales / Ont de cris dou}oin*eUx et de clameurs fatales, D'angoisses, de terreurs et de convulsions ! /

On croit y distinguer l'accent des passions /

Qui, soufflant de l'enfer sur ce million d'âmes, / Entrechoquent entre eux ces hommes et ces femmeitf Font monter leur clameur dans le ciel comme un Rvà Ne forment qu'un seul cri de mille cris confus.

Ou qu'on entend le bruit des tempes de là terre <^ue la fièvre à grands coups fait battre dans l'artère. <2uel poids pèse sur l'àme en entrant dans ces murs , lEn voyant circuler dans ces canaux impurs Os torrens anim^ et cette vague humaine <2u'un courant invisible en sens contraire entratile, <^ui sur son propre lit flotte ëtemellement y lEt dont sans voir le but on voit le mouvement ! ^uel orageux néant , quelle mer de tristesse , Chaque fois que j'y rentre, en me glaçant, m'oppresse! 31 semble que ce peuple où je vais ondoyer IDans ces gouffres sans fond du flot va me noyer; <^ue le regard de Dieu me perd dans cette foule ; Que je porte à moi seul le poids de cette houle ; Que son immense ennui, son agitation M'entraînent faible et seul dans son attraction ; Que de ses passions la fièvre sympathique , £n coudoyant ce peuple, à moi se communique ; Que son âme travaille et souffre dans mon sein , Que j'ai soif de sa soif, que j'ai faim de sa faim ; Que ma robe en passant se salit à ses crimes ; Et que, tourbillonnant dans ses mouvans abtmes, Je ne suis pas pour lui plus qu'une goutte d'eau Qui ne fait ni hausser, ni baisser son niveau , Un jet de son écume, on morceau de sa vase, Une algue de ses bords qu'il souille et qu'il écrase, Et que si je venais à tomber sous ses pas , Cette foule à mes cris ne s'arrêterait pas f Mais comme une machine à son but élancée Passerait sur mon corps sans même une pensée ! . . .

Et puis y faut-il le dire? il est ici pour moi Un éternel sujet de tristesse et d'effroi ; Je me surprends sans cesse à penser, à me dire. Tout tremblant : C'est ici que Laurence respire ! C'est ce bruit qu'elle entend , c'est ce ciel qu'elle voit, Ce pavé qui la porte, et cette eau qu'elle boit; C'est dans cet Océan , dans ce désert immonde Que cette perle pure est enfouie au monde !

Quand je lève mes yeux vers ces brillans séjours Où les flambeaux le soir ressuscitent les jours, Je me dis , en voyant une ombre à la fenêtre : Cette ombre que je vois c'est la sienne peut-être I Chaque char en roulant me semble l'emporter.

Ce coude que le mien le soir vient de heurter, La trace de ce pied, la robe que je froisse.

Qui sait si ce n'est pas ?. . . Une poignante angoisse De chaque aspect pour moi sort et vient m'assaillir. J'entends des sons de voix qui me font tressaillir ; J'entends des noms qui font rougir jusqu'à mon âme ; Je frémis de lever les yeux sur une femme ; Je tremble qu'à son front , rencontré par hasard , Mon cœur ne meure en moi foudroyé d'un regard. Puis je rentre, l'esprit courbé de lassitude. Mais poursuivi des cris de cette multitude , Trouvant l'isolement mais jamais le repos , Le cœur amer et vide et plein de mille échos ; Le bruit assourdissant de l'humaine tempête Monte , gronde sans cesse et m'enivre la tête ; Et seul , sans qu'il me tombe une goutte de foi , J'entends à peine, hélas ! mon cœur qui prie en moi.

O ! nuits de ma montagne , heure où tout fait silence Sous le ciel et dans moi ; lune qui se balance Sur les cimes d'argent du pâle peuplier Que l'haleine du lac à peine fait plier ; Blanches lueurs du ciel sur l'herbe répandues Comme du lin lavé les toiles étendues ; Des brises ou de l'eau furtif bruissement; Des chiens par intervalle un lointain aboiment ; Le chant du rossignol par notes sur des cimes , Silence dans mon âme, ou quelques bruits intimes Qu'un calme universel vient bientôt assoupir, £t qu'un retour vers Dieu change en pieux soupir; jours d'un saint labeur ! douces nuits de Yalneige! Oh! quele temps medure! Oh! quand vousreverrai-je!...

Paris, il septembre tSOO.

Quel spectacle, Seigneur, vous donnez à vos anges Dans ces grands chocs d'idée et ces luttes étranges! Sur ce peuple qui peut savoir votre dessein ? Vous avez mis, grand Dieu , deux âmes dans son sein : L'une, d'un vague instinct vers l'inconnu guidée. Sonde la mer du doute et découvre l'idée ; Lui donne , en pétrissant le verbe dans sa main , La forme qui la rend palpable au sens humain ; La tire comme l'or de sa mine profonde ,

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