LES DRUZES
5 octobre 4852.
J'ai descendu aujourd'hui les basses pentes du Liban qui inclinent de Deïr-el-Kammar vers la Méditerranée , et je suis venu coucher dans un kan isolé de ces montagnes.
A cinq heures du matin nous montions à cheval dans la cour du palais de l'émir. En sortant de la porte du palais, on commence par descendre dans un sentier taillé dans le roc et qui tourne autour du mamelon de Dptédin. A droite et à gauche de ces sentiers, les coins de terre que soutiennent les terrasses artificielles sont plantés de
mûriers et admirablemeut cultivés. L'ombre des arbres et des vignes couvre partout le sol, et des ruisseaux nombreux, dirigés par les Arabes cultivateurs, viennent du haut de la montagne se diviser en rigoles et arroser le pied des arbres et les jardins. L'ombre gigantesque du palais et des terrasses de Dptédin plane au-dessus de toute cette scène et vous suit jusqu'au pied de ce mamelon où vous recommencez à gravir une autre montagne qui porte la ville de Deïr-el-Kammar sur son sommet. En un quart d'heure de marche nous y fûmes arrivés. Deïr-el-Kammar est la capitale de Témir Beschir et des Druzes ; la ville renferme une population de dix à douze mille âmes. Mais, excepté un ancien édifice orné de sculptures moresques et de hauts balcons tout à fait semblables aux restes d'un de nos châteaux du moyen âge , Deïr-el-Kammar n'a rien d'une ville , encore moins d'une capitale ; cela ressemble parfaitement à une bourgade de Savoie ou d'Auvergne ; à un gros village d'une province éloignée en France. Le jour ne faisait que de naître quand nous le traversâmes; les troupeaux de juments et de chameaux sortaient des cours des maisons , et se répandaient sur les places et dans les rues non pavées de la ville ; sur une place un peu plus vaste que les autres , quelques tentes noires de zingari étaient dressées ; des hommes, des enfants, des femmes demi-nus, ou enveloppés de rimmense couverttire de laine blanche qui est leur seul vêtement, étaient accroupis autour d'un feu, et se peignaient les cheveux ou cherchaient les insectes qui les dévoraient. Quelques Arabes au service de l'émir passaient à cheval dans leur magnifique costume , avec
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des armes superbes à la ceinture et une lance de douze à quinze pieds de long dans la main. Les uns allaient porter à Témir des nouvelles de l'armée d'Ibrahim ; les autres descendaient vers la côte pour transmettre les ordres du prince aux détachements commandés par ses fils et qui sont campés dans la plaine. Rien n'est plus imposant et plus riche que le costume et l'armure de ces guerriers druzes. Leur turban immense et sur lequel serpentent, en rouleaux gracieux, des châles de' couleurs éclstantes, projette sur leur visage bruni et sur leurs yeux noirs une ombre qui ajoute encore à la majesté et à la sauvage énergie de leur physionomie ; de longues moustaches couvrent leurs lèvres et retombent des deux côtés de la bouche; une espèce de tunique courte et de couleur rouge est un vêtement uniforme pour tous les Druzes et pour tous les montagnards : cette tunique est, selon l'importance et la richesse de celui qui la porte , tissue en coton et or, ou seulement en coton et soie; des dessins élégants, où la diversité des couleurs contraste avec l'or ou l'argent du tissu , brillent sur la poitrine ou sur le dos. D'immenses pantalons à mille plis couvrent les jambes ; les pieds sont chaussés de bottines de maroquin rouge et de pantoufles de maroquin jaune par-dessus la bottine; des vestes fourrées, à manches pendantes, sont jetées sur les épaules. Une ceinture de soie oii de maroquin, semblable à celle des Albanais, entoure le corps de ses plis nombreux et sert au cavalier à porter ses armes. On voit toujours les poignées de deux ou trois kangiars ou yatagans , poignards et sabres courts des Orientaux , sortir de cette ceinture et briller Sur la poitrine; ordinal-
rement les talons de deux ou trois pistolets incrustés d'argent ou d'or complètent cet arsenal portatif. Les Arabes ont tous en outre une lance dont le manche est d'un bois mince, souple et dur, semblable à un long roseau. Cette lance, leur arme principale, est décorée de houppes flottantes et de cordons de soie ; ils la tiennent ordinairement dans la main droite , le fer vers le ciel et la tige touchant presque à terre ; mais quand ils lancent leurs chevaux au galop, ils la brandissent horizontalement au-dessus de leur tète , et dans leurs jeux militaires ils la lancent à une distance énorme , et vont la ramasser en se penchant ju^ qu'à terre. Avant de la lancer, ils lui impriment longtemps un mouvement d'oscillation qui ajoute ensuite beaucoup à la force du jet, et la fait porter jusqu'à un but qu'ils désignent. Nous rencontrâmes un assez grand nombre de ces cavaliers dans la journée. L'émir Beschir nous en avait donné lui-même quelques-uns pour nous guider et nous faire honneur; tous nous saluèrent avec une extrême politesse , et arrêtèrent leurs chevaux pour nous laisser le sentier.
Environ à deux milles de Deïr-el-Kammar , on a une des plus belles vues du Liban que l'on puisse imaginer. D'un côté, ses gorges profondes, où l'on va descendre, s'ouvrent tout à coup sous vos pas. De l'autre, le château de Dplédin , pyramide au sommet de son mamelon revêtu de verdure et sillonné d'eaux écumantes ; et devant vous les montagnes qui s'abaissent graduellement jusqu'à la mer , les unes noires , les autres frappées par la lumière , se déroulent comme une cataracte de collines et vont cacher leurs pieds soit dans des lisières verdoyantes
de bois d'oliviers dans les plaines de Sidon, soit dans des falaises d'un sable couleur de brique, le long des rivages de Dayrulh. Çà et là , la couleur des flancs de ces montagnes et les lignes variées de leur immense horizon descendant, sont tranchées et coupées par des cimes de cèdres, de sapins ou de pins à large tête; et de nombreux villages brillent à leurs bases ou sur leurs sommets. La mer termine cet horizon; on suit de Tœil, comme sur une carte immense ou sur un plan en relief, les découpures, les échancrures, les ondulations des côtes, des caps, des promontoires, des golfes de son littoral , depuis le Carmel jusqu'au cap Batroun , dans une étendue de cinquante lieues. L'air est si pur que l'on s'imagine toucher, en quelques heures de descente, à des points où Ton n'arriverait pas en trois ou quatre Jours de marche. A ces distances, la mer se confond, au premier regard, tellement avec le firmament qui la touche à rho< rizon, qu'on ne peut distinguer d'abord les deux éléments, et que la terre semble nager dans un immense et double océan. Ce n'est qu'en ôxant avec plus d'attention les regards sur la mer et en voyant briller les petites voiles blanches sur sa couche bleue, que l'on peut se rendre raison de ce qu'on voit. Une brume légère et plus ou moins dorée flotte à l'extrémité des flots et sépare le ciel et l'eau. Par moments, de légers brouillards, soulevés des flancs des montagnes par les brises du matin, se détachaient comme des plumes blanches qu'un oiseau aurait livrées au vent, et étaient emportés sur la mer, ou s'évaporaient dans les rayons du soleil qui commençait à nous brûler. Nous quittâmes à regret cette magni-
fique scène, et nous commençâmes à descendre par un sentier tel que je n*en ai jamais vu de plus périlleux dans les Alpes. La pente est à pic, le sentier n'a pas deux pieds de largeur; des précipices sans fond le bordent d*un côté, des murs de rochers de Tautre ; le lit du sentier est pavé de roches roulantes, ou de pierres tellement polies par les eaux et par le fer des chevaux et le pied des chameaux , que ces animaux sont obligés de chercher avec soin une place ou poser leur pied : comme ils le placent toujours au même endroit , ils ont fini par creuser dans la pierre des cavités où leur sabot s'emboîte à quelques pouces de profondeur , et ce n'est que grâce à ces cavités , qui offrent un point de résistance au fer du cheval , que cet animal peut se soutenir. De temps en temps, on trouve des degrés taillés aussi dans le roc à deux pieds de hauteur, ou des blocs de granit arrondis qui seraient infranchissables, et qu'il faut contourner dans des interstices à peine aussi larges que les jambes de sa monture : tels sont presque tous les chemins dans cette partie du Liban. De temps en temps les flancs des montagnes s'écartent ou s'aplatissent, et l'on marche plus à l'aise sur des couches de poussière jaune, de grès ou de terre végétale. On ne peut concevoir comment un pareil pays est peuplé d'un si grand nombre de beaux chevaux, et comment l'usage en est habituel. Aucun Arabe, quelque inaccessible que soit son village ou sa maison, n'en sort qu'à cheval, et nous les voyions descendre ou monter insouciants, et la -pipe à la bouche, par des escarpements que leà chevreuils de nos montagnes auraient peine à gravir.
Ma YOYÂGË
AprèA une heure et demie de descente, nous commençâmes à entrevoir le fond de la gorge que nous avions à traverser et à suivre. Un fleure retentissait dans ses profondeurs encore voilées par le brouillard de ses eaux et par les têtes de noyers, de caroubiers, de platanes et de peupliers de Perse, qui croissaient sur les dernières pentes du ravin. De belles fontaines sortaient, à droite de la route, des grottes de rochers tapissés de mille plantes grimpantes inconnues, ou du sein des pelouses gazonnées et semées de fleurs d'automne. Bientôt nous aperçûmes une maison, entre les arbres, au bord du fleuve, et nous traversâmes à gué ce fleuve ou ce torrent. Là, nous nous arrêtâmes pour faire reposer nos chevaux et pour jouir un moment nous-mêmes d'un des sites les plus extraordinaires que nous ayons rencontrés dans notre course.
La gorge au fond de laquelle nous étions descendus, était remplie tout entière par les eaux du fleuve, qui bouillonnaien) autour de quelques masses de rochers écroulés dans son lit. Çà et là quelques fies de terre végétale donnaient pied à des peupliers gigantesques qui s'élevaient à une prodigieuse hauteur, et jetaient leur ombre pyramidale contre les flancs de la montagne où nous étions assis. Les eaux du fleuve s'encaissaient à gauche entre deux parois de granit qu'elles semblaient avoir fendues pour s'y engouffrer ; ces parois s'élevaient à quatre ou cinq cents pieds, et, se rapprochant à leur extrémité supérieure, semblaient une arcade immense q«ie le temps aurait feit écrouler sur elle-même Là, des cimes de pins dltalie étaient jetés comme des boi]K]uets
de giroflée sur les ruines des vieux murs et se détachaient en vert sombre sur le bleu vif et cru du ciel. A droite la gorge serpentait pendant environ un quart de mille entre des rives moins étroites et moins escarpées ; les eaux du fleuve s'étendaient en liberté, embrassant une multitude de petites îles ou de promontoires verdoyants ; toutes ces îles, toutes ces langues de terre étaient couvertes de la plus riche et de la plus gracieuse végétation. C'était la première fois que je revoyais le peuplier, depuis les bords du Rhône et de la S^ône. 11 jetait son voile pâle et mobile sur toute cette vallée du fleuve; mais comme il n'est pasébranché ni planté par la main de Fhomme, il y croit par groupes et y étend ses rameaux en liberté avec bien plus de majesté, de diversité de formes et de grâces que dans nos contrées. Entre les groupes de ces arbres et quelques autres groupes de joncs et de grands roseaux qui couvraient aussi les îles , nous apercevions les arches brisées d'un vieux pont bâti par les anciens émirs du Liban et tombé depuis des siècles. Au delà des arches de ce pont en ruine, la gorge s'ouvrait en entier sur une immense scène intérieure de vallées, de plaines et de collines semées de villages habités par les Druzes, et tout était enveloppé, comme un amphithéâtre, par une chaîne circulaire de hautes montagnes : ces collines étaient presque toutes vertes , et toutes vêtues de forêts de pins. Les villages, suspendus les uns au-dessus des autres, semblaient se toucher à l'œil , mais quand nous en eûmes traversé quelques-uns, nous reconnûmes que la distance était considérable de l'un à l'autre, par la difficulté des sentiers et par la nécessité de descendre et de remonter
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les ravins profonds qui les séparent. 11 y a tel de ces villages d*où Ton peut facilement entendre la voix d'un homme qui parle dans un autre village, et il faut cependant une heure pour aller de Tun à Tautre. Ce qui ajoutait à Teffet de ce beau paysage, c'était deux vastes monastères , plantés , comme des forteresses , au sommet de deux collines, derrière le fleuve , et qui ressemblaient eux-mêmes à deux blocs de granit noircis par le temps ; Tun est habité par des Maronites qui se consacrent à l'instruction des jeunes Arabes destinés au sacerdoce, l'autre était désert : il avait appartenu jadis à la congrégation des Lazaristes du Liban; il servait maintenant d'asile et de refuge à deux jeunes jésuites envoyés là par leur ordre , sur la demande de l'évèque maronite , pour donner des règlements et des modèles aux maîtres arabes ; ils vivent là dans une complète solitude, dans la pauvreté et dans une sainteté exemplaire. (Je les ai connus plus tard. ) L'un apprend l'arabe et cherche inutilement à convertir quelques Druzes des villages voisins ; c'est un homme de beaucoup d'esprit et de lumières; l'autre s'occupe de médecine, et parcourt le pays en distribuant des médicaments gratuits ; tous deux sont aimés et . respectés par les Druzes et même par les Métualis. Mais ils ne peuvent espérer aucun fruit de leur séjour en Syrie : le clergé maronite est très-attaché à l'église romaine ; cependant ce clergé a ses traditions , son indépendance , sa discipline à lui , qu'il ne laisserait pas envahir par l'esprit des jésuites ; il est la véritable autorité spirituelle, le gouverneur des esprits dans tout le Liban; il aurait bien vite des rivaux dans des corporations eu-
ropéennes agissantes et remuantes, et cette rivalité Tinquiéterait avec raison.
Après nous être reposés une demi-heure dans ce site enchanté , nous remontâmes à cheval , et nous commençâmes à gravir la côte escarpée qui se dressait devant nous. Le sentier devenait de plus en plus rude en s'élevatit sur la dernière chaîne du Liban qui nous séparait des côtes de Syrie. Mais, à mesure que nous nous élevions, Taspect du bassin immense que nous laissions à notre droite devenait plus imposant et plus vaste.
Le fleuve que nous avions quitté à la halte serpentait au milieu de cette plaine légèrement ondulée de collines, et quelquefois s'étendait en flaques d'eau bleue et brillante comme les lacs de Suisse. Les collines noires, couronnées à leur sommet de bouquets de pins, interrompaient à chaque instant son cours , et le divisaient à nos yeux en mille tronçons lumineux. De degré en degré, des collines parlant de la plaine s'élevaient, s'accumulaient, s'appuyaient les unes contre les autres, toutes couvertes de bruyères en fleurs, et portant çà et là, à de grands intervalles, des arbres à large tête, qui jetaient des taches sombres sur leurs flancs. De grands bois de cèdres et de sapins descendaient plus haut des cimes élevées, et venaient mourir par bouquets et par clairières autour de nombreux villages druzes dont nous voyions surgir les terrasses, les balcons , les fenêtres en ogive, du sein de la verdure des sapins. Les habitants, couverts de leur beau manteau écarlate, et le front ceint de leur turban à larges plis rouges, montaient sur leurs terrasses pour nous voir pai»ser, et ajoutaient eux-mêmes, par