‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 25 sur 51 · VI · texte numérisé non relu

VI

nous entrâmes dans la plaine d'Acre, l'ancienne Ptolé* maïs.

Le siège d'Acre, par Ibrahim-Pacha, avait récemment réduit la ville à un monceau de ruines sous lesquelles dix à douze mille morts étaient ensevelis avec des milliers de chameaux. Ibrahim ^ vainqueur, et pressé de mettre son importante conquête à Tabri d'une réaction de la fortune , était occupé à relever les murs et les maisons d'Acre ; tous les jours on déterrait de ces décombres des centaines de morts à demi consumés; les exhalaisons putrides, les cadavres amoncelés, avaient corrompu l'air de toute la plaine; nous passâmes le plus loin possible des murs, et nous allâmes faire halte, à midi, au village arabe des Eaux-d'Acre, sous un verger de grenadiers, d^ figuiers et de mûriers , et près des moulins du Pacha ; à cinq heures, nous en repartîmes pour aller camper sous un bois d'oliviers, au pied des premières collines de la Galilée.

Le 42, nous nous remimes en marche avec la première lueur du jour ; nous franchîmes d'abord une colline plantée d'oliviers et de quelques chênes verts , répandus par groupes ou croissant en broussailles sous la dent rongeuse des chèvres et d^s chameaux. Quand nous fûmes au revers de cette colline, la Terre Sainte, la Terre de Chanaan, se montra tout entière devant nous; l'impres* sien fut grande , agréable et profonde ; ce n'était pas là cette terre nue, rocailleuse, stérile, cette ruche de montagnes basses et décharnées qu'on nous représente pour la terre promise, sur la foi de quelques écrivains préye* nus ou de quelques voyageurs pressés d'arriver et d'écrire,

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qui n'ont vu> des domaines immenses et variés des douze tribus, que le sentier de roche qui mène, entre deux soleils , de Jaffa à Jérusalem ; — trompé par eux , je n*8t* tendais que œ qu'ils décrivent, c est-à-dire un pays sans étendue, sans horizon, sans vallées, sans plaines, sans arbres et sans eau : terre potelée de quelques monticules gris ou blancs, où FArabe voleur se cache dans Tombre de quelques ravines pour dépouiller le passant; — telle est, peut-être, la route de Jérusalem à Jaffa; — mais voici la Judée, telle que nous Tavons vue, le premier jour, du haut des collines qui bordent la plaine de Ptolémaïs ; telle qUe nous Tavons retrouvée de Fautre côté des collines de Zabulon , de celles de Nazareth , et du pied du mont de la Rosée-de-rHermon ou du. mont Carmel ; telle que nous l'avons parcourue dans toute sa largeur et dans toute sa variété, depuis les hauteurs qui dominent Tyr et Sidon jusqu'au lac de Tibériade, et depuis le mont Thabor jusqu'aux montagnes de Samarie et de Naplouse, et de là jusqu'aux murailles de Sion. — Voici d'abord de-» vaut nous la plaine de Zabulon; nous sommes placés entre deux légères ondulations de terres, à peine dignes du nom de collines; le lit qu'elles laissent entre elles en se creusant devant nous , forme le sentier où nous mar* chons ; ce sentier est fracé par le pas des chameaux, qui en a broyé la poussière depuis quatre mille ans, ou par les trous larges et profonds que le poids de leurs pieds^ toujours posés au même endroit, a creusés dans une roche blanche et friable, toujours la même depuis le cap de Tyr jusqu'aux premiers sables du désert libyque. A droite et à gauche ) les flancs arrondis des deux collines sont om*

bragéa çà et là, de vingt pas ea vingt pas, par des fouiïes d'arbustes variés qui ne perdent jamais leurs feuilles; à une dislance un peu plus grande, s'élèvent des arbres au tronc noueux, aux rameaux neriQux et «)trelacés, au feuillage immobile et sombre ; la plupart sont des chênes verts d'une espèce particulière, dont le tige est plus légère et plus élancée que celles des chênes d'Europe, et dont ta Teuille, veloutée et arrondie , n'a pas la dentelure de la feuille du chêne commun : le caroubier, le lérébinthe, et plus raremonl le platane et le sycomore, complètent le vêtement de ces collines ; je ne connais pas les autres arbres par leur nom : quelques-uns ont le feuillage des sapins et des cèdres ; d'autres, et ce sont'les plus beaux, ressemblent à d'immenses saules par la couleur de leur écorce, la grâce de leur feuillage et la nuance tendre et jaunâtre de ce feuillage ; mais ils le surpassent au delà de toute proportion en étendue, eu grosseur, en élévation. — Les caravanes les plus nombreuses peuvent se rencontrer autour de leur tronc colossal et camper ensemble, avec leurs bagages et leurs (hameaux, sons leur ombre; dans les espaces lai^s et fréquents que ces arbres divers laissent à nu sur les pentes des collines, des bancs de roches blanchâtres, et plus souvent d'un gris bleu, percent la terre et se montrent au Soleil, comme les muscles vigoureux d'une forle charpente humaine, qui s'articulent plus en saillie dans la vieillesse, et semblent prêts à percer la pieau qui les enveloppe ; — mais entre ces bancs ou ces blocs de rochers, une [erre noire, légère et profonde, végète sans cesse et produirait incessamment le blé, l'orge, le maïs, pour peu qu'on la remuât, ou dos

forêts de broussailles épineuses, de grenadiers sauvages, de roses de Jéricho et de chardons énormes dont la tige s'élève à la hauteur de la tète du chameau. Une fois une de ces collines ainsi décrite, vous les voyez toutes à leur forme près, et Timagination peut se représenter leur effet, à mesure qu'elle les voit citées dans le paysage de la Terre Sainte. Nous marchions donc entre deux de ces collines, et nous commencions à redescendre légèrement en laissant la mer et la plaine de Ptolémaïs derrière nous, quand nous aperçûmes la première plaine de la terre de Chanaan : c'était la plaine de Zabulon , le jardin de la tribu de ce nom.

A droite et à gauche devant nous, les deux collines que nous venions de traverser s'écartaient gracieusement, et, par une courbe pareille , semblables à deux vagues mourantes, qui se fondent doucement et s'écartent harmonieusement devant la proue d'un navire ; l'espace qu'elles laissent entre elles , et qui s'élargissait ainsi par degrés , était comme une anse peu profonde que la plaine jetait entre les montagnes ; cette anse ou ce golfe de terre, unie et fertile , formait bientôt une pliis large vallée ; et là où les deux collines qui l'enveloppaient encore venaient à mourir tout à fait, cette vallée se fondait et se perdait dans une plaine légèrement ovale, dont les deux extrémités aiguës s'enfonçaient sous l'ombre de deux autres rangs de collines. Cette plaine peut avoir à vue d'œil une lieue et demie de largeur, sur une longueur de trois à quatre lieues. De l'élévation où nous étions placés , au débouché des collines d'Acre , notre regard y descendait naturellement, en suivait involontairement les sinuosités

fleiibles, ei péttélrait avec elle jusque dans les anses les plus étroites qu^elle formait en se glissant entre les racines des montagnes qui la terminent. A gauche , les hautes cimes dorées et ciselées du Liban jetaient hardiment leurs pyramides dans le bleu sombre d'un ciel du malin : à droite, la colline qui nous portait s'élevait insensible* ment en s'éloignent de nous, et, allant comme se nouef avec d'autres collines, formait divers groupes d'élévations, les unes arides, les autres vêtues d'oliviers et de figuiers, et portant à leur sommet un village turc, dont le minaret blanc contrastait avec la sombre colonnade de cyprès qui enveloppe presque partout la mosquée. Mais en face Tho^ rizon qui terminait la plaine de Zabolon, et qui s'étendait devant nous dans un espace de trois ou quatre lieues, ' formait une perspective de collines , de montagnes , de vallées, de ciel, de lumière, de vapeurs et d'ombre, or* donnés avec une telle harmonie de couleurs et de lignes, fondus avec un tel bonheur de composition, liés avec une si gracieuse symétrie , et variés par des effets si divers, que mon œil ne pouvait s'en détacher, et que, ne trouvant rien, dans mes souvenirs des Alpes, d'Ilalie ou de Grèce, à quoi je pusse comparer ce magique ensemble, je m'écriai : « C'est le Poussin ou Claude Lorrain. » — Bien, en effet, ne peut égaler la suavité grandiose de cet horizon de Chanaan que le pinceau des deux peintres à qui le génie divin de la nature en a révélé la beauté. On ne trouvera cet accord du grand et du doux , du fort et du gracieux , du pittoresque et du fertile , que dans les paysages imaginés de ces deux grands hommes, ou dans la nature inimitable du beau pays que nous avions devant

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nous, et que la main du grand peintre suprême avait ellemême dessiné et coloré pour Thabitation d'un peuple encore pasteur et encore innocent. D'abord, au pied des montagnes , et à environ une demi-lieue dans la plaine , un mamelon , entièrement détaché de toutes les collines environnantes, sortait pour ainsi dire de terre, comme un piédestal naturel, destiné uniquement par la nature à porter une ville forte. Ses flancs s'élevaient presque perpendiculairement depuis le niveau de la plaine jusqu'au sommet de cette espèce d'autel de terre ; ils ressemblaient exactement aux. remparts d'une place de guerre, tracés et élevés de mains d'hommes.

Le sommet lui-même , au lieu d'être inégal et arrondi , comme tous les sommets de collines ou de montagnes, était nivelé et aplati comme pour porter quelque chose dont il devait se couronner quand viendrait le peuple à la demeure duquel il était destiné. Dans toutes les charmantes plaines du pays de Chanaan , j'ai revu depuis ces mêmes mamelons en forme d'autels quadrangulâires ou oblongs, évidemment destinés à protéger les premières demeures d'une nation timide et faible , et leur destination est si bien écrite dans leur forme isolée et bizarre , que leur masse seule empêche de s'y tromper et de croire qu'ils ont été fabriqués par le peuple qui les couvrit de ses villes. —^ Mais une si petite nation aurait-elle jamais pu élever tant de citadelles si énormes, que les armées de Xercès n'auraient pu en entasser une seule? A quelque Ibi qu'on appartienne , il faut être aveugle pour ne pas reconnaître une destination spéciale et providentielle ou naturelle dans ces forteresses élevées à l'embouchure et

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à Hssue de presque toutes les plaines de la Galilée et de la Judée. Derrière ce mamelon , où rimagination reconstruit sans peine une ville antique avec ses murailles, ses bastions et ses tours , les premières collines montaient graduellement de la plaine , portant y comme des taches grises et noires sur leurs flânes , des bosquets d'oliviers ou de chênes verts. Entre ces collines et des montagnes plus élevées et plus sombres auxquelles elles servaient de bases , et qui les dominaient majestueusement, quelque torrent écumait sans doute , ou quelque lac profond s'évaporait aux premières ardeurs du soleil du matin ; car une vapeur blanche et bleuâtre s'étendait dans cet espace vide, et dérobait légèrement, et comme pour le faire mieux fuir, le second plan de montagnes , sous ce rideau transparent que perçaient çà et là les faisceaux des rayons de l'aurore. Plus loin et plus haut encore , une troisième chaîne de montagnes , entièrement sombre , montait en croupes arrondies et inégales , et donnait à tout ce suave paysage cette teinte de majesté , de force et de gravité , qui doit se retrouver dans tout ce qui est beau comme élément ou comme contraste. De distance en distance, cette troisième chaîne était brisée , et laissait fuir l'horizon et le regard sur. une vaste percée d'un ciel d'argent pâle, semé de quelques nues légèrement rosées; enfîn, derrière ce magnifique amphithéâtre, deux ou trois cimes du Liban lointain se dressaient comme des promontoires avancés dans le ciel , et , recevant les premières la pluie lumineuse des premiers rayons du soleil suspendu audessus d'elles, semblaient tellement transparentes, qu'on croyait voir à travers trembler la lumière du ciel qu'elles

nous dérobaient. Ajoutez à ce spectacle la voûte sereine et chaude du firmament, et la couleur limpide de la lumière, et la fermeté des ombres qui caractérise une atmosphère d'Asie; semez dans la plaine un kan en ruines , ou d'immenses files de vaches rousses , de chameaux blancs, de chèvres noires, venant à pas lents chercher une eau rare , mais limpide et savoureuse ; représentez-vous quelques cavaliers arabes montés sur leurs légers coursiers et sillonnant la plaine > tout é( incelants de leurs armes argentées et de leurs vêtements écarlates ; quelques femmes des villages voisins, vêtues de leurs longues tuniques bleu de ciel, d*une large ceinture blanche dont les bouts traînent à terre , et d'un turban bleu orné de bandelettes de sequins de Venise enfilés : ajoutez çà et là sur les flancs des collines quelques hameaux turcs et arabes, dont les murs , couleur de rochers , et les maisons sans toits , se confondent avec les rochers de la colline même ; que quelques nuages de fumée d'azur s'élèvent de distance en distance entre les oliviers et les cyprès qui entourent ces villages ; que quelques pierres, creusées comme des auges (tombeaux des patriarches] , quelques fûts de colonnes de granit, quelques chapiteaux sculptés, se rencontrent çà et là autour des fontaines, sous les pieds de votre cheval , et vous aurez la peinture la plus exacte et la plus fidèle de la délicieuse plaine de Zabulon, de celle de Nazareth , de celle de Saphora et du Thabor. Un tel pays, repeuplé d'une nation neuve et juive, enlevé et arrosé par des mains intelligentes , fécondé par un soleil du tropique, produisant de lui-même toutes les plantes nécessaires ou délicieuses à l'homme , depuis la

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caDoe à sucre et la banane jusqu'à la vigne et à Tépi des dimats tempères , jusqu'àd èéare ei au sapin des Alpes; "^-^ un tel paySf dis-je, serait encore la terre de promission aujourd'hui , si la Providence lui rendait un peuple, et la politique du repos et de la liberté. ÇTTTl \^

De la plaine de Zabulon nous passâmes , en gravissant de légers monticules plus arides que les premiers, au village de Séphora, l'ancien Saphora de rÉcriture , l'ancien Diocésane des Romains, -*- la plus grande ville, dans le temps d'Hérode Agrippa, de la Palestine après Jérusa* lem.

Un grand nombre de blocs de pierre , creusés pour des tombeaux, nous traçaient la route juiqu'au solnmet du mamelon où Séphora était assise ; arrivés à la dernière hauteur, nous vimes une colonne de granit isolée, encore debout et marquant la place d'un temple ; de beaux chapiteaux sculptés gisaient à terre au pied de la colonne , et d'immenses débris de pierres taillées , enlevées à que^ ques grands monuments romains , étaient épars partout , et servaient de limites aux champs des Arabes , jusqu'à un mille environ de Séphora, où nous nous arrêtâmes pour la halte du milieu du jour. Une fontaine d'eau excellente et inépuisable y coule pour les habitants de deux ou trois vallées; elle est entourée de quelques vergers de figuiers et de grenadiers ; nous nous assîmes sous leur ombre, et nous attendîmes plus d'une heure avant de pouvoir abreuver notre caravane, tant était grand le nombre de troupeaux de vaches et de chameaux que les pasteurs arabes y amenaient de tous les côtés de la vallée ; •— d'innombrables files de chèvres noires et de vaches

sillonnaient la plaiQ9 et las flaoea dea collines qui montent vers Nazareth*

Je me couchai , enveloppé de mon manteau , à l'iMnbrB d*un figuier, à peu de distance de la fontaine, et je eontempiai longtemps cette scène des anciens jours. Nos chevaux étaient épars autour de nous , les pieds aUachés par des entraves, leurs selles turques sur le dos , la crinière pendante , la tète basse , et cherchant Fombre de leur propre crinière; — nos armes, sabras, fusils, pistolets, étaient suspendus au-dessus de nos tètes, aux branches dea grenadiers et.des figuiers. — Des Arabes bédouins, couverts d'une seule pièce d'étoffe rayée noir et blape, en poil de chèvre, étaient assis en cercle non loin de nous, et nous contemplaient avec un regard de vautour. Les femmes de Séphora ,- vêtues exactement comme les femmes d'Abraham et dlsaac, av«c une tunique bleue nouée au milieu du corps, et les plis renflés d'une autre tunique blaacbe retombant gracieusement sur la tunique bleue, apportaient, sur leurs tètes coiffées d'un turban bleu, les urnes vides couchées sur le ventre, -^ ou les remportaient pleines et droites sur leurs tètes, en las soutenant des deux mains comme des cariatides de TAero* polis; d'autres filles , dans le même costume, lavaient à la fontaine, et riaient entre elles en nous regardttit; d'autres enfin , vêtues de robes plus riches et la tète couverte de bandelettes de piastres ou de sequins d'or, dant saient sous un large grenadier, à quelque dislance de la fontaine et de nous^ leur danse, molle et lente, n'étais qu'une ronde monotone accompagnée de temps en toaips de quelques pas sans art, mais non sans grâce; -^ la

femme a été créée gracieuse ; les mœurs et les costumes peuvent altérer en elle ce charme de la beauté, de Tamour, qui rénveloppe et qui la trahit partout : ces femmes arabes n'étaient pas voilées comme toutes celles que nous avions vues jusque-là en Orient , et leurs traits , quoique légèrement tatoués , avaient une finesse et une régularité qui les distinguaient de la race turque. Elles continuèrent à danser et à chanter pendant tout le temps que dura notre halte , et ne parurent point s'offenser de lattention que nous donnâmes à leur danse , à leur chant et à leur costume. On nous dit qu'elles étaient réunies là pour attendre les présents de noce qu'un jeune Arabe était allé acheter à Nazareth pour une des filles de Séphora, sa fiancée; nous rencontrâmes, en eflet, le même jour, les présents sur la route : ils consistaient en un tamis pour passer la farine et la séparer du son , une pièce de toile de coton , et une pièce d'étoffe plus riche pour faire une robe à la fiancée. Ce jour-là, commencèrent en moi des impressions nouvelles et entièrement différentes de celles que mon voyage m'avait jusque-là inspirées : — j'avais voyagé des yeux, de la pensée et de l'esprit, je n'avais pas voyagé de l'âme et du cœur comme en touchant la terre des prodiges , la terre de Jehova et du Christ 1 la terre dont tous les noms avaient été mille fois balbutiés par mes lèvres d'enfant, dont toutes les images avaient coloré, les premières, ma jeune et tendre imagination! la terre d'où avaient coulé pour moi, plus tard, les leçons et les douceurs d'une religion, seconde âme de notre âmeJ je sentis en moi comme si quelque chose de mort et de froid venait à se ranimer et s'attiédir; je sentis ce qu'on sent en recon-

naissant, entre mille figures inconnues et étrangères, la figure d'une mère , d'une sœur ou d'une femme aimée 1 — ce qu'on sent en sortant de la rue pour entrer dans un temple : quelque chose de recueilli, de doux, d'intime, de tendre et de consolant, qu'on n'éprouve pas ailleurs. Le temple, pour moi, c'était cette terre de la Bible, de l'Évangile, où je venais d'imprimer mes premiers pas I Je priai Dieu en silence dans le secret de ma pensée ; je lui rendis grâce d'avoir permis que je vécusse assez pour venir porter mes yeux jusque sur ce sanctuaire de la Terre-Sainte ; et , de ce jour , pendant toute la suite de mon voyage en Judée, en Galilée, en Palestine , les impressions poétiques matérielles, que je recevais de l'aspect et du nom des lieux , furent mêlées pour moi d'un sentiment plus vivant de respect, de tendresse, comme de souvenir ; mon voyage devint souvent une prière, et les deux enthousiasmes les plus naturels à mon âme , l'enthousiasme de la nature et celui de son auteur , se retrouvèrent presque tous les matins en moi aussi frais et aussi vifs que si tant d'années flétrissantes et desséchantes ne les avaient pas foulés et refoulés dans mon sein l Je sentis que j'étais homme encore en paraissant devant l'ombre du Dieu de ma jeunesse I — A visiter les lieux consacrés par un de ces mystérieux événements qui ont changé la face du monde , on éprouve quelque chose de semblable à ce qu'éprouve le voyageur qui remonte laborieusement le cours d'un vaste fleuve comme le Nil ou le Gange, pour aller le découvrir et le contempler à sa source cachée et inconnue; il me semblait à moi aussi, gravissant les dernières collines qui me sépa-

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