I-A neige où je croyais voir encor goutte à goutte
Le sang d'un père, hélas! qui nous traçait la route;
Puis le vallon rempli pour nous de tant de jours
D'innocente amitié, de célestes amours ;
Le lac ridant ses eaux comme un tissu de soie,
Dont les vagues, pour nous, semblaient bondir dejoie ;
Les cinq chênes, sur l'herbe étendant leurs bras noirs.
Ces lieux de nos bonheurs et de nos désespoirs,
Où le drame divin de tout notre jeune âge
Avait à chaque site attaché son image!
Et nous la déposions quelquefois, par hasard,
A la place, au soleil, sur l'herbe, où mon regard
Se souvenait soudain de l'avoir vue assise
Avec moi sur les fleurs, fleurs que son cercueil brise!
Et son rire et ses dents, ses yeux, son front, sa voix,
Me ren t raien t dans le cœu r comme un coin dans lebois !
Et je me détournais un peu vers le rivage
Pour que le vent du lac me séchât le visage ! . . .
Enfm près du sépulcre à son père creusé,
SaO JOGELYN.
Pour la dernière fois le corps fut déposé ;
\je fronidansmes deux mainSyjem'assisprèsde l'onde.
Pendant que l'on ouvrait dans la terre profonde
Le lit de son sommeil où j'allais la coucher;
Chaque coup dans le sol que j'entendais bêcher
Faisait évanouir une de ces images
Qui me montaient au cœur à l'aspect de ces plages.
Les brisait tour à tour comme un flot sur l'écueil,
Et toutes les menait s'abîmer au cercueil !
Quand il fut préparé , dans le sillon suprême
Je voulus sur mes bras la recevoir moi-même,
Afin que ce beau corps sous ma main endormi.
S'appuyât, même là, contre ce cœur ami!
La pressant sur mon sein comme une pauvre mère
Qui pose en son berceau son fruit dormant, à terre,
Sur le sol aplani, muet, je l'étendis;
Et tirant doucement le sable, j'entendis
IjA terre sous mes pieds, par le pâtre jetée.
Tomber et retentir à sourde pelletée,
Jusqu'à ce que la tombe exhaussant son niveau
Me rendit au grand jour les pieds sur son tombeau !
Alors pour passer seul tout ce jour de mystère, Feignant d'avoir encor quelque saint ministère, Je dis négligemment aux hommes du convoi [
De descendre à pas lents la montagne sans moi, Et je demeurai seul pour pleurer en silence
L'heure, Theure sans fin de l'éterneUe absence!
Oh ! ce qui se passa dans ces veilles de deuil
Entre cette âme et moi couché sur ce cercueil,
Ce qui se souleva d'amour et d'espérance
Du fond de cette fosse où m'appelait Laurence,
Si ma main le pouvait, je ne l'écrirais pas!
II est des entretiens de la vie au trépas.
Il est des mots sacrés que l'âme peut entendre,
Que nulle langue humaine en accens ne peut rendre,
Qui brûleraient la main qui les aurait écrits,
Et qu'il faut, même à soi, mourir sans avoir dits!
Quand j 'eus seul devant Dieu pleuré toutes mes larmes.
Je voulus sur ces lieux si pleins de tristes charmes,
Attacher un regard avant que de mourir,
Et je passai le soir à les tous parcourir.
Oh! qu'en peu de saisons les étés et les glaces
Avaient fait du vallon évanouir nos traces !
Et que sur ces sentiers si connus de mes pies,
La terre en peu de jours nous avait oubliés!
La végétation, comme une mer de plantes,
Avait tout recouvert de ses vagues grimpantes,
La liane et la ronce entravaient chaque pas ;
L'herbe que je foulais ne me connaissait pas ;
Le lac, déjà souillé par les feuilles tombées.
Les rejetait partout de ses vagues plombées:
Rien ne se reflétait dans son miroir terni.
Et son écume morte aux bords avait jauni ; Des chênes qui couvraient l'antre de leurs racines, Deux, hélas! n'étaient plus que de mornes ruines, Leurs troncs couchés à terre étaient noirs et pourris, Les lézards de leurs cœurs s'étaient déjà nourris ; Un seul encor debout, mais tronqué par l'orage, Étendait vers la grotte un long bras sans feuillage. Comme ces noirs poteaux qu'on plante avec la main Pour surmonter la neige et marquer un chemin ; 4h! je connaissais trop cette fatale route; Mes genoux fléchissant m'entraînaient vers la voûte; J'y marchais pas à pas sur des monceaux mouvans De feuillages d'automne entassés par les vents ; En foulant ces débris que le temps décompose, J'entendis résonner et craquer quelque chose Sous mon pied ; vers le sol jauni je me baissai ; C'étaient des ossemens, et je les ramassai; Je reconnus, aux pieds, notre pauvre compagne, Notre biche oubliée en quittant la montagne.
Et qui, morte sans doute ou de faim ou de deuil. Avait laissé ses os blanchis sur notre seuil ! J'entrai sans respirer dans la grotte déserte, Comme un mort, dont les siens ont oublié la perte, Rentrerait inconnu dans sa propre maison Dont les murs qu'il bâtit ne savent plus son nom! Mon regard d'un coup d'œil en parcourut l'enceinte. Et retomba glacé comme une lampe éteinte; O temple d'un bonheur sur la terre inconnu.
Hélas ! en peu de temps qu'étiez-vous devenu ? Le sable et le limon, qui comblaient la poterne,
Ne laissaient plus entrer qu'un jour blafard et terne*
Le lierre, épaississant ses ténébreux réseaux,
Interceptait la brise et le reflet des eaux ;
La vase, amoncelée au canal de la source,
Dans le creux de la roche avait changé sa course ;
£t la coupe de pierre, aux éternels accords,
N'avait plus qu'une mousse aride sur ses bords ^
Nul oiseau n'y buvait ou n'y lavait ses ailes;
Les nids de nos pigeons et de nos hirondelles.
Par la dent des renards détachés et mordus,
Flottaient contre la voûte à leurs fils suspendus,
Avec leurs blancs duvets, leurs plumes, leurs écailles.
Qui jonchaient le terrain ou souillaient les murailles;
Dans ce séjour de paix, d'amour, d'affection,
Tout n'était que ruine et profanation ;
A la place où Laurence avait dormi naguère
Ses doux sommeils d'enfant sur son lit de fougère,
La béte fauve avait dans l'ombre amoncelé
Son repaire d'épine aux broussailles mêlé ;
Et des os décharnés, des carcasses livides.
Débris demi rongés par ses petits avides ,
Avec des poils sanglans répandus à l'entour.
Souillaient ce seuil sacré d'innocence et d'amour.
Je reculai d'horreur! O vil monceau de boue,
O terre qui produis tes fleurs et qui t'en joue!
O voilà donc aussi ce que tu fais de nous !
Nos pas sur tes vallons, tu les laboures tous!
Tu ne nous permets pas d'imprimer sur la face
Même de nos regrets la fugitive trace ;
Nous retrouvons la joie où nous avons pleuré,
La brute souille Tantre ou Fange a demeuré !
L'ombre de uos amours, au ciel évanouie, Ne plane pas deux jours sur noire point de vie ; Nos cercueils, dans ton sein, ne gardent même pas Ce peu de cendre aimée où nous traînent nos pas. Nospleurs, cette eau du ciel que versent nos paupières, En lavant les tombeaux se trompent de poussières ; I^e sol boit au hasard la moelle de nos veux. Va, terre, tu n'es rien! ne pensons plus qu'aux cieux!
Je me relevai fort de ce cri de colère :
Quand je sortis de l'antre et retrouvai la terre, L'avalanche, d'en haut, au lac avait roulé, Un blanc tapis de neige avait tout nivelé ; La tombe n'était plus qu'un léger monticule Pareil au blanc monceau qu'un enfant accumule; L'ouragan balayait ces ondoyans sillons, Et luttant au-dessus contre ses tourbillons, ( Ah ! je les reconnus) , deux pauvres tourterelles. Dont la poudre glacée embarrassait les ailes, Cherchant à s'échapper de ce tombeau mouvant, Tournoyaient, s'abattaient ensemble sous le vent ; J'appelai par leurs noms ces oiseaux, nos symboles, Mais l'ouragan de glace emportait mes paroles, Puis, sans penser ni voir, je descendis en bas, Et comme si du plomb eût entraîné mes pas!
ÉCKIT SO» 0NB PAGE OS V IMITATION DE JÉSUS-CHMIST.
Valneige, novembre 1801.
Quand celui qui voulut tout souffrir pour ses frères, Dans sa coupe sanglante eut vide nos misères^ Il laissa dans le vase une âpre volupté ; Et cette mort du cœur qui jouit d'elle-même, Cet avant-goût du ciel dans la douleur suprême, O mon Dieu! c'est ta volonté!
J'ai trouvé comme lui dans l'entier sacrifice, Cette perle cachée au fond de mon calice^ Cette voix qui bénit à tout prix, en tout lieu ! Quand l'homme n'a plus rien en soiqui s'appartienne, Quand de ta volonté ta grâce a fait la sienne! Le corps est homme, et l'âme est Dieu !
Valneige, 19 mai IN03.
Hélas! depuis six mois j'avais cessé d'écrire ; Mon âme chaque jour de mille morts expire.
Depuis que la misère et les contagions Montent pour décimer ces hautes régions.
Qu'importait à mes yeux ce miroir de ma vie ! Mes yeux sont tout trempés des larmes que j'essuie; Le loisir du matin ne va pas jusqu'au soir, Je n'ai ni le désir, ni l'heure de m'asseoir; Le chevet des mourans est ma place assidue :
A leur longue agonie un peu de paix rendue, Le signe de la croix tenu devant leurs yeux.
Un serrement de main, un geste vers les cieux, Les saints honneurs rendus à leur pauvre suaire. C'est le seul bien, hélas! que je puisse leur faire. Gràceàmoi, sous leurchaume ils ne meurentpas seuls, L'un après l'autre ils ont tous mes draps pour linceuls, Et le sol, que mes mains ont creusé pour leur bière, Ouvre à chacun son lit d'argile au cimetière.
Depuis deux ou trois jours cependant le fléau Commence à s'amortir dans mon pauvre hameau.
Hélas ! il était temps ! que de toits sans fumées ! Que de champs sans semence et de portes fermées! A la ville, au contraire, il s'accroît tous les jours. Les pauvres qu'il choisit y meurent sans recours, Les hôpitaux sont pleins d'infirmes qu'il entasse, Et les morts aux uiourans ne font pas assez place ; Les temples trop étroits sont encombrés ; leur seuil Des cadavres pressés repousse le cercueil ; Le bras des fossoyeurs à bêcher se fatigue ; Une place au sépulcre est un don que l'on brigue; Les morts vont au tombeau par immenses convois.
Où pour mille cercueils ne marche qu'une croix.
La population se jette aux gémonies^
Les prêtres décimés manquent aux agonies,
Leur pied fraie aux mourans les sentiers du tombeau ,
Et y comme le pasteur marche après le troupeau.
Les y mènent le soir, le lendemain les suivent.
A peine jusqu'ici trois ou quatre survivent,
Et pour les assister dans leur pieux devoir.
Je descends chaque jour et reviens chaque soir.
Oh ! que mon pied court vite au chemin de la tombe!
Quelle grâce d'en haut, mon Dieu, si je succombe !
Si moi qui donnerais pour rien mes jours flétris,
Pour mes frères sauvés vous leur donniez un prix!
Oh! pour rendre, Seigneur, un époux à la femme.
Une mère à l'enfant, prenez âme pour âme!
Valneige, 16 décembre 1803.
Ce soir je remontais pour descendre demain.
Le cœur saignant, les pieds tout meurtris du chemin, L'esprit anéanti du poids de leur misère, Ck)mme Jésus montant sous la croix son Calvaire ; Je récitais tout bas les psaumes consacrés rv. sa
Pour les âmes de ceux que j'avais enterrés.
La nuit enveloppait les muettes campagnes ; Seulement, en montant, les crêtes des montagnes. Que la lune tardive allait bientôt franchir, D'une ëcume de jour commençaient à blanchir.
Elle parut enfin comme un charbon de braise Qu'on tire, avant le jour, du creux de la fournaise, Et glissant sur la pente en ruisseau de clarté, M'éclaira mon sentier de tout autre écarté : Dur sentier suspendu sur le bord des abîmes, S'enfonçant dans la goi^e et remontant les cimes, Puis enfin, contournant la pente du rocher, Allant avec mes yeux aboutir au clocher.
J'avais monté longtemps; mon front à large goutte Découlait de sueur dont je lavais ma route.
Quand je fus à peu près à moitié du chemin, Au pas où , le sentier coupé par le ravin.
L'arche du petit pont, où le torrent dégorge, Joint une rive à l'autre au creux noir de la gorge. Sur le pied de la croix qui s'élève au milieu Je m'assis un moment pour respirer un peu.
Un silence complet endormait la nature ; Le torrent desséché s'étendait sans murmure; Je comptais les rochers de son lit peu profond, Par la lune baignés, blanchissans jusqu'au fond; Et dans l'air de la nuit, sans haleine et saos voiles, On aurait entendu palpiter les étoiles.
Je fus tiré du sein de ma réflexion Par un étrange bruit de respiration ;
J'écoutai : c'était bien une pénible! haleine Qui sortait sous le pont d'une poitrine humaine, £t qu'au fond du ravin, de monfietit en moment, Entrecoupait un faible et sourd gétnissement. Je refbsef un instant le soufflé à ma poitrine ; Au bas du parapet, l'œil tendu, je m'incline; Je regarde, j'appelle, et rien ne me répond.
Par le lit du torrent je descends sous le pont. La lune eu inondait l'arche basse et profonde. Où ses rayons tremblaient sur le sable au lieu d'onde. Et, répandâtnt assez de jour potir l'éclairer, Laissaietit l'œil et les pas libres d'y pén^rer. De ronces et de joncs écartant quelque tige.
J'entrai d'un pas tretoblant sous cette arche: que vis-je! Un jeune homme, le corps sur le sable étendu. Le frisson de la mort sur sa peari répandftr. Sans regard et sans voix, fe bras sur quelque chose De long, d'étroit, de blanc,* qui prè* de lui repose, Et que dans son instinct, sa main ouverte encor. Semblait contre son cœur presser cotiârme un ti*é^f . Je recule d'un pas, la pitié me rapproche; Recueillant un peu d'eau dans le cretix dtûfït f oche, J'en baigne avec la main son front évanoui ; Il rouvre un œil mourant, par la lune ébloui. Jette un regard confus sur Aion habit, regarde Si rien n'a déplafcé le ïông ferrcfean qu^il garde; Cherche en vain dans sa voix un mot pour me bénir, Se met sur son séant, et ne peut s'y tenir. . . Je lui fis, avec peine, avaler une gouMe D'un flacon de vin vieux que j'avais pouf ma route,
Et quand il eut repris ses forces à demi :
(c Que faites-vous ici, lui dis-je, mon ami, « Sous cette arche, àcette heure? Êtes-vousun coupable « Que son crime poursuit , ou quelque misérable oc Qui, n'ayant plus de toit pour abriter son front ^ « Pendant les nuits d'hiver se cache sous le pont? <c Coupable ou malheureux, vous n'avez rien à taire : « Pardonner, soulager, c'est tout mon ministère ; ce Je suis l'œil et la main et l'oreille de Dieu, ce Sa providence à tous, le curé de ce lieu ! » Un éclair, à ce nom, parcourut son visage; Il joignit ses deux mains : <c Le curé du village? a Vous! vous! s'écria-t-il, ne me trompez- vous pas? « Âh! c'est Dieu qui nous a jetés là sous vos pas; a O bon Samaritain , c'est lui qui vous envoie! a Arriver jusqu'à vous, puis mourir avec joie! » — « Qu'attendez-vousde moi ? lui dis-je. » — aHélas! voyez, ce Voyez ce qu'en tombant je dépose à vos pies ! » Et retirant son corps qui projetait une ombre Sur le côté de l'arche et du fardeau plus sombre, Je vis sur la poussière un grand coffre de bois : Un lambeau de lin blanc en couvrait les parois ; Une croix de drap noir, petite, inaperçue, Du côté le plus large au lin était cousue ; Une image de sainte, au bas, avec des lis.
Comme le pauvre peuple en suspend à ses lits; Un rameau de buis sec, plus haut une couronne De ces fleurs de papier qu'aux fiançailles Ton donne, Que tresse un fil de cuivre aux oripeaux d'ai^ent. Pauvre luxe fané de l'amour indigent !
 ces signes, hélas ! si présens à mon âme,
Je reconnus soudain le cercueil d'une femme !
c Malheureux! m'écriai-je en un premier transport,
« Parlez, que faisiez-vous ? profaniez-vous la mort?
tf Vouliez- vous dérober au tombeau son mystère?
ce Osiez-vous disputer sa dépouille à la terre ? »
Son front à ce soupçon se redressa d'efTroi,
Il joignit ses deux mains sur le cercueil : a Ah ! moi !
« Moi profaner la mort et dépouiller la tombe !
« Ah ! si depuis deux jours sous ce poids je succombe,
cr C'est pour n'avoir pas pu des vivans obtenir
ce Une main de l'autel qui voulût la bénir,
ce Une prière à part, hélas! pour sa pauvre âme!
« Cette bière est à moi, cette morte est ma femme! »
— « Expliquez-vous, lui dis-je, et sur ce cher linceul,
« S'il est vrai, mon enfant, vous ne prirez pas seul ;
« Mes larmes tomberont du cœur avec les vôtres,
ce Je n*enaipluspourmoi, maisj'en ai pour les autres. »
Je m'assis près du corps , dans le lit du torrent.
ce J'étais, monsieur, dit-il, un pauvre tisserand.
« A celle que j'aimais marié de bonne heure,
« De travail et d'espoir dans notre humble demeure
ce Nous vivions; nos amours avaient été bénis
ce D'un enfant de trois ans vienne la Saint-Denis.
ce Que nous étions heureux tous trois, toujours ensemble,
« Autour de ce métier où la tâche rassemble !
« Que de chants, de regards, de sourires d'amour,
ce Sur la trame^ entre nous, s'échangeaient tout le jour !
a Ma femme, à mes côtés, travaillant à l'aiguille,
tt Me passant la navette, et la petite fille
3i3 JOCELYN,
« De mon miétief déj^ comprenant )e$ oiitiU,
« Garnissant \f% fuseayxi ou dévidant les ûU i
« £t le soir, qq;^nd le lin repo$pit sur la tr^fpe,
« Quel plaisir (la qous voir, f^sis avec ma femme,
« Auprès ^ 1;^ fwêfre, qU qvielqqes ppt^ de Qwfs,
c D'iris, de re^éc^a , fions soifRlaiept les odeurs ;
a Regarder ep repos le soleil, qui s^ coucliQ»
a Cç se$ longs rayons d'or JQUf^nt sur qfi^tr^^ oaucfae ;
c Manger î^ir nos geppu^ ^Qs fruits et nptre p^t
<( lïpus agacer du cond? pu npiis pr^d^^ 1% main,
c Pendant qne l'un de nons, d^ ^on pied qn'il soulève,
c Berçait dans ^n berceau l'enfant riant d'un rêve!
ff Ah ! monsieur» il fue pembl^ encor que je Içs voi^l
ff Cette image nie iv\^ et me cpnpe ^a voix (
« Le trs)vail all^t bien alor^; chaque ^maine ,
« Le salaire ^idu suffisait à la peine ;
« Ls^ toik ne m^^nqnait j^ms^is sur le métier^
ff St nous pPMviops manger notre p^in tont entier :
« Nous u'aYiops au bon Dîçu qu^ des grâces à rendre !
a Confl)içn l'amonr hevu^eu^ Vfsid l^i prière t^ouire !
« Et combifip d$|n«^ po^ yeux; de Urmfis de bonbon r^
^ De se&dons; tous lesisoir^reiK^ent grâce 4\i Seigq? ur !
c Hëlas ! ce lemps fut court ; pieu du fond de l'abtme
a Fit souffler dan3 les airs len^al qui noi($ d^ime ;
% Nos voi^^s tpur ^ tour succombaient k ses coupsj
« Et d'étagf. e^i étage il ifion^a ÎM^qu à ncjHs.
c Respirât \si prçnûère une fièvre brij^a^ntet
« Gomme un tendre bourg^o^ qui gèle a\ ^t lâ^pLinte^
« Notre en£uit entre nous mou^rut en un clin d'œîl.
« Je vendis sa croix d'or pour avoir un cercueil ;
NEUVIÈHE ÉPOQUE. 343
« Sa mère de ses mains lui mit sa robe blanche,
« La para pour la mort comme pour un dimanche,
c Et, la couvrant cent fois de baisers et de pleurs,
a Jonchantses beaux piedsjointsdesdébrisdenosfleurs ,
a De sdn dernier bijou lui fit le sacrifice,
« Pour qu'avec les grands morts on lui fît un service ;
a Moî-méme, dépouillant mon unique trésor,
« Arrachant de mon doigt, hélas 1 mon anneau d'or,
a J'aehetai du gardien de la funèbre enceinte
« La fosse de trois pieds creusée en terre sainte I. . .
<K Le mal dans la maison une fois introduit,
ff Ma femme entre mes bras mourut la même nuit;
« Sans or, sans médecin, sans prêtre, sans remède,
« Je ne pus qu'appeler tous les saints à son aide,
« RécbaufTersespieds froids, de moncorps, dans mes bras;
ce La disputer longtemps, souffle à souffle, au trépas.
« Souvent, dans cette nuit de l'angoisse mortelle,
a£n me serrant la main : Promets-moi, me dit-elle,
« Que tu ne laisseras jamais jeter mon corps
ff Sans bière et sans tombeau dans le fossé des morts ;
« Mais que tu feras fiûre un service à l'église,
« Pour que plus viteau ciel notre ange nous conduise ,
«r Et que plus près de Dieu, pour toi priant là-haut,
<K Nous puissions à nous deux te rappeler plus tôt !
a Je lui promis, mon père, et sur cette promesse
(c Son âme s'en alla tout heureuse en caresse.
a Hélas! je promettais; je croyais obtenir
« Plus qu'en ces jours si durs je ne pouvais tenir!
c Par la longue misère ou par la maladie,
<c La charité publique était tout attiédie, a Je cherchai vainement parmi nos froids amis ce De quoi faire accomplir ce que j'avais promis : « Des planches, un linceul et des clous pour la bièrej a Une messe à son âme, un coin au cimetière! . . .
a Je revins morne et seul près du ciei^e m'asseoir, « Le regardant brûler d'un œil de désespoir.
« Quand il fut consumé, dans un transport féroce , «Je lui fis un linceul de sa robe de noce ; « J'arrachai, je clouai les planches de son lit, c Dans ce cercueil d'amour ma main l'ensevelit ; « Puis, attendant cette heure où dans la matinée « Au service des morts la messe est destinée, a Et chai^eant sur mon dos ce cher et sacré poids, «c J'allai prendre mon rang , seul, au bout des convois, tt Mais, de tous les quartiers éloignés de la ville, ce Les tombereaux venaient s'encombrer à la file, «Hélas! et dans leur mort, comme de leur vivant, « Les plus riches , monsieur, passaient encor devant. « Repoussé le dernier, toujours de bière en bière, « Courbé sous mon fardeau, je me traînais derrière; « L'église était déjà remplie, et le cercueil, « Sans cortège et sans pleurs, fut repoussé du seuil !
« Deux jours entiers, monsieur, d'églises en églises, « Je tentai d'obtenir les prières promises, « Ou de surprendre au moins, saintement importun, « La bénédiction que l'on donne en commun ; « Et deux jours, mendiant en vain la sépulture.
c Dans la chambre sans lit, sans feu, sans nourriture, a Je rapportai plus loui*d mon fardeau de douleur... et Enfin, Dieu me fit naître une pensée au cœur. a Allons, di&-jeenmoi-méme,àlamontagne; un prêtre ce Là-haut par charité la recevra peut«-étre, «Et, prenant en pitié ma misère et mon vœu, c Lui bénira gratis sa place au champ de Dieu.
c Je repris sur mon dos ma charge rafTermie ; « Je sortis dans la nuit de la ville endormie, « Com me un voleur furtif, tremblant au moindre bruit, « Par l'ange de ma femme à mon insu conduit ; a M'enfonçant au hasard dans la gorge inconnue, «c Me guidant sur le son des cloches dans la nue, a Sous le poids de mon âme et de trois jours de mort a Pliant à chaque pas, succombant sous TefTort, « Me relevant un peu, me traînant sous la bière, « Les genoux et les mains déchirés par la pierre. « Enfin, sentant mon cœur me défaillir ici, a Et craignant qu'avant l'heure où l'air est éclairci, ce Le pied du voyageur nous heurtât dans sa marche, <r J'ai tiré mon fardeau sous l'abri de cette arche. a Déjà mort, à vos soins mon regard s'est rouvert ; a La grâce du Seigneur à vous m'a découvert!... »
a O mon frère, lui dis-je, 6 modèle de l'homme !... a De quelque nom obscur que la terre vous nomme,
et Oh ! quelle charité ne rougit devant vous?
a Ah I sous tant de fléaux qui s'acharnent sur nous,
et Quand Thomme que Ton jette et traine sur la claie
c N'est plus qu'un vil fumier qu'un fossoyeur balaie,
c  qui la terre même a fermé le tombeau ,
«c Pour le cœurcontristéi qu'il est doux, qu'il est beau
ce De voir l'humanité dans une classe obscure,
ce Par de semblables traits révéler sa nature,
ce Conserver à la mort tant de fidélité,
ce Ne voir dans le cercueil que l'immortalité !
ce Et combien on est fier, dans ce poids de misère,
ce D'étrehommeaveccethommeetdele nommerfrère!
ce Âh! venez avec moi, courage! levez-vous !
ce L'ange de vos amours marchera devant nous ;
ce A la terre de Dieu je porterai moi-même
ce Ce corps,dont l'âme au ciel vousregardeet vous aime;
ce Je creuserai sa fosse à l'ombre du Seigneur,
et Je ferai pour ses os comme pour une sœur.
ce Mais, 6 mon cher enfant ! consolez-vous ; son âme
te N'a pas besoin là-haut que ma voix la réclame }
« Aux regards de celui qu'un soupir satisfait^
ce Quelle prière vaut ce que vous avez fait ?
et Quel office^ 6 mon fils, que cette nuit mortelle,
ce Cette route, ce sang, cette sueur pour elle !
X Ah! dans son saint trésor Dieu n'a jamais compté
cr De tribut qui vers lui plus suave ait monté !
ce Venez, nous n'avons plus qu'à la rendre à la terre ;
ce La nuit baisse, et le jour. • . cachons-lui ce mystère. »
Et prenant un côté du cercueil sous mon bras,
Le jeune homme prit l'autre } et, mesurant nos pas,
NEUVIÈMB iPOQUE. ttV
Par ces rudes sentiers lentement nous montâmes ; Nos membres flëchissans s'appuyaient sur nos âmes ; Nos deux fronts inondaient le cercueil de sueur; Et le matin jetait sa première lueur, Quand sur le seuil dësert de l'église fermée Je remis le mourant et sa dépouille aimée.
J'ornai secrètement l'autel, sans réveiller Marthe, Fenfant de choeur, ni le vieux marguillier; Je célébrai du jour le solennel service ; Des morts dans le Seigneur, seul je chantai l'office, Et la voix de l'époux, du seuil du saint enclos, Aux psaumes de la mort répondait en sanglots ; Puis creusant de mes mains la fosse au cimetière. J'y descendis, pleurant, pour y coucher la bière; J'y jetai le premier la terre; et puis l'époux; Ma peUe referma la couche en peu de coups, Et la croix surmonla le lit du dernier somme. Quand tout fut accompli, l'infortuné jeune homme. Triomphant dans ses pleurs, s'assit sur le tombeau , Comme un honune arrivé s'asi^oU sur «oq iardei^ii.
3&8 JOGELYN.
Valneige, S7 déoenibre 1003.
U est mort ce matin. O paix à sa pauvre âmel Je rouvrirai pour lui la couche où dort sa femme!
t8 décembre, de son lit.
Au lit mystérieux que referme la mort, Heureux l'œil qui se clôt elle front qui s'endort Sur l'oreiller divin d'une sainte espérance!
O sommeil! ô réveil! 6 ma mère! ô Laurence !
Le moment tant prié serait-il donc venu ?
Je me sens un besoin de repos inconnu.
Un voile sur mes yeux, des ombres dans ma chambre.
Des ailesdans le cœur, du plomb dans chaque membre;
D'un air plus attendri mon chien lèche ma main. Prévoirait-il ma mort?... ah! si c'était demain!...
(Le Journal, interrompu par une maladie longue et douloureuse, ne fut jamais repris.)