‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 11 sur 51 · V0YA6K · texte numérisé non relu

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la vergue , pas une écume qui bruisse et trace le sitlage du brick sur ses flancs qui semblent dormir aussi.

Je regardais cette scène muette de repos , de vide , de silence et de sérénité : je respirais cet air tiède et léger dont la poitrine ne sent ni la chaleur, ni la fraîcheur, ni le poids, et je me disais : Ce doit être là Tair qu'on respire dans le pays des âmes , dans les régions de Fimmortalité ; dans cette atmosphère ditine où tout est immuable, voluptueux , parfeit.

Une autre face de ciel. ^ J*avais oublié la frégate anglaise ; je regardais du côté opposé ; elle était là , en mer, à quelques encablures de nous; je me retournai par hasard ; mes yeux tombèrent sur ce majestueux oolosse qui reposait immobile, immense, sans le moindre balancement de sa quille , comme sur un piédestal de marbre poli.

La masse gigantesque et noire du corps de vaisseau se détachait en sombre de sa base argentée et se dessinait sur le fond bleu du ciel, de Tair, de la mer; pas un soupir de vie ne sortait de ce majestueux édifice ; rien n'indiquait ni à l'œil y ni à l'oreille , qu'il fût animé de tant d'intelligence et de vie , peuplé de tant d'êtres pensants et agissants. On l'eût pris pour un de ces grands débris des tempêtes flottant sans gouvernail , que le navigateur rencontre avec effroi sur les solitudes de la mer du Sud , et où il ne reste pas une voix pour dire comment il a péri ; registre mortuaire sans nom et sans date que la mer laisse surnager quelques jours avant de l'engloutir tout à fait.

Au-dessus du corps sombre du bâtiment, le nuage de

toutes ses voiles était groupé pittoresquemeiU «t pyramidait autour de ses mâts. Elles s'élevaieot d'étages en étages, de vergues en vergues, découpées en mille formes bizarres, déroulées en plis larges et profonds, semblables aux nombreuses et hautes tourelles d'ua château gothique, groupées autour du donjon ; €41es n'avaient ni le mouvement, ni' la couleur éclatante et dorée des voiles vues de loin sur les flots pendant \e jour; immobiles, ternes et . teintes par la nuit d'un gris ardoisé , on eût dit une volée de chauve-souris immense, ou d'oiseaux inconnus des mers, abattus, pressés, serrés les uns contre les autres sur un arbre gigantesque , et suspendus à son tronc dépouillé , au clair de lune d'une nuit d'hiver. L'ombre de ce nuage de voiles descendait d'en haut sur nous , et nous dérobait la moitâé de l'horizon. Jamais plus colossale et plus étrange vision de la mer n'apparut à l'esprit d'Ossian dans un songe. Toute la poésie des flots était là. La ligne bleue de l'horizon se confondait avec celle du ciel; tout ce qui reposait dessus et dessous avait l'apparence d'un seul fluide éthéré dans lequel nous nagions. Tout ce vague sans corps et sans limites augmentait l'effet de cette apparition gigantesque de la frégate sur les flots, et jetait l'âme avec l'œil dans la même illusion. 11 me semblait que la frégate, la pyramide aérienne de sa voilure, et nous-mêmes , nous étions tous ensemble soulevés , emportés , comme des corps célestes dans les abîmes liquides de l'Éther, ne portant sur rien , planant par une force intérieure sur le vide azuré d'un universel finnament.

Plusieurs jours et nuits semblables passés en pleine mer ; calme plat, ciel de feu ; les vagues roulent immenses

du golfe Adriatique dans la mer d*Afrique : ce sont de vastes cylindres légèrement cannelés , et dorés, le matin et le soir, comme les colonnes des temples de Rome ou de Pœstum.

Je passe les journées sur le pont ; j*écris quelques vers à M. de Montherot , mon beau-frère :

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