‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 24 sur 51 · A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

A JÉRUSALEM

8 octobre 1852, à 3 heures après-midi.

Monté à, cheval avec dix-huit chevaux de suite ou de bagage formant la caravane. — Couché au kan, à trois heures de Bayruth ; même route que celle déjà décrite pour aller chez lady Stanhope — Le lendemain parti à trois heures du malin ; traversé à cinq le fleuve Tamour, l'ancien Tamyris ; lauriers-roses en fleurs sur les bords. — Suivi la grève où la lame venait laver de son écume les pieds de nos chevaux , jusqu'à Saïde , l'antique Sidon, belle ombre encore de la ville détruite , dont elle a perdu jusqu'au nom ; — point de traces de sa grandeur passée. Une jetée circulaire, formée de rochers énormes, enceint une darse comblée de sable , et quelques pécheurs avec leurs enfants, les jambes dans l'eau , poussent à la mer une barque sans mâture et sans voiles , seule image maritime de cette seconde reine des mers. A Saïde , nous descendons au kan français, immense palais de notre ancien commerce en Syrie, où nos consuls réunissaient tous les nationaux sous le pavillon de la France. Il n'y a plus de commerce, plus de Français ; il ne reste à Saïde, dans l'immense kan désert , qu'un ancien et respectable agent de la France , M. Giraudin , qui y vit depuis cinquante ans au milieu de sa famille tout orientale, et qui

•70 VOVAGB

nous reçoit comme on reçoit un voyageur compatriote , dans le pays où l'hospitalité antique B*est conservée tout entière. — Dîné et dormi quelques heures dans cette excellente famille; — douceur de Thospitalité reçue ainsi, inattendue et prodiguée ; — Teau pour laver, offerte par les fils de la maison ; la mère et les femmes des deux 61s, debout, s'occupant du service de la table. — A quatre heures , monté à cheval , escorté des fils et des amis de la famille Giraudin. — Courses de dgérid , exécutées par l'un d*eux , monté sur un cheval arabe. — A deux heures de Saïde, adieux et remerciements. — Marché deux heures encore et couché sous nos tentes , à une fontaine char* mante au bord de la mer, nommée el Kantara. — Arbre gigantesque ombrageant toute la caravane. — Jardin délicieux descendant jusqu'aux flots de la mer. Une immense caravane de chameaux est répandue autour de nous dans le même champ. — Nuit sous la tente, hennissement des chevaux , cris des chameaux , fumée des feux du soir, lueur transparente de ta lampe à travers la toile rayée du pavillon. — Pensées de la vie tranquille , du foyer, de la famille, des amis éloignés, qui descendent sur votre front, pendant que vous le reposez lourd et brûlant sur la selle qui vous sert d*oreiller — Le matin , pendant que les moukres et les esclaves brident les chevaux, deux ou trois Arabes arrachent les piquets de la tente ; ils ébranlent le piquet qui sert de colonne; il tombe, et les toiles larges et tendues qui couvraient toute une famille de voya« geurs, glissent et tombent elles-mêmes à terre en un petit monceau d'étoffe qu*un chamelier met sous son bras et suspend à la selle de son mulet ; il ne reste , sur la place

vide où vous éïiet tout à Theure établi comme dans une demeure permanente, qu'un petit feu abandonné qui fume encore et s'éteint bientôt dans le soleil : véritable, frappante et vivante image de la vie , employée souvent dans la Bible , et qui me frappa fortement toutes les fois qu'elle s'est offerte à mes yeux.

De Kantara , parti avant le jour. — Gravi quelques collines arides et rocailleuses s'avançant en promontoires dans la mer. Puis , du sommet de la dernière et de la plus élevée de ces collines, voilà Tyr qui m'apparaît au bout de sa vaste et stérile colline. — Entre la mer et les dernières hauteurs du Liban qui vont ici en dégradant rapidement , s'étend une plaine d'environ huit lieues de long, sur une ou deux de large : la plaine est nue, jaune, couverte d'arbustes épineux , broutés en passant par le chameau des caravanes. Elle lance dans la mer une presqu'île avancée , séparée du continent par une chaussée recouverte d'un sable doré, apporté par les vents d'Egypte. Tyr, aujourd'hui appelée Sour par les Arabes , est portée par Pextrémilé la plus aiguë de ce promontoire , et semble sortir des flots mêmes ; — de loin vous diriez encore une ville belle , neuve , blanche et vivante, se regardant dans la mer ; mais ce n'est qu'une belle ombre qui s'évanouit en approchant. — Quelques centaines de maisons croulantes et presque désertes , où les Arabes rassemblent le soir les grands troupeaux de moutons et de chèvres noires, aux longues oreilles pendantes, qui défilent devant nous dans la plaine , voilà la Tyr d'aujourd'hui ! Elle n'a plus de port sur les mers , plus de chemins sur la terre ; les prophéties se sont dès longtemps accomplies sur elle.

Nous marchions en silence , occupés à contempler ce deuil et cette poussière d'empire que nous foulions. — Nous suivions un sentier au milieu de la campagne de Tyr, entre la ville et les collines grises et nues que le Liban jette au bord de la plaine. Nous arrivions à la hauteur même de la ville , et nous touchions un monceau de sable qui semble aujourd'hui lui fournir son seul rempart en attendant qu'il l'ensevelisse. Je pensais aux prophéties , et je recherchais dans ma mémoire quelques-unes des éloquentes menaces que le souffle divin avait inspirées à Ëzéchiel. Je ne les retrouvai pas en paroles, mais je les retrouvai dans la déplorable réalité que j'avais sous les yeux. Quelques vers de moi jetés au hasard en partant de la France pour visiter l'Orient remontaient seuls dans ma pensée. —

« Je n'ai pas entendu, sous les cèdres antiques, « Les cris des nations monter et retentir, « Ni vu du noir Liban les aigles prophétiques, « Descendre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr. »

J'avais devant moi le noir Liban; mais l'imagination m'a trompé, me disais-je à moi-même : je ne vois ni les aigles ni les vautours qui devaient , pour accomplir les prophéties , descendre sans cesse des montagnes , pour dévorer toujours ce cadavre de ville réprouvée de Dieu et ennemie de son peuple. Au moment où je faisais cette réflexion , quelque chose de grand , de bizarre , d'immobile, parut à notre gauche, au sommet d'un rocher à pic qui s'avance en cet endroit dans la plaine jusque sur la route des caravanes. Cela ressemblçiit à cinq statues de

pierre noire , posées sur le rocher comme sur un piédestal : mais à quelques mouvements presque insensibles de ces figures colossales , nous crûmes , en approchant , que c'étaient cinq Arabes bédouins, vêtus de leurs sacs de poil de chèvre noire, qui nous regardaient passer du haut de ce monticule. Enfin , quand nous ne fûmes qu'à une cinquantaine de pas du mamelon, nous vîmes une de ces cinq figures ouvrir de larges ailes et les battre contre ses flancs avec un bruit semblable à celui d'une voile qu'on déploie au vent. Nous reconnûmes cinq aigles de la plus grande race que j'ai jamais vue sur les Alpes , ou enchaînés dans les ménageries de nos villes. Ils ne s'envolèrent point , ils ne s'émurent point à notre approche : posés , comme des rois de ce désert , sur les bords du rocher, ils regardaient Tyr comme unecurée qui leur appartenait, et où ils allaient retourner. Ils semblaient la posséder de droit divin ; instrument d'un ordre qu'ils exécutaient , d'une vengeance prophétique qu'ils avaient mission d'accomplir envers les hommes et mafgré les hommes. Je ne pouvais me lasser de contempler cette prophétie en action, ce merveilleux accomplissement des menaces divines, dont le hasard nous rendait témoins. Jamais rien de plus surnaturel n'avait si vivement frappé mes yeux et mon esprit, et il me fallait un effort de ma raison pour ne pas voir, derrière les cinq aigles gigantesques, la grande et terrible figure du poète des vengeances, d'Ézéchiel, s'élevant au-dessus d'eux, et leur montrant de l'œil et du doigt la ville que Dieu leur donnait à dévorer, pendant que le vent de la colère divine agitait les flots de sa barbe blanche, et que le feu du courroux céleste brillait

«74 VO¥AOB

dans 969 yeux de prophète. Nous dous arrêtâmes à quarante pas : les aigles ne firent que tourner dédaigneusement la tète pour nous regarder aussi ; enfin deux d'entre nous se détachèrent de la caravane et coururent au galop , leurs fusils à la main, jusqu'au pied du rocher; ils ne fuirent pas encore. — Quelques coups de fusil à balle les firent s'envoler lourdement, mais ils revinrent d'euxmêmes au feu, et planèrent longtemps sur nos tètes, sans être atteints par nos balles, comme s'ils nous avaient dit : c Vous ne nous pouvez rien, nous sommes les aigles « deJîien. v —

Je reconnus alors que l'imagination poétique m'avait révélé les aigles de Tyr moins vrais , moins beaux et moins surnaturels encore qu'ils n'étaient , et qu'il y a dans le mens divinior des portes, même les plus obscurs, quelque chose de cet instinct divinateur et prophétique qui dit la vérité sans la savoir.

Nous arrivâmes â midi , après une marche de sept heures, au milieu de la plaine de Tyr, à un endroit nommé les Puits de Salomon ; tous les voyageurs les ont décrits ; ce sont trois réservoirs d'eau limpide et courante qui sort, comme par enchantement, d'une terre basse, sèche et aride, à deux milles de Tyr ; chacun de ces réservoirs, élevé artificiellement d^une vingtaine de pieds au-dessus de niveau de la plaine , est rempli jusqu'au bord et déborde sans cesse; le cours des eaux fait aller des roues de moulins ; — les eaux vont à Tyr par des aqueducs moitié antiques, moitié modernes, d'un très-bel efl'et à l'horizon. — On dit que Saîomon fit construire ces trois puits pour récompenser Tyr et son roi Hiram des

EN ORIENT. ^â

services qu'il avait reçajs de sa marine et de ses artistes dans la construction du temple.

Hiram avait amçné les marbres et les cèdres du Liban. Ces puits immenses ont chacun au moins soixante à quatre-vingts pieds de tour ; on n'en connaît pas la profon* deur, et Fun d'eux n'a pas de fond ; nul n'a jpmais pu savoir par quel conduit mystérieux l'eau des montagnes peut y arriver. Il y a tout lieu de croire eji les examinant que ce sont de vastes puits artésiens inventés avant leur réinvention par les modernes.

Parti à cinq heures des Puits de Salomon; -r- miirché deux heures dans la plaine de Tyr ; — arrivé à la nuit au pied d'une haute montagne à pic sur la nusr et qui forme le cap ou Raz-el-Abiad; la lune se levait au-dessus du sommet noir du Liban, à notre gauche, et pas assez haut encore pour éclairer ses flancs; elle tombait, en nous laissant dans l'ombre , sur d'immenses quartiers de rochers blancs où sa lumière éclatait comme une flamme sur du marbre ; — ces roches, jetées jusqu'au milieu des vagues , brisaient leur écume étincelante qui jaillissait presque jusqu'à nous ; le bruit sourd et périodique de la lame contre le cap retentissait seul, et ébranlait à chaque coup la corniche étroite oiî nous marchions suspendus sur le précipice ; au loin , la mer brillait comme une immense nappe d'argent, et, çà et là, quelque cap sombre s'avançait dans son sein, ou quelque antre profond pénétrait dans les flancs déchirés de la montagne ; la plaine de Tyr s'étendait derrière nous ; on la distinguait encore confusément aux franges de sable jaune et doré qui dessinaient ses contours entre la mer et la terre [ l'ombre

«s VOVAUK

de Tyr ew montrait à l'entrémilé d'un promontoire , el le hasard, sans doute, avait aeul allumé une clarté sur ses ruines, qu'on aUt prise de loin pour un phare, mais c'était le phare de sa solitude et de son abandon, qui ne guidait aucun navire, qui n'éclairait que nos jeux et n'appelait qu'un regard de pitié sur des ruines. Celle route sur le précipice, avec tous les accidents variés, sublimes, solenneU, de la nuit, de la lune, do la mer eldcs abîmes , dura environ une heure , — une des heures les plus fortement notées dans ma mémoire, que Dieu m'ait permis de contempler sur sa terre! sublime porte pour entrer le lendemain dans le sol des miracles I dans cette terre du témoignage, tout imprimée encore des traces de l'ancien el du nouveau commerce entre Dieu et l'homme. En descendant du sommet de ce cap, nous eûmes I» même vue qui nous avait Trappes en le montant; des précipices aussi profonds, aussi sonores, aussi blanchis d'écume, aussi semés de vastes brisures de la roche vive et blanche, s'ouvraient sous nos pieds et sous nos regards; la mer y brisait avec le même retentissement qui nous accompagna tout le long de la câle orageuse de Syrie, comme l'appellent les anciennes poésies hébraïques; ta tune, plus avancéedans le ciel, éclairait davantage celle scène â la fois tumultueuse et solitaire, et la vaste plaine de Piolémaïs s'ouvrait devant nous : il était neuf heures du soir, au mois d'octobre ; nos chevaux, épuisés par une route de treize heures, posaient lentement leurs pieds ferrés sur les roches pointues et luisantes qui forment les seules roules en Syrie, gradins irréguliers de pierres, sur lesquels on n'oserailrisquer aucune monture en Europe;

nous-mêmes , accablés de lassitude et frappés surtout de la grandeur du spectacle et des souvenirs pressés de la journée , nous marchions silencieusement à pied , tenant nos chevaux par la bride, et jetant tantôt un regard sur cette mer que nous aurions à traverser pour revoir nos propres fleuves et nos propres montagnes, et tantôt sur la cime noire, longue et sans ondulation du mont Garmel, qui commençait à se dessiner aux dernières limites de rborizon. Nous arrivâmes à une espèce de kan , c'est-àdire à une masure à demi détruite, où un pauvre Arabe cultive quelques figuiers et quelques courges , entre les fentes des rochers, auprès d*une fontaine ; la masure était occupée par des chameliers de Naplouse , apportant du blé en Syrie pour Tannée d'Ibrahim ; la fontaine était tarie par les chaleurs de l'automne; nous plantâmes néanmoins nos tentes sur un sol couvert de pierres rondes et roulantes ; nous attachâmes nos chevaux au piquet, et nous bûmes, avec économie , quelques gouttes d'eau fraîche qui restait dans nos jarres des Puits de Salomon. — Depuis la plaine de Tyr et l'abaissement des montagnes , l'eau commence à manquer ; les fontaines sont à cinq ou six heures de distance les unes des autres , et souvent , quand vous arrivez, vous ne trouvez plus , dans le lit de la source , qu'une vase desséchée et brûlante qui garde l'empreinte des pieds des chameaux et des chèvres qui s'y sont les derniers abreuvés.

Le 4 4 , nous levâmes les tentes à la lueur de mille étoiles qui se réfléchissaient dans les flots étendus à nos piedsy nous descendîmes environ une heure les dernières collines qui forment le cap Blanc ou Raz-el-Abiad , et

Page 1