SYRIE. —GALILÉE
15 octobre 1832.
La mer de Galilée , large d'environ une lieue à Fextrémilé méridionale où nous l'avions abordée , s'élargit d'abord insensiblement jusqu'à la hauteur à^Emmaûs^ extrémité du promontoire qui nous cachait la ville de Tibériade ; puis tout à coup les montagnes qui la resserrent jusque-là s'ouvrent en larges golfes des deux côtés , et lui forment un vaste bassin presque rond , où elle s'étend et se développe dans un lit d'environ douze à quinze lieues de tour. — Ce bassin n'est pas régulier dans sa forme , les montagnes ne descendent pas partout jusqu'à ses ondes ; — tantôt elles s'écartent à quelque distance du rivage et laissent entre elles et cette mer une petite plaine basse , fertile et verte comme les plaines de Génésareth; tantôt elles se séparent et s'entr'ouvrent pour laisser pénétrer ses flots bleus dans des golfes creusés à leur pied et ombragés de leur ombre. — La main du peintre le plus suave ne dessinerait pas des contours plus arrondis , plus indécis et plus variés que ceux que la main créatrice a donnés à ces eaux et à ces montagnes ; elle semble avoir préparé la scène évangélique pour Tœuvre de grâc6 , de paix , de réconciliation et d'amour qui devait une fois s'y accomplir ! A l'orient , les montagnes forment, depuis les cimes du Gelboë, qu'on entrevoit du côté du midi , jusqu'aux cimes du Liban qui se montrent au nord , une chaîne serrée , mais ondulée et flexible , dont les sombres anneaux semblent de temps en temps
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prêts à se détendre et se brisent même çà et là pour laisser passer un peu de ciel. — Ces montagnes ne sont pas terminées à leurs sommets par ces dents aiguës , par ces rochers aiguisés par les tempêtes, qui présenten leurs pointes émoussées à la foudre et aux Tents , et dorment toujours à Taspect des hautes chaînes quelque chose de vieux , de terrible , de ruiné , qui attriste le oesur en élevant la pensée. — Elles s'amoindrissent mollemeni en croupes plus ou moins larges, plus ou moins rapides, Têtues , les unes de quelques chênes disséminés, les autres de broussailles verdoyantes, celles-ci d'une terre nue» mais fertile, qui offre encore les traces d'une culture variée ; quelques autres enfin de la seule lumière du soir on du matin qui glisse sur leur surface et les colore d'un jaune clair, ou d'une teinte bleue et violette plus riche que le pinceau ne pourrait la retrouver. ^ Leurs fiancs, quoiqu'ils ne laissent passage à aucune véritable vallée, ne forment pas un rempart toujours égal ; ils sont creusés, de distance en distance , de profondes et larges ravines, comme si les montagnes avaient éclaté sous leur propre poids, et les accidents naturels de la lumière et de l'ombre font de ces ravines des taches lumineuses « ou plus souvent obscures, qui attirent l'œil et rompent l'uniformité des contours et de la couleur. — Plus bas j elles s'affaissent sur elles-mêmes et avancent çà et là, sur le lac, des mamelons ou des monticules arrondis : transition douce et gracieuse entre leurs sommets et les eaux qiti les réfléchissent Presque nulle part, du côté de Toriefllt , le rocher ne perce la couche végétale dont elles sont gra»sèment revêtues, et cette Arcadiede la Judée réumt amsi
EN OqtlfiNT. S|f
toujours ^ la m^e^té ot à la gravité des eoniréfes moniagueuses, l'image de la fertilité et de l'abondance variées de la terre. Si les rosées de Vpermon ton^baient encore sur son sein! -Au bout du lac, vers le qord, cette chaîne de montagnes s*abaisse en s'éloignant ; on disUn^e de loin une plaine qui vient mourir dans les flot^, et, à l'extrémité de cette plaine, une masse blanche d'écume qui semble rouler d'asae? haut dans la mer. C'est le Jourdain qui se précipite de là dans le lac qu'il jtrav^erse sans y mêler ses eaux, et qui va en sortir tranquille, sil^u^ieux et pur, à l'endroit oii nous l'avons décrit. Toute cette extrémité nord de la mer de Galilée est bordée d'une lisière de champs qui paraissent cultivés; on y distingue des cbau-^ mes jaunissants de la dernière récolte, et de vastes champs de joncs que les Arabes cultivent partout où il se trouve une source pour en arroser le pied. — Du côté oc* cidental, j'ai peint les chaînes de monticules volcaniques que nous avivions depuis le lever du jour.>-£lles régnent uniformément jusqu'à Tibériade. -r- Des avalanches de pierres noires , vomies par les gueules encore entr'ouvertes d'une centaine de cônes volcaniques éteints , traversent à chaque instant les pentes ardues de cette côte sombre et funèbre. — La rout» n'était variée pour mens que par la forme bizarre et les couleurs étranges des hautes masses de lave durde qui étaient éparses autour de nous, ejt par les débris de murailles, de portes de villea détruites, et de ooUmnes couchées à terre, que nos dievaux franchissaient à chaque pas. — Les bords de la mer de Galilée de ce c^té de la Judée n'étaient , pour ainsi di^e, <[u'une seule ville. — Ces débris multipliés devant
dit VOYAGE
nous , et la multitude des villes , et la magnificence de constructions que leurs fragments mutilés témoignent, rappellent à ma mémoire la route qui longe le pied du mont Vésuve, de Castellamare à Portici. - Comme là, les bords du lac de Génésaretb semblaient porter des villes au lieu de moissons et de forêts. — Après deux beures de marcbe , nous arrivâmes à rextrémité d'un promontoire qui s'avance dans le lac, et la ville de Tibériade se montra tout à coup devant nous , comme une apparition vivante et éclatante d'une ville de deux mille ans. — Elle couvre la pente d'une colline noire et nue, qui s'incline rapidement vers le lac. Elle est entourée d'une haute muraille carrée , flanquée de quinze à vingt tours crénelées. Les pointes de deux blancs minarets se dressent seules au-dessus de ces murs et de ces tours, et tout le reste de la ville semble se cacher de l'Arabe à l'abri de ces hautes murailles, et ne présenter à Fœil que la voûte basse et uniforme de ses toits gris, semblables à l'écaillé découpée d'une tortue.
Arrêté là, au bain minéral turc d'^mmaâ^.— Coupole isolée et entourée de superbes débris de bains romains ou hébreux. — Nous nous établissons dans la salle même du bain.— Bassin rempli d'eau courante, chaude de cent degrés Farenheit. — Pris un bain. ^ Dormi une heure. — Remonté à cheval — Tempête sur le lac , que je désirais vivement voir. — Eau verte comme les feuilles du jonc qui l'entoure. --Écume livide et éblouissante.— Vagues assez hautes et très-pressées. — Grand bruit des lames sur les cailloux volcaniques qu'elles roulent, mais point de barques en péril ni en vue. — Il n'y en a pas une seule sur
le lac. — Eotré à Tibériade par un orage et une pluie du midi. — Réfugié dans Téglise latine. — Fait apporter du feu allumé au milieu de l'église déserte, la première église du christianisme.
Tibériade ne vaut pas même pour l'intérieur ce coup d'œil rapide ; — assemblage confus et boueux de quelques centaines de maisons, semblables aux cahutes arabes de boue et de paille. Nous sommes salués en italien et en allemand par plusieurs juifs polonais ou allemands qui , sur la fin de leurs jours , lorsqu'ils n'ont plus rien à attendre que l'heure incertaine de la mort, viennent passer leurs derniers instants à Tibériade, sur les bords de leur mer, au cœur même de leur cher pays, afin de mourir sous leur soleil, et d'être ensevelis dans leur terre, comme Abraham et Jacob.— Dormir dans la couche de ses pères! Témoignage de l'inextinguible amour de la patrie. — On le nierait en vain.— Il y a sympathie, il y a affinité entre rhomme et la terre dont il fut formé, dont il est sorti. — Il est bien, il est doux de lui rapporter à sa place ce peu de poussière qu'on lui a empruntée pour quelques jours. Faites que je dorme aussi , ô mon Dieu , dans la terre et auprès de la poussière de mes pères. —
Neuf heures de marche sans repos nous ramènent à Nazareth par Gana , lieu du premier miracle du Sauveur. Uu joli village turc , gracieusement penché sur les deux bords d'un bassin de terre fertile , entouré de collines couvertes de nopals, de chênes et d'oliviers. —Des grenadiers , trois palmiers , des figuiers autour.— Des femmes et des troupeaux autour des auges de la fontaine.— Maison de saint Barthélémy, apôtre, dans le village. — A