‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 9 sur 51 · N 0R1£NT. M · texte numérisé non relu

N 0R1£NT. M

17 juillet 1833.

Mouillés dans cette rade paisible , après uoe nuit de sommeil délicieux, nous déjeunons sur le pont à l'abri d'une voile qui nous sert de lente; la côte brûlée mats pittoresque de la Sardaigne s'étend devant nous. Une embarcation armée de deux pièces de canon se détache de rtle de Saint-Antioche. à deux lieues de nous, et semble s'approcher. Nous la distinguons bientôt mieux; elle porte des marins et des soldats ; elle est en peu de temps à portée de la voix ; elle nous interroge , et nous ordonne d'aller à terre ; nous délibérons, je me décide à y accompagner le capitaine du brick. Nous nous armons de plusieurs fusils et de pistolets pour résister si l'on voulait employer la force pour nous retenir. Nous mettons à la voile dans le petit canot. Arrivés près de la petite barque sarde qui nous précède, npus descendons sur une plage au fond du golfe. Cette plage borde une plaine inculte et marécageuse. Du sable blanc, de grands chardons, quelques touffes d'aloès, çà et là quelques buissons d'un arbuste à récorce pâle et grise, dont la feuille ressemble à celle du cèdre, des nuées de chevaux sauvages, paissant librement dans ces bruyères, qui viennent en galopant nous reconnaître et nous flairer, et parlent ensuite en hennissant, comme des volées de corbeaux ; à un mille de nous, des montagnes grises, nues, avec quelques taches seulement d'une végétation rabougrie sur leurs flancs; un ciel d'Afrique sur ces cimes calcinées; un vaste silence sur toutes ces campagnes; l'aspect de déso*

5i VOYAGE

lation et de solitude qu'ont toutes les plages de mauvais air dans la Roo^gne, dans la Calabre ou le long des marais Pontins, voilà la scène; sept ou huit hommes à belle physionomie, le front élevé, rœil hardi et sauvage, à demi nus, à demi vêtus de lambeaux d'uniformes, armés de longues carabines et tenant de l'autre main des perches de roseaux pour prendre nos lettres, ou nous présenter ce qu'ils ont à nous offrir, voilà les acteurs. Je réponds en mauvais patois napolitain à leurs questions; je leur nomme quelque&-uns de leurs compatriotes avec qui j'ai été lié d'amitié en Italie dans ma jeunesse; ces hommes deviennent polis et obligeants après avoir été insolents et impérieux; je leur achète un mouton qu'ils équarrissent sur la plage. Nous écrivons; ils prennent nos lettres dans la fente qu'ils ont faite à l'extrémité d'un long roseau, ils battent le briquet, arrachent quelques branches vertes de Tarbuste qui couvre la côte^ allument un feu, et passent nos lettres, trempées dans l'eau de mer, à la fumée de ce feu, avant de les toucher. — Ils nous promettent de tirer un coup de fusil, ce soir, pour nous avertir de revenir à la côte lorsque nos autres provisions de légumes et d'eau douce seront prêtes. — Puis, tirant de leur bâtiment une immense corbeille de coquillages, frutti di mare^ ils nous les offrent, sans vouloir accepter aucun salaire.

Nous revenons à bord. — Heures de loisir et de contemplations délicieuses , passées sur la poupe du navire à lancre , pendant que la tempête résonne encore à l'extré* mité des deux caps qui nous couvrent , et que nous regardons l'écume de la haute mer monter racere de trente ou quarante pieds contre les flancs dorés de ces caps.

EH UaïKNT

4SittiUBti«32.

Sortis du golfe de Palma par une mer miroitée et plaoe,

— léger souille d'ouest , à peine suffisant pour sécher la rosée de la nuit qui brille sur les rameaux découpée des lentisques, seule verdure de ces côtes déjà africaines :

— en pleine mer, journée silencieuse , douce brise qui nous fait filer six à sept nœuds par heure ; — belle soirée; — nuit étincelante ; — la mer dort aussi.

49 jaiU«t IS33.

Nous nous réveillons à vingt-cinq lieues de la côte d'Afrique. Je relis l'histoire de saint Louis pour me rua^ peler les circonstances de sa mort sur la plage de Tunis, près du cap de Carthage, que nous devons voir ce soir ou demain.

Je ne savais pas dans ma jeunesse pourquoi certains peuples m'inspiraient une antipathie pour ainsi dire innée» tandis que d'autres m'attiraient et me ramenaient sans cesse à leur histoire par un attrait irréûéchi. — J'éprouvais pour ces vaines ombres du passé, pour ces mémoires mortes des nations, exactement ce que j'éprouve avec un irrésistible empire pour ou contre les physiononies des hommes avec lesquels je vis ou je passe. —/J'aime ou j'abhorre dans l'acception physique du mot ; à première vue, en un clin d'œil, j'ai jugé un homme ou une femme pour jamais. — La raison , la réflexion , la violence même , tentées souvent par moi contre ces premières impressions,

5« YOYAGK

n'y peuvent rien. — Quand le bronze a reçu son empreinte du balancier, vous avez beau le tourner et le retourner dans vos doigts , il la garde ; — ainsi de mon âme; — ainsi de mon esprit. — C'est le propre des êtres chez lesquels Tinstinct est prompt, fort, instantané , inflexible. On se demande : Qu'est-ce que Tinstinct? et Ton reconnaît que c'est la raison suprême; mais la raison innée , la raison non raisonnée , la raison telle que Dieu l'a faite et non pas telle que l'homme la trouve. — Elle nous frappe comme l'éclair sans que l'œil ait la peine de la chercher. — Elle illumine tout du premier jet. — L'inspiration dans tous les arts comme sur un champ de bataille est aussi cet instinct , celte raison devinée. Le génie aussi est instinct , et non logique et labeur. Plus on réfléchit, plus on reconnaît que l'homme ne possède rien de grand et de beau qui lui appartienne, qui vienne de sa force ou de sa volonté ; mais que tout ce qu'il y a de souverainement beau vient immédiatement de la nature et de Dieu. — Le christianisme, qui sait tout, l'a compris du premier jour. — Les premiers apôtres sentirent en eux cette action immédiate de la Divinité et s'écrièrent dès la première heure : tout don parfait vient de Dieu,

Revenons aux peuples. — Je n'ai jamais pu aimer les Romains; je n'ai jamais pu prendre le moindre intérêt de cœur à Carlhage, malgré ses malheurs et sa gloire. — Ânnibal ne m'a jamais paru qu'un général de Ja Compagnie des Indes , faisant une campagne industrielle, une brillante et héroïque opération de commerce dans les plaines do Trasimènc. — Ce peuple , ingrat comme tous

les peuples égoïstes, l'en récompensa par re^éporti w ^"J — Pour sa mort , elle fut belle, elle fut pathéOQt le cap me réconcilie avec ses triomphes; j'en ai été remSlaton mon enfance. — Il y a en toujours pour moi , oomiir. pour l'humanité tout entière, une sublime et héroïque harmonie entre la souveraine gloire , le souverain génie et la souveraine infortune. — C'est là une de ces noies de la destinée qui ne manque jamais son effet, sa triste et voluptueuse modulation dans le cœur humain ! fl n*est point en effet de gloire sympathique , de vertu complète, sans l'ingratitude, la persécution et la mort. — Le Christ en fut le divin exemple, et sa vie conmie sa doctrine expliquent cette mystérieuse énigme de la destinée des grands honunes par la destinée de l'homme divin !

Je l'ai découvert plus tard , le secret de mes sympathies ou de mes antipathies pour la mémoire de certains peuples est dans la nature même des institutions et des actions de ces peuples. Les peuples comme les Phéniciens, Tyr, Sidon, Carthage, sociétés de conmierce exploitant la terre à leur profit et ne mesurant la grandeur de leurs entreprises qu'à l'utilité matérielle et actuelle du résultat; —- je suis pour eux conune le Dante , je regarde et je passe.

CI Non ragionar di lor, ma gnarda e passa! »

N'en parlons pas. — Ils ont été riches et prospères, voilà tout. — Us n'ont travaillé que pour le temps ; Tavenir n'a pas à s'en occuper. — Receperunt mercedem.

Mais ceux qui , peu soucieux du présent qu'ils sentaient leur échapper, ont , par un sublime instinct d'immorta*

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sées et généreuses qui ont pesantes idées de Tesprit des sagesses, des législaris , des systèmes ; ~* celles e marbre ou de granit pour ou des pyramides, défi sublime jeté par elles au temps , voix muette avec laquelle elles parleront à jamais aux âmes grandes et généreuses ; ces n^tjpas poëtes^ comme les Égyptiens, les Juifs, les Indous , les Grecs , qui ont idéalisé la politique et fait prédominer dans leur vie de peuples le principe divin , Fâme , sur le principe humain , Tutile ; — celles-là , je les aime, je les vénère, je cherche et j'adore leurs traces, leurs souvenirs , leurs œuvres écrites , bâties ou sculptées ; je vis de leur vie, j'assiste en spectateur ému et partial au drame touchant ou héroïque de leur destinée , et je traverse volontiers les mers pour aller rêver quelques jours sur leur poussière et pour aller dire à leur mémoire le mémento de l'avenir; celles-là ont bien mérité des hommes , car elles ont élevé leurs pensées au-dessus de ce globe de fange , au delà de ce jour fugitif. — Elles se sont senties faites pour une destinée plus haute et plus large , et ne pouvant se donner à elles-mêmes la vie im-. mortelle que rêve tout cœur noble et grand , elles ont dit à leurs œuvres : Immortalisez-nous , subsistez pour nous^

En ORIENT. 5»

parlez ô% nmtq à om^ih gi^û iravfirsf rf>"* ^'^ HiW^rf ^ «M-^iti passeront sur les flots de la mer Ionienne , devant le cap Sygée ou devant le promontoire de Sunium, où Platon chantait one sagesse qui sera encore la sagesse de Fa venir.

Voilà ce que je pensais en écoutant la proue, sur laquelle j'étais assis , fendre les ragues de la mer d'Afrique , et en regardant à chaque minute sous la brume rose de Thorizon si je n'apercevais pas le cap de Cartbi^e.

La brise tomba , la mer se calma , le jour s'écoula à regarder en vain de loin la côte vaporeuse d'Afrique : le soir un liMrt coup de vent s'éleva ; te navire , ballotté d'un flanc à l'autre, écrasé sous les voiles semblables aux ailes, cassées par le plomb, d'un oiseau de mer, nous secouait dans ses flancs avec ce terrible mugissement d'un édifice qui s'écroule ; je passe la nuit sur le pont , le bras passé autour d'un câble ; des nuie^es blanchâtres , qui se pressent comme une haute montagne dans le golfe profond de Tunis , jaillissent des éclairs et sortent les coups lointains de la foudre. L'Afrique m'apparait comnie je me la représentais toujours , ses flancs déchirés par les feux du ciel , et ses sommets calcinés dérobés sous les nuages. A mesure que nous approchons et que le cap de Byserte, puis le cap de Carthage, se détachent de l'obscurité, et semblent venir au-devant de nous, toutes lés grandes images , tous les noms fabuleux on héroïques qui ont retenti sur ce rivage , sortent aussi de ma mémoire et me rappellent les drames poétiques ou historiques dont ces lieux furent successivement le théâtre. Vii^ile, comme tons les poètes qui veulent feire mieux que la vérité, l'histoire et la nature, a bien plutôt gâté qu'embelK l'image

de Didon. — La Didon historique, veuve de Sichée, et fidèle aux mânes de son premier époux, fait dresser son bûcher sur le cap de Carthage , et y monte sublime et volontaire victime d*un amour pur et d'une fidélité même à la mort I Cela est un peu plus beau , un peu plus saint, un peu plus pathétique que les froides galanteries que le poëte romain lui prête avec son ridicule et pieux Énée , et son désespoir amoureux auquel le lecteur ne peut sympathiser.

Mais VJnna soror et le magnifique adieu , et Timmortelle imprécation qui suivent, feront toujours pardonner à Virgile.

La partie historique de Carthage est plus poétique que sa poésie. La mort céleste et les funérailles de saint Louis; — Taveugle Bélisaire ; — Marius expiant parmi des bêtes féroces , sur les ruines de Carthage , béte féroce lui-même, les crimes de Rome ; — la journée lamentable où , semblable au scorpion entouré de feu, qui se perce lui-même de son dard empoisonné , Carthage^ entourée par Scipion et Massinissa , met elle-même le feu à ses édifices et à ses richesses; — la femme d'Âsdrubal, renfermée avec ses enfants dans le temple de Jupiter, reprochant à son mari de n'avoir pas su mourir, et allumant elle-même la torche qui va consumer elle et ses enfants, et tout ce qui reste de sa patrie , pour ne laisser que de la cendre aux Romains! — Caton d'Utique, les deux Scipion, Annibal, tous ces grands noms s'élèvent encore sur le cap abandonné, comme des colonnes debout devant un temple renversé. — L*œil ne voit rien qu'un promontoire nu, s'élevant sur une mer déserte , quelques citernes vides ou

remplies de leurs propres débris , quelques aqueducs en ruines , quelques môles ravagés par les flots , et recouverts par la lame ; une ville barbare auprès , où ces noms même sont inconnus comme ces hommes qui vivent trop vieux et qui deviennent étrangers dans leur propre pays. Mais le passé suffît là où il brille de tant d'éclat de souvenirs. — Que sais-je même si je ne Taime pas mieux seul , isolé au milieu de ses ruines , que profané et troublé par le bruit et la foule des générations nouvelles? Il en est des ruines ce qu'il en est des tombeaux : — au milieu du tumulte d'une grande ville et de la fange de nos rues, ils afQigent et attristent Tœil , ils font tache sur toute cette vie bruyante et agitée ; — mais dans la solitude , aux bords de la mer, sur un cap abandonné , sur une grève sauvage , trois pierres , jaunies par les siècles et brisées par la foudre , font réfléchir, penser, rêver ou pleurer.

La solitude et la mort, la solitude et le passé, qui est la mort de choses, s'allient nécessairement dans la pensée humaine. Leur accord est une myslérieuse harmonie ; j'aime mieux le promontoire nu de Carthage, le cap mélancolique de Sunium , la plage nue et infestée de Paestum, pour y placer les scènes des temps écoulés, que les temples, les arcs, les colisées de Rome morte, foulés aux pieds dans Rome vivante , avec Tindifférence de l'habitude ou la profanation de l'oubli.

20 jaillet 1832.

A dix heures le vent s'adoucit; nous pouvons monter sur le pont , et, filant sept nœuds par heure, nous nous vil. 6

trouvons bientôt à la hauteur de l'île isolée de Pantelleria , ancienne île de Calypso , délicieuse encore par sa végétation africaine et la fraîcheur de ses vallées et de ses eaux. C'est là que les empereurs exilèrent suceessfvement les condamnés politiques.

Elle ne nous apparaît que comme un cône noir sortant de la mer, et vêtue jusqu'aux deux tiers de son sommet par une brume blanche qu'y a jetée le vent de la nuit. Nul vaisseau n'y peut aborder, elle n'a de ports que pour les petites barques qui y portent les exilés de Naples et de la Sicile, qui languissent depuis dix années, expiant quelques rêves de liberté précoces.

Malheureux les hommes qui en tout genre devancent leur temps î leur temps les écrase. — C'est notre sort à nous, hommes impartiaux, politiques, rationnels, de la France. — La France est encore à un siècle et demi de nos idées. — Elle veut en tout des hommes et des idées de secte et de parti : que lui importe du patriotisme et de la raison ? c'est de la haine, de la rancune, de la persécution alternative, qu'il faut à son ignorance! Elle en aura jusqu'à ce que , blessée avec les armes mortelles dont elle veut absolument se servir, elle tombe ou les rejette loin d'elle pour se tourner vers le seul espoir de toute amélioration politique ; Dieu, sa loi ; et la raison, sa loi innée.

21 Jainet1852.

La mer, à mon réveil, après une nuit orageuse semble jouer avec le reste du vent d'hier ; — l'écume la couvre

EN OHIKNT. %è

encore comme les Hogods à demi essuyés qui tachent les flancs du cheval fatigué d'une longue course,— ou comme ceux que son mors secoue quand il abaisse et relève la tête, impatient d'une nouvelle carrière. -^ Les vagues courent vite, irrégulièrement, mais légères, peu profondes, transparentes; cette mer ressemble à un champ de belle avoine ondoyant aux brises d'une matinée de printemps , après une nuit d'averse ; — nous voyons les lies de Gozzo et de Malte surgir au-dessous de la brume, à cinq ou six lieues à l'horizon.

22 jttUlet , arrivée à Mtlte.

A mesure que nous approchons de Malte, la côte basse s'élève et s'articule ; mais l'aspect est morne et stérile. Bientôt nous apercevons les fortifications et les golfes formés par les ports ; une nuée de petites barques, montées chacune par deux rameurs, sort de ces golfes et accourt à la proue de notre navire ; la mer est grosse, et la vague les précipite quelquefois dans le profond sillon que nous creusons dans la mer ; ils semblent près d'y être engloutis; le flot les relève, ils courent sur nos traces, ils dansent sur les flancs du brick , ils nous jettent de petites cordes pour nous remorquer dans la rade.

Les pilotes nous annoncent une quarantaine de dix jours, et nous conduisent au port réservé sous les hautes fortifications de la cité Valette. •— Le consul de France , M. Miége, informe le gouverneur, sir Frederick Ponsonby» de notre arrivée ; il rassemble le conseil de santé, et réduit notre quarantaine à trois jours.

Nous obtenons la faveur de monter une barque et de nous promener le soir le long des canaux qui prolongent le port de quarantaine. — C'est un dimanche. — Le soleil brûlant du jour s'est couché au fond d'une anse paisible et étroite du golfe qui est derrière la proue de notre navire; la mer est là, plane et brillante, légèrement plombée , absolument semblable à de l'élain frai- • chôment étamé. — Le ciel au-dessus est d'une teinte orange , légèrement rosée. — 11 se décolore à mesure qu'il s'élève sur nos tètes et s'éloigne de l'occident; à l'orient, il est d'un bleu gris et pâle, et ne rappelle plus l'azur éclatant du golfe de Naples, — ou même la profondeur noire du firmament au-dessus des Alpes de la Savoie. — La teinte du ciel africain participe de la brûlante atmosphère et de Tâpre sévérité de ce continent ; la réverbération de ces montagnes nues frappe le firmament de sécheresse et de chaleur, et la poussière enflammée de ces déserts de sable aride semble se mêler à l'air qui l'enveloppe, et ternir la voûte de cette terre. — Nos rameurs nous mènent lentement à quelques toises du rivage. — Le rivage bas et uni d'une grève , qui vient mourir à quelques pouces au-dessus de la mer, est couvert , pendant un demi-mille , d'une rangée de maisons qui se touchent les unes les autres, et semblent s'être approchées le plus près possible du flot, pour en respirer la fraîcheur et pour en écouter le murmure. Voici une de ces maisons et une des scènes que nous voyons répétées sur chaque seuil, sur chaque terrasse, sur chaque balcon. — En multipliant cette scène et cette vue par cinq ou six cents maisons semblables, on aura un souvenir exact

EN ORIENT. «i

de ce paysage, unique pour un Européen qui ne connaît ni Séville , ni Cordoue , ni Grenade : c*est un souvenir qu'il faut graver tout entier, et avec ses détails de mœurs, pour le retrouver une fois dans la sombre et terne uniformité de nos villes d'Occident. Ces souvenirs, retrouvés dans la mémoire pendant nos jours et nos mois de neige, de brouillard et de pluie , sont comme une échappée sur le ciel serein pendant une longue tempête. — Un peu de soleil dans Tœil, un peu d'amour dans le cœur, un rayon de foi ou de vérité dans Tâme , c'est une même chose. — Je ne puis vivre sans ces trois consolations de Texil terrestre.— Mes yeux sont de TOrient, mon âme est amour, et mon esprit est de ceux qui portent en eux un instinct de lumière, une évidence irréfléchie qui ne se prouve pas, mais qui ne trompe pas et qui console. Voici donc le paysage :

Lumière dorée, douce et sereine, comme celle qui sort des yeux et des traits d'une jeune fille avant que l'amour ait gravé un pli sur son front, jeté une ombre sur ses yeux. — Cette lumière, répandue également sur l'eau, sur la terre , dans le ciel , frappe la pierre blanche et jaune des maisons, et laisse tous les dessins des corniche?, toutes les arêtes des angles, toutes les balustrades des terrasses, toutes les ciselures des balcons, s'articuler vides et nets sur l'horizon bleu , sous ce tremblement aérien, sous ce vague incertain et brumeux dont notre Occident a fait une beauté pour ses arts, ne pouvant corriger ce vice de son climat. Cette qualité de l'air, cette couleur blanche, jaune, dorée, de la pierre, cette vigueur des contours, donne au moindre édifice du midi une fer-

meté et une netteté qui rassurent et frappent agréablement rœil. Chaque maison a Tair, non pas d'avoir été bâtie pierre à pierre , avec du ciment et du sable, mais d'avoir été sculptée vivante et debout dans le rocher vif, et d'être assise sur la terre , comme un bloc sorti de son sein , et aussi durable que le sol même. — Deux pilastres larges et élégants s'élèvent aux deux angles de la façade ; ils s'élèvent seulement à la hauteur d'un étage et demi ; là , une corniche élégante , sculptée dans la pierre éclatante, les couronne et sert de base elle-même à une balustrade riche et massive, qui s*étend tout le long du faîte, et remplace ces toits plats, irréguliers, pointus, bizarres, qui déshonorent toute architecture, qui brisent toute ligne harmonieuse avec l'horizon , dans nos assemblages d'édifices bizarres que nous appelons villes , en Allemagne , en Angleterre et en France. — Entre ces deux larges pilastres qui s'avancent de quelques pouces sur la façade , trois ouvertures seulement sont dessinées par l'architecte , une porte et deux fenêtres. — La porte , haute, large et cintrée, n'a pas son seuil sur la rue; elle s'ouvre sur un perron extérieur, qui empiète sur le quai de sept ou huit pieds. Ce perron, entouré d'une balustrade de pierre sculptée, sert de salon extérieur autant que d'entrée à la maison. — Décrivons un de ces perrons, nous les aurons décrits tous.— Un ou deux hommes, en veste blanche , à figure noire , à l'œil africain , une longue pipe à la main , sont nonchalamment étendus sur un divan de jonc, à côté de la porte; devant eux, gracieusement accoudées sur la balustrade , trois jeunes femmes, dans différentes attitudes, regardent silencieuse-

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ment passer notre barque, ou sourient entre elles de notre a^ct étranger. — Une robe noire qui ne descend qu'à mi-jambe , un corset blanc à larges manches plissées et flottantes, une coiffure de cheveux noirs, et par-dessus les épaules et la lêle un demi-manteau de soie noire semblable à la robe, couvrant la moitié de la figure, une des épaules et un des bras qui retient le manteau ; ce manteau, d'étoffe légère enflée par la brise, se dessine dans la forme d'une voile gonflée sur un esquif, et, dans ses plis capricieux, tantôt dérobe, tantôt dévoile la figure mystérieuse qu'il enveloppe , et qui semble lui échapper à plaisir. — Les unes lèvent gracieusement la tête pour causer avec d'autres jeunes filles qui se penchent au balcon supérieur et leur jettent des grenades ou des oranges; les autres causent avec des jeunes hommes à longues moustaches, à noire et touffue chevelure, en vestes courtes et pincées, en pantalons blancs et ceintures rouges. — Assis sur le parapet du perron , deux jeunes abbés, en habit noir, en souliers bouclés d'ai^ent, s'entretiennent familièrement , et jouent avec de larges éventails verts, tandis qu'au pied des dernières marches, un beau moine mendiant, les pieds nus, le front pâle, chauve et blanc , découvert , le corps enveloppé des plis lourds de sa robe brune , s'appuie comme une statue de la mendicité sur le seuil de l'homme riche et heureux, et regarde d'un œil de détachement et d'insouciance ce spectacle de bonheur, d'aisance et de joie. — A l'étage supérieur, on voit sur un large balcon , supporté par de belles cariatides et recouvert d'une viranda indienne garnie de rideaux et de franges, une £amille d'Anglais, ces

heureux et impassibles conquérants de la Malte actuelle. — Là , quelques nourrices moresques , aux yeux étincelants, au teint plombé et noir, tiennent dans leurs bras ces beaux enfants de la Grande-Bretagne , dont les cheveux blonds et bouclés et la peau rose et blanche résistent au soleil de Calcutta comme à celui de Malte ou de Corfou. — A voir ces enfants sous le manteau noir et sous le regard brûlant de ces femmes demi-africaines, on dirait de beaux et blancs agneaux suspendus aux mamelles des tigresses du désert. — Sur la terrasse , c'est une autre scène, les Anglais et les Maltais se la partagent. — D'un côté , vous voyez quelques jeunes filles de File tenant la guitare sous le bras et jetant quelques notes d'un vieil air national , sauvage comme le climat ; de l'autre , une jeune et belle Anglaise , mélancoliquement penchée sur son coude , contemplant indifféremment la scène de vie qui passe sous ses regards, et feuilletant les pages des poëtes immortels de son pays.

Ajoutez à ce coup d'œil les chevaux arabes montés par les ofîiciers anglais , et courant , les crins épars , sur le sable du quai ; — les voitures maltaises , espèces de chaises à porteur sur deux roues, attelées d'un seul cheval barbaresque que le conducteur suit à pied au galop , les reins noués d'une ceinture rouge à longues franges , et le front couvert de la résille ou du bonnet rouge , pendant jusqu'à la ceinture, du muletier espagnol. — Les cris sauvages des enfants nus qui se précipitent dans la mer et nagent sous notre barque , les chants des Grecs ou des Siciliens mouillés dans le port voisin , et se répondant en chœur d'un pont de navire à l'autre , et les notes monotones et

sautillantes de la guitare , formant comme un doux bourdonnement de Tair du soir au-dessus de tous ces sons aigus , et vous aurez une idée d'un quai de l'Ëmpsida le dimanche au soir.

24Jamet1832.

Entrée en libre pratique dans le port de la cité Valette ; le gouverneur, sir Frederick Ponsonby, revenu de sa campagne pour nous accueillir, nous reçoit au palais du Grand-Maître à deux heures. — Excellente figure d'un honnête homme anglais; — la probité est la physionomie de ces figures d*homme; — élévation , gravité et noblesse, voilà le type du véritable grand seigneur anglais. — Nous admirons le palais ; — magnifique et digne simplicité; — beauté dans la masse et la nudité de vaines décorations au dehors et au dedans; — vastes salles; — longues galeries; — peintures sévères; — escalier large, doux et sonore ; — salle d'armes de deux cents pieds de long , renfermant les armures de toutes les époques de Thisloire de Tordre de Saint-Jean de Jérusalem ; — bibliothèque de quarante milfe volumes , où nous sommes reçus par le directeur, Fabbé Bollanti , jeune ecclésiastique mallais, tout à fait semblable aux abbés romains de la vieille école : — œil pénétrant et doux , bouche méditative et souriante , front pâle et articulé , langage élégant et cadencé, politesse simple, naturelle et fine. — Nous causons longtemps , car c'est l'espèce d'homme le plus propre à une longue , forte et pleine causerie. — Il y a en lui , conune dans tous ces ecclésiastiques distingués que j'ai

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rencontrés en Italie, quelque chose de triste, d'indifférent et de résigné , qui tient de la noble et digne résigna* tion d'un pouvoir déchu. — Élevés parmi des ruines , — sur les ruines mêmes d'un monument écroulé , ils en ont contracté la mélancolie et l'insouciance sur le présent. — Comment, lui disais-je, un homme comme vous supporte-t-il l'exil intellectuel et la réclusion dans laquelle vous vivez dans ce palais désert et parmi la poudre de ces livres? — Il est vrai, me répondit-il, je vis seul, et je vis triste ; l'horizon de cette île est bien borné ; le bruit que je pourrais y faire par mes écrits ne retentirait pas bien loin , et le bruit même que d'autres hommes font ailleurs retentit à peine jusqu'ici ; mais mon âme voit au delà un horizon plus libre et plus vaste , où ma pensée aime à se porter; nous avons un beau ciel sur la tête, un air tiède autour de nous, une mer large et bleue sous les regards ; cela suffit à la vie des sens ; quant à la vie de l'esprit , elle n'est nulle part plus intense que dans le silence et dans la solitude. — Cette vie remonte ainsi directement à la source d'où elle émane , à Dieu , sans s'égarer et s'altérer par le contact des choses et des soucis du monde. Quand saint Paul, allant porter la parole féconde du christianisme aux nations, fît naufrage à Malte , et y resta trois mois pour y semer le grain de sénevé, il ne se plaignit pas de son naufrage et de son exil qui valurent à cette île la connaissance précoce du verbe et de la morale divine; dois-je me plaindre, moi, né sur ces rochers arides, si le Seigneur m'y confine pour y conserver sa vérité chrétienne dans les cœurs où tant de vérités sont prèles à s'éteindre? — Cette vie a sa poésie .

ajoutait-il ; quand je serai libre enfin de mes classifications et de mes catalogues, peut-être écrirai-je aussi cette poésie de la solitude et de la prière ! — Je le quittai avec peine et désir de le revoir.

L'église de Saint-Jean, cathédrale de Tlle, a tout le caractère , — toute la gravité qu'on peut attendre d'un pareil monument dans un pareil lieu , — grandeur, noblesse, richesses; les clefs de Rhodes, emportées après leur défaite par les chevaliers, sont suspendues aux deux côtés de l'autel , symbole de regrets éternels ou d'espérances à jamais trompées. — Voûte superbe , peinte en entier par le Calabrèse ; — œuvre digne de Rome moderne dans ses plus beaux temps de la peinture.

Un seul tableau me frappe dans la chapelle de TÉIeclion ; — il est de Michel-Ange de Caravaggio , que les chevaliers du temps avaient appelé dans l'île pour peindre la voûte de Saint-Jean. 11 l'entreprit, mais la fougue et l'irritabilité de son caractère sauvage l'emportèrent; il eut peur d'un long ouvrage , et partit. — Il laissa son chef-d'œuvre à Malte, la Décollation de saint Jean-Baptiste. Si nos peintres modernes , qui cherchent le romantisme par système , au lieu de le trouver par nature , voyaient ce magnifique tableau , ils trouveraient leur prétendue invention inventée avant eux. — Voilà le fruit né sur l'arbre , et non le fruit artificiel moulé en cire et peint en couleurs fausses ; — pittoresque d'attitudes , énergie de tableau , profondeur de sentiment , vérité et dignité réunies ; — vigueur de contraste , et cependant unité et harmonie , horreur et beauté tout ensemble , voilà le tableau. — C'jst un des plus beaux que j'aie vus de ma

vie. — C'est le tableau que cherchent les peintres de l'école actuelle. — Le voilà , il est trouvé. Qu'ils ne cherchent plus. — Ainsi rien de nouveau dans la nature et dans les arts. — Tout ce qu'on fait a été fait; — tout ce qu'on dit a été dit ; — tout ce qu'on rêve a été rêvé. — Tout siècle est plagiaire d'un autre siècle ; car tous tant que nous sommes, artistes ou penseurs, périssables ou fugitifs, nous copions de différentes manières un modèle immuable et éternel , la nature , — cette pensée une et diverse du Créateur !

25 Jaillft 1852.

Du sommet de l'observatoire qui domine le palais du Grand-Maître, — vue d'ensemble des villes, des ports et campagnes de Malte ; — campagnes nues , sans forme , sans couleurs , arides comme le désert ; — ville semblable à une écaille de tortue échouée sur le rocher; — on dirait qu'elle a été sculptée dans un seul bloc de rocher vif; — scènes de toits en terrasses à l'approche de la nuit; — femmes assises sur ces terrasses. — David ainsi vit Bethsabée. — Rien de plus gracieux et de plus séduisant que ces figures blanches ou noires, semblables à des ombres , apparaissant ainsi aux rayons de la lune , sur les toits de cette multitude de maisons. — On ne voit les femmes que là , à l'église , ou sur leurs balcons ; tout le langage est dans les yeux ; tout amour est un long mystère que les paroles n'altèrent pas ; ~ un long drame se noue et se dénoue ainsi sans paroles. — Ce silence , ces apparitions à certaines heures, ces rencontres aux mêmes

lieux , ces intimités de distances , ces expressions muettes, sont peut-être le premier et le plus divin langage de l'amour, ce sentiment au-dessus des paroles et qui, comme la musique , exprime dans une langue à part ce que nulle langue ne peut exprimer.

Ces aspects, ces pensées, rajeunissent Tâme ; — elles font sentir le seul charme inépuisable que Dieu ait répandu sur la terre, et regretter que les heures de la vie soient si rapides et si mêlées — Deux seuls sentiments suffiraient à Thomme, vécût-il l'âgé des rochers, la contemplation de Dieu et l'amour. — L'amour et la religion sont les deux pensées, ou plutôt la pensée une des peuples du midi ; — aussi ne cherchent-ils pas autre chose , ils ont assez. — Nous les plaignons, il faudrait les envier. — Qu'y a-t-il de commun entre nos passions factices, entre la tumultueuse agitation de nos vaines pensées et ces deux seules pensées vraies qui occupent la vie de ces enfents du soleil : — la religion et l'amour; l'une enchantant le présent, l'autre enchantant l'avenir? aussi, j'ai toujours été frappé, malgré les préjugés contraires, du calme profond et rarement troublé des physionomies du midi, et de cette masse de repos, de sérénité et de bonheur répandue dans les habitudes et sur les visages de cette foule silencieuse qui respire , vit , aime et chante sous vos yeux ; — le chant, ce superflu du bonheur et des impressions dans une âme trop pleine ! On chante à Rome, à Naples, à Gênes, à Malte, en Sicile, en Grèce, en Tonie, sur le rivage, sur les flots, sur les toits ; on n'entend que le lent récitatif du pêcheur, du matelot, du berger, ou les bourdonnements vagues de la guitare pendant

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