IV
V Et là du dernier coup mon âme fut frappée.
« Tout mon bonheur passé se leva sous mes pas : a Je pressai mille fois son ombre. dans mes bras ; « Chaque pan de rocher, du lac, des précipices, <c Ramenèrent pour moi des heures de délices; <f Ce cœur qui les cherchait n'a pu les soutenir : A Comme on meurt de douleur, il meurt de souvenir! if Et Ton me rapporta de la grotte, éperdue, « Et mourant d'une mort que j'ai trop attendue!... »
Elle se tut; ses dents grinçaient; puis reprenant : « Youssavezqui je fus, jugez-moi maintenant! » Sur sa couche incliné, l'œil au ciel, les mains hautes, Je la bénis du cœur et j'entendis ses fautes ! Quand elle eut achevé, je lui dis quelques mots. Tout étouffés de pleurs, tout brisés de sanglots, Où l'accent altéré de ma voix trop émue, A son oreille encor la laissait inconnue.
Je cherchais dans mon eœur ces trésors de pardon Dont pour la dernière heure un Dieu nous a fait don ; Puis avant de verser l'innocence à son âme : « Vous en repentez-vous de ces péchés, madame? ce Je tiens sur votre front l'indulgence en suspens; ff Dieu n'attend que ce mot! » — «Oh! oui,jemerepens f€ De tout ce que mon cœur reproche à ma pensée, « De mes jours prodigués, de ma vie insensée, « D'avoir tant soupiré pour ramener ailleurs
« Ce que Dieu n'alluma qu'une fois dans deux cœurs, tf De cet oubli du ciel dont je fus prévenue a Par cette grâce même, hélas ! qui m'a perdue ! tf De ce temps en soupirs pour du vent consumé! « Je me repens de tout, hors de l'avoir aimé! « Et si devant ce Dieu mon amour est coupable, cr Que dans l'éternité sa vengeance m'accable ! « Je ne puis m'arracher du cœur, même aujourd'hui, « Le seul être ici-bas qui m'ait fait croire en lui ! ce Et dans mes yeux mourans son image est si belle, « Que je ne comprends pas le ciel même sans elle ! « Oh! s'il était là, lui! si Dieu me le rendait! ff Même à travers la mort, oh! s'il me regardait ! « Si cette heure à ma vie eût été réservée!
« Si j'entendais sa voix, je me croirais sauvée ! « Sa voix m'adoucirait jusqu'au lit du tombeau ! »
ce Laurence ! entendez-la ! » criai-je. Le flambeau
Jeta comme un éclair du ciel dans l'ombre obscure;
Elle se souleva pour fixer ma figure :
cr Dieu! c'est bienlui, »dit-elle. <cOui,Laurence!oui,c'estmoi!
ce Ton frère, ton ami, là, vivant devant toi !
ff C'est moi que le Seigneur au jour de grâce envoie
« Pour te tendre la main et t'aplanir la voie,
« Pour laver plus que toi tes péchés dans mes pleurs!
« Tes fautes, mon enfant, ne sont que tes malheurs;
a C'est moi seul qui jetai le trouble dans ta vie ;
« Tes péchés sont les miens, et je t'en justifie ^
« Peines, crimes, remords, sont communs entre nous ;
« Je les prends tous sur moi pour les expier tous ;
a J'ai du tempsy j'ai des pleurs, et Dieu, pour innocence »
« Va te compter là-haut ma dure pénitence !
« \h ! reçois de ce cœur au tien prédestine
oc Le plus tendre pardon qu'il ait jamais donné !
a Reçois de cette main, que Dieu seul t'a ravie,
« Ta précoce couronne et l'éternelle vie!
a Réunis à l'entrée, au terme du chemin,
« Tous les dons du Sei^eur t'attendaient dans ma main
a Aime-la pour ces dons de Dieu ! crois, aime, espère!
n Laurence, cette main t'absout au nom dii Père! »
Et comme j'achevais le signe de la croix,
Et que les mots sacrés expiraient dans ma voix,
Je sentis ses doigts froids saisir ma main contrainte.
L'attirer sur sa bouche en une ardente étreinte ;
Et quand à ce transport je voulus m'opposer,
Son âme avait passé dans ce dernier baiser !
Et ma main que serrait encor sa main raidie.
Resta toute la nuit dans sa main refroidie ;
Jusqu'à ce que le ciel commençant à pâlir.
Les femmes du hameau vinrent l'ensevelir ! . . .
Au hameau de Maltaverne , M octobre 180S.
Ouvert le testament. C'est à moi qu'elle donne Tous ses biens; qu'en ferai&-je? Elle prie, elle ordonne Qu'au tombeau paternel son corps soit rapporté La nuit, par un seul prêtre, à la fosse, escorté, Pour que son cœur mortel s'endorme et ressuscite Au seul lieu d'ici-bas que sa pensée habite !
Ah! Laurence! ah! c'est moi, moi qui t'y coucherai ; Dans ta tombe, 6 ma sœur, c'est moi qui t'étendrai ! De cette voix jadis si chère à ton omlle, Oh! que Ci* soit aussi moi seul qui t'y réveille ! Ce corps je le reçois, mais ces biens je les rends , Ce n'est que dans le ciel que nous sommes parens ! Mon nom, dans cet écrit, que le feu le dévore: Dieu le sait, il suffit; que le monde l'ignore!
326 JOGELYM.
M octobre 180S, de la Grotte des Aigles.
O mon Dieu ! congédie enfin ton serviteur, li tombe, il a fini son œuvre de douleur !
tr octobre.
Quatre hommes des chalets, surdesbranchesdesaules, Étaient venus chercher le corps sur leurs épaules; Nous partîmes la nuit, eux, un vieux guide et moi. Je marchais le dernier, un peu loin du convoi. De peur que le sanglot, que j^étouHais à peine, Ne trahit dans le prêtre une douleur humaine, Et que sur mon visage en pleurs, on ne pût voir Lutter la foi divine avec le désespoir.
C'était une des nuits sauvages de novembre Dont la rigueur saisit Fhomme par chaque membre,
Où sur le sol qui meurt d'âpres sensations, Tout frissonne ou gémit dans des convulsions. Les sentiers creux, glissans, sous une fine pluie, Buvaientles brouillards froids que la montagne essuie; Les nuages rasaient les arbres dans leur vol, La feuille en tourbillon ondoyait sur le sol ; Les vents lourds de l'hiver, qui soufflaient par rafales. Échappes des ravins, hurlaient par intervalles, Secouaient le cercueil dans les bras des porteurs^ Et détachant du drap la couronne de fleurs Qu'avaient mise au linceul les fen^mes du village, M'en jetaient en sifflant les feuilles au visage; Symbole affreux du sort, qui jette avec mépris Au front de l'homme heureux son bonheur en débiîs! La lune, qui courait entre les pâles nues, Tantôt illuminait les pins des avenues, Et tantôt, retirant dans le ciel sa clarté, Nous laissait à tâtons percer Tobscurité ; Et moi, pour accomplir mon cruel ministère, Sousmon front mort et froid renfermantmon mystère, J'essayais de chanter, dans un saignant effort , Quelques notes des chants consacrés à la mort ; Et ma voix chaque fois, dans mon sein reponssée, Se brisait en tronquant l'antienne commencée. Et mes pleurs dans mes chants ravalés à grands flots, Sortant avec mes cris, les changeaient en sanglots. O chant de paix des morts que démentait mon âme! Chœur funèbre chanté pendant l'horreur du drame I Ah! vous n'êtes jahiais sorti des voix d'un chœur. En faisant éclater plus de fibres du cœur!
Et cependant, mon Dieu ! faut-il que je l'avoue ?
Un ëclair quelquefois souriait sur ma joue,
Une amère douceur venait me soulager.
Comme un homme qui sent son fardeau plus léger.
Je me disais de Tàme, en m'excitant moi-même :
Allons, je n'ai donc plus qu'à suivre ce que j'aime!
Plus rien derrière moi sur ce bord du tombeau!
Plus rien dans cet exil à regretter de beau !
Tout ce qu'aima mon œil a déserté la terre !
J'y suis encor, Seigneur, mais j'y suis solitaire,
Et je n'ai plus ici qu'à m 'asseoir un instant,
Et qu'à tendre les mains vers ces mains qu'on me tend 1
De temps en temps, lassés de leur funèbre charge, Les porteurs s'arrêtaient, et sur la verte mai^e Des sentiers parcourus déposant leur fardeau, S'éloignaient altérés pour chercher un peu d'eau ; Seul alors, je restais un moment en prière, A genoux, et le front sur le front de la bière, Et laissant sur le bois mes lèvres se poser, De l'éternel amour chaste et secret baiser!
Puis je me relevais et reprenais ma course, Comme si j'avais bu moi-même à quelque source!
Déjà le crépuscule et son pâle rayon Dévoilait par degrés à mes yeux l'horizon.
Comme un homme qui voit à demi dans un rêve
Un fantôme adoré qui de l'ombre se lève.
Chaque place parlait de Laurence à mes yeux :
C'était la roche creuse où le berger pieux
Venait cacher pour nous le pain de nos délices ;
C'était l'onde écumante au fond des précipices,
L'arche où le premier jour je l'avais aperçu,
La rive où sur mon cœur mes bras l'avaient reçu,