VII
7i VOYAGE
les nuils sereines. -- C'est du bonbeur, quoi qu*on en dise. — Ils sont esclaves! dites-vous. Qu'en savent-ils? Esclavage ou liberté ! malbeur ou bonbeur de convention \ le malheur ou le bonheur sont plus près de nous. Qu'importe à ces foules paisibles qui respirent la brise de mer ou se couchent aux tièdes rayons du soleil de Sicile, de Malte ou du Bosphore, que la loi leur soit faite par un prêtre, par un pacha ou par un parlement? Cela cbange-t-il quelque chose à leurs relations avec la nature, les seules qui les occupent? Non, sans doute ; toute société libre ou absolue se résout toujours en servitudes plus ou moins senties. — Nous sommes esclaves des lois variables et capricieuses que nous nous faisons, ils le sont de la loi immuable de la force que Dieu leur fait ; — tout cela, pour le bonheur ou le malheur , revient au même ; — pour la dignité humaine et pour le progrès de Tintelligence et de la morale de Thomme, — non, -^ non ; encore faudrait-il examiner avant de prononcer ce non. — Prenez au hasard cent hommes parmi ces peuples esclaves, et cent hommes parmi nos peuples soi-disant libres, et pesez. — Où se trouve-t-il plus ou moins de morale et de vertu? — Je le sais bien, mais je frémis de le dire. — Si quelqu'un lisait ceci après moi, on me soupçonnerait de partialité pour le despotisme ou de mépris pour la liberté. — On se tromperait 1 — J'aime la liberté comme un effort difficile et ennoblissant pour l'humanité, comme j'aime la vertu pour son mérite et non pour sa récompense ; mais il s'agit de bonheur, et en philosophe j'examine et je dis comme Montaigne : Qtie sais-je? Le ^it est que nos questions politiques, si capitales dans nos
lycées, ou dans nos cafés, ou dans nos clubs, sont bien petites, vues de loin, au milieu de TOcéan, au haut des Alpes , à la hauteur de la contemplation philosophique ou religieuse. — Ces questions n'intéressent que quelques hommes qui ont du pain et des heures de reste ; ~ la fbule n*a affaire qu*à la nature ; — une bonne, belle et divine religion , voilà la politique à Tusage des. masses. Ce principe de vie manque à la nôtre, voilà pourquoi nous trébuchons , nous tombons, nous retombons , nous ne marchons pas ; — le soufïle de vie nous manque ; nous créons des formes, et Tâme n*y descend pas. — 0 Dieu ! rendez-nous votre souffle, ou nous périssons^ —
Malte , 28, 29 et 30 jaUlet 4852.
Séjour forcé à Malte par une indisposition de Julia. Elle se rétablit ; nous nous décidons à aller à Smyrne en touchant à Athènes. Là , j'établirai ma femme et mon enfant ; et j'irai seul , à travers l'Asie mineure , visiter les autres parties de l'Orient. Nous levons l'ancre ; nous allons sortir du port ; une voile arrive de l'Archipel ; elle annonce la prise de plusieurs bâtiments par les pirates grecs et le massacre des équipages. Le consul de France, M. Miége, nous conseille d'attendre quelques jours; le capitaine Lyons, de la frégate anglaise le Madagascar, nous ofTre d'escorter notre brick jusqu'à Nauplie, en Morée , et même de nous remorquer si la marche du brick est inférieure à la marche de la frégate ; il accompagne cette offre de tous les procédés obligeants qui peuvent y ajouter du prix : nous acceptons ; nous partons le mer-
credi 4^' août, à huit heures du matin. Â peine en mer, le capitaine, dont le vaisseau vole et nous dépasse, fait carguer ses voiles et nous attend. — Il nous jette à la mer un baril auquel un câble est attaché ; nous péchons le baril et le câble, et nous suivons, comme un coursier en lesse, la masse flottante qui creuse la vague et ne paraît pas s'apercevoir de notre poids.
Je ne connaissais pas le capitaine Lyons, commandant depuis six ans sur un des vaisseaux de la station anglaise du Levant ; je n'en étais pas connu, même de nom ; je ne Tavais rencontré chez personne à Malte, parce qu'il était en quarantaine : et cependant voilà un officier d'une autre nation, de nation souvent rivale et hostile, qui, au premier signe de notre part, consent à ralentir sa marche de deux ou trois jours, à soumettre son vaisseau et son équipage à une manœuvre souvent très-périlleuse (la remorque], à entendre peut-être autour de lui murmurer les marins de son bord d'une condescendance pareille pour un Français inconnu, — tout cela par un seul sentiment de noblesse d'âme et de sympathie pour les inquiétudes d'une femme et pour la souffrance d'un enfant. — Voilà l'officier anglais dans toute sa générosité personnelle ; voilà l'homme dans toute la dignité de son caractère et de sa mission. — Je n'oublierai jamais ni le trait ni l'homme. — L'homme qui vient quelquefois à notre bord pour s'informer de nos convenances et nous renouveler les assurances du plaisir qu'il éprouve à nous protéger, me parait un des plus loyaux et des plus ouverts que j*aie rencontrés. — Rien en lui ne rappelle cette prétendue rudesse du marin ; mais la fermeté de l'homme accou-
EN ORIENT. 1t
iumé à lutter avec le plus terrible des éléments se marie admirablement, sur sa figure encore jeune et belle, avec la douceur de rame, Télévation de la pensée et la grâce du caractère.
Arrivés inconnus à Malte, nous ne voyons pas sans regret ses blanches murailles s'enfoncer au loin sous les flots. — Ces maisons, que nous regardions avec indifférence, il y a peu de jours, ont maintenant une physionomie et un langage pour nous. — Nous connaissons ceux qui les habitent , et des regards bienveillants suivent du haut de ses terrasses les voiles lointaines de nos deux vaisseaux. —
Les Anglais sont un grand peuple moral et politique ; mais, en général, ils ne sont pas un peuple sociable.— Concentrés dans la sainte et douce intimité du foyer de famille, quand ils en sortent, ce n*est pas le plaisir, ce n'est pas le besoin de communiquer leur âme ou de répandre leur sympathie, c'est l'usage, c'est la vanité qui les conduit. — La vanité est l'âme de toute société anglaise ; c'est elle qui construit cette forme de société froide, compassée, étiquetée; c'est elle qui a créé ces classifications de rangs, de titres, de dignités, de richesses, par lesquelles seules les hommes y sont marqués, et qui ont fait une abstraction complète de l'homme pour ne considérer que le nom, l'habit, la forme sociale.— Sont-ils différents dans leurs colonies? Je le croirais, d'après ce que nous avons éprouvé à Malte. — A peine arrivés, nous y avons reçu, de tout ce qui compose cette belle colonie , les marques les plus désintéressées et les plus cordiales d'intérêt et de bienveillance. — Notre séjour n'y a été qu'une hospitalité brillante et
n VOYAGB
continuelle. — Sir Frederick Ponsonby et lady Emilie Ponsonby, an feœme, couple liit pour représenter dignement partout, FuO) la vertueuse et noble simplicité des grands seigneurs anglais , l'autre y la douce et gracieuse modestie des femmes de haut rang dans sa patrie ; — la iamille de sir Frederick Hankey, M. et madame Nugent, M. Greig, M. Freyre, ancien ambassadeur en Espagne, nous ont accueillis moins en voyageurs qu'en amis. Nous les avons vus huit jours, nous ne les reverrons peut-être jamais ; mais nous emportons de leur obligeante cordialité une impression qui va jusqu'au fond du cœur. Malte fut pour nous la colonie de Thospitalité ; quelque chose de chevaleresque et d'hospitalier, qui rappelle ses anciens possesseurs , se retrouve dans ces palais, possédés maintenant par une nation digne du haut rang qu'elle occupe dans la civilisation. On peut ne pas aimer les Anglais, il est impossible de ne pas les estimer.
Le gouvernement de Malte est dur et étroit; il n'est pas digne des Anglais, qui ont enseigné la liberté au monde, d'avoir dans une de leurs possessions deux classes d'hommes, les citoyens et les affranchis.
Le gouvernement provincial et les parlements locaux s'associeraient facilement, dans les colonies anglaises, à la haute représentation de la mère-patrie. Les germes de liberté et de nationalité, respectés chez les peuples conquis, sont pour l'avenir des germes de vertu, de force et de dignité pour l'humanité tout entière. L'ombre du pavillon anglais ne devrait couvrir que des hommes libres.
4er août 4832, à minait.
Partis ce matin par une grosse mer , un calme absolu nous a surpris à douze lieues en mer; il dure encore; aucun vent dans le ciel, si ce n'est quelques brises perdues qui viennent de temps en temps froisser les voiles des deux vaisseaux ; elles font rendre à ces grandes voiles une palpitation sonore, un battement irrégulier, semblable au battement convulsif des ailes d'un oiseau qui meurt; la mer est plane et polie comme la lame d'un sabre ; pas une ride ; mais de loin en loin, de larges ondulations cylindriques qui se glissent sous le navire et rébranlent conmie un tremblement souterrain. Toute la masse des mâts, des vergues, des baubans, des voiles, craque et frémit alors, ainsi que sous tm vent trop lourd. Nous n'avançons pas d'une ligne en une beure; les écorces d'orange que Julia jette dans la mer flottent sans déclinaison autour du brick, et le timonnier regarde nonchalamment les étoiles, sans que la barre fasse dévier sa main distraite. Nous avons lâché le câble de remorque qui nous attachait à la frégate anglaise, parce que les deux vaisseaux, ne gouvernant plus, couraient risque de se heurter dans les ténèbres.
Nous sommes maintenant à cinq cents pas environ de la frégate. Les lampes allumées brillent par les sabords au fond des larges et belles chambres d'officiers qui couronnent sa poupe. Un fanal , que l'œil peut confondre avec un des feux du firmament , monte et s'attache à la pointe du mât d'artimon pour nous rallier pendant la
80 VOYAGK
nuit. Pendant que nos regards sont attachés à ce phare flottant qui doit nous guider, une musique délicieuse sort tout à coup des flancs lumineux de la frégate et résonne sous son nuage de voiles , comme sous les voûtes sonores d'une église.
Les harmonies se varient et se succèdent ainsi pendant plusieurs heures , et répandent au loin , sur cette mer enchantée et dormante, tous les sons que nous avons entendus dans les heures les plus délicieuses de notre vie Toutes les réminiscences mélodieuses de nos villes , de nos théâtres, de nos airs champêtres, reviennnent porter notre pensée vers des temps qui ne sont plus , vers des êtres séparés maintenant de nous par la mort ou par le temps 1
Demain , dans quelques heures peutrétre , les sons terribles de Touragan qui fait crier les mâts, les coups redoublés des vagues sur les flancs creux du navire, le canon de détresse , le tonnerre , les voix convulsives de deux éléments en guerre , et de Thomme qui lutte contre leur fureur combinée , prendront la place de cette musique sereine et majestueuse.
Ces pensées montent dans tous les cœurs , et un silence complet règne sur les deux ponts. Chacun se rappelle quelques-unes de ces notes signiflcatives et gravées par une forte impression dans la mémoire , qu'il a entendues autrefois dans quelque circonstance heureuse ou sombre de la vie de son cœur ; chacun pense plus tendrement à ce qu'il a laissé derrière lui. On s'inquiète de ce déti que l'homme semble jeter aux tempêtes. Ce sont de ces moments qu'il faut écrire dans sa pensée pour toujours ; il
oontienneDt en quelques minutes plus d'impressions, plus de couleurs, plus de vie, que des années entières écoulées dans les prosaïques vicissitudes de la vie commune. Le cœur est plein et voudrait déborder. C'est alors que l'homme le plus vulgaire se sent poëte par toutes les fibres ; c'est alors que le fini et l'infini entrent par tous les pores ; c'est alors qu'on vent éclater devant Dieu , ou révéler seulement à un cœur sympathique ou à tons les hommes, dans la langue des esprits , ce qui se passe dans notre esprit; c'est alors qu'on improviserait des chants dignes de la terre et du ciel ; ah ! si l'on avait une langue ! mais il n'y a pas de langue , surtout pour nous , Français ; non , il n'y a pas de langue pour la philosophie , l'amour, la religion , la poésie ; les mathématiques sont la langue de ce peuple; ses mots sont secs , [Hrécis , décolorés comme des chifires. — Allons dormir.
Blême date , 3 beorM do matin.
Je ne puis dormir ; j'ai trop senti ; je remonte sur le pont ; — peignons. — La lune a disparu sous la brume orangée qui voile l'horizon sans autres limites. Il est bien nuit, mais une nuit sur mer, c'est-à-dire sur un élément transparent qui réfléchit la moindre lueur du firmament et qui semble garder une lumineuse impression du jour. Cette nuit n'est pas noire , elle est seulement pâle et perlée comme la couleur d'une glace quand le flambeau est reUré à côté ou placé derrière. L'air aussi semble mort et dormir sur cette couche assoupie des vagues. Pas un bruit , pas un souffle , pas une voile même qui batte contre