‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 30 sur 51 · VII · texte numérisé non relu

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les plu3 illustréâ par la guerre : au fond du golfe aoe vaste plaine cultivée ; le mont Carme! jetant sa grande ombre sur cette plaine ; puis Kaïpha , comme une sœur de Saint- Jean-d*Acre , embrassant l'autre côté du golfe , et s'avançant dans la mer avec son petit môle , où se balancent quelques bricks arabes ; au-dessus de Kaïpha , une forêt de gros oliviers ; plus haut encore , un chemin taillé dans le roc , aboutissant au sommet du cap du Carmel ; là , deux vastes édifices couronnant la montagne : Fun, maison de plaisance d'Âbdalla , pacha d*Acre ; Tautre , couvent des religieux du mont Carmel , élevé récemment par les aumônes de la chrétienté , et surmonté d'un large drapeau tricolore , pour nous annoncer Tasile et la protection des Français; un peu plus bas que le couvent, d'immenses cavernes creusées dans le granit de la montagne : ee sont les fameuses grottes des prophètes. Voilà le paysage qui nous frappe en entrant dans les rues poudreuses et étroites de Kaïpha. Les habitants étonnés regardaient avec tei^ reur défiler notre longue caravane. Nous ne connaissions personne ; nous n'avions aucun gîte , aucune hospitalité à réclamer. Le hasard nous fit rencontrer un jeune Piémontais qui faisait les fonctions de vice-consul à Kaïpha , depuis la prise et le renversement d*Acre. M. Bianco, consu de Sardaigne en Syrie , lui avait écrit à notre insu , et l'avait prié de nous accueillir si nous venicms à passer par Kaïpha. Il nous aborda , s'informa de nos noms , eC nous conduisit à la porte de la petite maison en ruine où il vivait avec sa mère et deux jeunes soeurs. Nous laissâmes nos chevaux et nos Arabes camper sur le bord de la mer, près de la ville , et nous entrâmes chez M. Ma-

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lagamba : c'est le nom de ce jeune et aimable vice-consul, le seul Européen qui reste dans ce champ de bataille désolé , depuis la ruine complète d'Acre par les Égyptiens.

Une petite cour, un escalier en bois , conduisent à une petite terrasse recouverte en feuilles de palmiers : derrière celte terrasse , deux chambres nues et environnées seulement d'un divan, seul meuble indispensaUe du riche et du pauvre dans tout TOrient ; quelques pots de fleurs sur la terrasse , une volière peuplée de jolies colombes grises , nourries par les sœurs de M. Malagamba, des étagères autour des murs , sur lesquelles sont rangés avec ordre des tasses , des pipes , des verres à liqueur, des cassolettes d'argent pour les parfums, et des crucifix de bois incrustés de nacre , faits à Bethléem : — voilà tout Tameublement de cette pauvre maison, où une famille délaissée représente, pour mille piastres de traitement (environ trois cents francs) , une des puissances de notre Europe.

Madame Malagamba , la mère , nous reçut avec les cérémonies usitées dans le pays. Elle nous présenta les parfums et les eaux de senteur, et nous étions à peine assis sur le divan, essuyant la sueur de nos fronts, que ses filles, deux apparitions célestes, sortirent de la chambre voisine , et nous présentèrent l'eau de fleur d'orange et les confitures , sur des plateaux de porcelaine de la Chine. L'empire de la beauté est tel sur notre âme que , quoique dévorés de soif et accablés d'une marche de douze heures, nous serions restés en contemplation muette devant ces deux jeunes filles sans porter le verre à nos lèvres , si la mère ne nous eût pressés par ses instances d'accepter ce

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que ses filles nous présentaient. L'Orient tout entier était là, tel que je l'avais rêvé dans mes belles années, la pensée remplie des images enchantées de ses conteurs et de ses poètes. L'une des jeunes filles n'était qu'un enfant; ce n'était que l'accompagnement gracieux de sa sœur, comme ces images qui en reflètent une autre. Après nous avoir offert tous les soins de l'hospitalité la plus simple et la plus poétique cependant, les jeunes filles vinrent prendre aussi leur place à côté de leur mère , sur le divan , en face de nous. C'est ce tableau que je voudrais pouvoir rendre avec des paroles , pour le conserver dans ces notes comme je le vois dans ma pensée ; mais nous avons en nous de quoi sentir la beauté dans toutes ses nuances , dans toutes ses délicatesses , dans tous ses mystères , et nous n'avons qu'un mot vague et abstrait pour dire ce qu'est la beauté. C'est là le triomphe de la peinture : elle rend d'un trait, elle conserve pour des siècles cette impression ravissante d'un visage de femme , dont le poè'te ne peut que dire : Elle est belle; et il faut le croire sur parole ; mais sa parole ne peint pas.

La jeune fille était donc assise sur les tapis, les jambes repliées sous elle , le coude appuyé sur les genoux de sa mère , le visage un peu penché en arrière , tantôt levant ses yeux bleus pour exprimer à sa mère son naïf étonnement de notre aspect et de nos paroles , tantôt les reportant sur nous avec une curiosité gracieuse , puis les abaissant involontairement et les cachant sous la longue soie de ses cils noirs , pendant qu'une rougeur nouvelle colorait ses joues, ou qu'un léger sourire mal contenu effleurait ses lèvres. Notre singulier costume était nouveau

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pour elle, et la bizarrerie de nos usages lui cik élonnement toujours nouveau ; sa mère lui faisait t ^

signe de ne pas témoigner sa surprise , de peur de « offenser; la simplicité et la naïveté de ses impressions, ^^f^ faisaient jour malgré elle sur cette figure de seize ans, et son âme se peignait dans chaque expression de ses traits Ç^v^xôl» avec une telle grâce, avec une telle transparence, qu'on J

voyait sa pensée sous sa peau avant qu'elle en eût ellemême la conscience. Le jeu des rayons du soleil, qui glissent à travers Tombre sur une eau limpide, est moins mobile et moins transparent que cette physionomie. Nous ne pouvions en détacher nos yeux , et nous étions déjà' reposés par le seul aspect de cette figure qu'aucun de nous n'oubliera jamais.

Mademoiselle Malaaamba a ce genre de beauté que l'on ne peut guère rencontrer que dans l'Orient : la forme accomplie, comme elle l'est dans la statue grecque; rame révélée dans le regard , comme elle Test dans les races du midi ; et la simplicité dans l'expression, comme elle n'existe plus que chez les peuples primitifs. Quand ces trois conditions de la beauté se rencontrent dans une seule figure de femme, et s'harmonisent sur un visage avec la première fleur de l'adolescence ; quand la pensée rêveuse et errante dans le regard éclaire doucement, de ses rayons humides , des yeux qui se laissent lire jusqu'au fond de l'âme, parce que l'innocence ne soupçonne rien à voiler; quand la délicatesse des contours, la pureté virginale des lignes , l'élégance et la souplesse des formes, révèlent à l'œil cette voluptueuse sensibilité de l'être né pour aimer, et mêlent tellement l'âme et les

sens qu'on ne sait, en regardant, si Ton sent ou si l'on admire , alors la beauté est complète, et Ton éprouve à son aspect celle complète satisCaction des sens et du cœur, cette harmonie de jouissance qui n'est pas ce que nous appelons Tamour , mais qui est l'amour de Imtelligence , l'amour de l'artiste , l'amour du génie pour une œuvre parfaite. On se dit : Il fait bon ici ; et l'on ne peut s'arracher de cette place où l'on vient de s'asseoir tout à l'heure avec indifférence , tant le beau est la lumière de l'esprit et l'invincible attrait du cœur.

Son costume oriental ajoutait encore aux charmes de sa personne : ses longs cheveux, d'un blond foncé et légèrement dorés, étaient nattés sur sa tète en mille tresses qui retombaient des deux côtés sur ses épaules nues; un confus mélange de perles , de sequins d'or enfilés , de fleurs blanches et de fleurs rouges, était répandu sur ses cheveux, comme si une main pleine de ce qu'elle aurait puisé dans un écrin s'était ouverte au hasard sur c^e tête et y avait laissé tomber sans choix cette pluie de fleurs et de bijoux ; tout lui allait bien : rien ne peut déparer une tète de quinze ans; sa poitrine était découverte, selon la coutume des femmes d'Arabie; une tunique de mousseline brodée de fleurs d'argent était nouée ipar un schall autour de sa ceinture; ses bras étaient Ipassés dans les manches flottantes et ouvertes jusqu'au coude d'une veste de drap vert , dont les deux basques pendaient librement sur les hanches ; de larges pantalons à mille plis complétaient ce costume ; et ses jambes nues étaient embrassées au-dessus de la cheville du pied par deux bracelets d'argent ciselé. L'un de ces bracelets était

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orné de petits grelots d'argent dont le bruit accompagnait le mouvement de ses pieds. Auam poè'te n*a jamais dé» peint une si ravissanta apparition. L*Aïd4de lord Byron, dans^Q» Juan, a quelque chose de mademoiselle Malagamba^ mais elle est loin encore de cette perfection de grâcgj^djnnocence^ de douce confusion , de voluptueuse langueur et d'éclatante séréuité, qui se confondent dans ces traits encore enfantins. Je la grave dans mon gouvenir pour la peindre plus tard, comme le>tvpe de la beauté et de ramour purs, dans le poème où je veux consacrer mesjgapressions.

Ce devait être un beau tableau à faire pour un peintre, s'il y en eût eu un parmi nous, que cette scène de voyage. Nos costumes turcs, riches et pittoresques, nos armes de toute espèce, répandues sur le plancher autour de nous, nos lévriers couchés à nos pieds ; ces trois figures de femmes accroupies en face de nous sur un tapis d'Alep ; leurs attitudes pleines de simplicité, d'étrangeté et d'abandon ; l'expression de leurs physionomies pendant que je leur racontais mes voyages, ou que nous comparions nos usages d'Europe avec le genre d'hospitalité qu'elles nous offraient; les cassolettes de parfums qui brûlaient dans un coin en embaumant l'air du soir; les formes antiques des vases dans lesquels on nous offrait le sorbet ou les boissons aromatisées ; tout cela au milieu d'une chambre délabrée, ouverte sur la mer, et où les branches d'un palmier , croissant dans la cour , s'introduisaient par de larges ouvertures sans fenêtres. Je regrette de ne pas emporter ce souvenir pour mes amis , comme je l'emporte dans mon imagination.

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Madame Malagamba la mère est Grecque et née dans rîle de Chypre ; elle y épousa, à guatorze ans, M. Malagamba , riche négociant franc, qui était en même temps consul à Larnaca. Des malheurs et des révolutions renversèrent la fortune de M. Malagamba ; il vint chercher une petite place d'agent consulaire à Acre , et y mourut, laissant sa femme et ses quatre enfants dans le dénuement le plus absolu. Son fils, jeune homme remarquable par l'honnêteté et Tintelligence, fut employé par quelques consuls , et obtint enfin la place d'agent consulaire de Sardaigne à Kaïpha. C'est avec les faibles appointements de cet emploi précaire qu'il soutient sa mère et ses soeurs. La sœur aînée de mademoiselle Malagamba, aussi belle que celle que nous avons tant admirée, avait inspiré, nous dit-on , une telle passion à un des jeunes religieux du couvent de Kaïpha , qui avait eu occasion de la voir de la terrasse du couvent, qu'il s'était enfui sur un bâtiment anglais, avait embrassé la religion protestante afin de pouvoir la demander en mariage , et avait tenté tous les moyens de l'enlever sous divers déguisements. On le croyait encore , à cette époque , caché dans quelque ville de la côte de Syrie pour exécuter son projet ; mais les autorités turques veillaient à la sûreté de cette famille , et si les moines, qui exercent sur les religieux de leur ordre la justice la plus arbitraire et la plus inflexible , parvenaient à découvrir le fugitif, il expierait, dans une éternelle captivité , l'amour insensé que cette beauté fatale a allumé dans son cœur. Nous ne vîmes point cette sœur.

La nuit tombait, il fallait enfin nous arracher à l'en-

cbantement de cette réception, et aller chercher un asile au couvent du Mont-Carmel. M. Malagamba était allé prévenir les Pères des hôtes nombreux qui leur arrivaient. Nous nous levâmes et nous fûmes forcés, pour obéir aux usages du pays , de laisser madame et mademoiselle Malagamba approcher leurs lèvres de nos mains , et nous remontâmes à cheval.

Le mont Carmel commencé à s'élever à quelques minutes de marche de Kaïpha; nous le gravîmes par une route assez belle, taillée dans le rocher sur la pointe même du cap; — chaque pas que nous faisions nous découvrait un horizon nouveau sur la mer , sur les collines de la Palestine , et sur les rivages de Tldumée. A moitié chemin, nous rencontrâmes un des Pères du Carmel, qui, depuis quarante ans , habite une petite maisonnette qui sert d'hospice aux pauvres dans la ville de Kaïpha , et qui monte et descend deux fois par jour la montagne , pour aller prier avec ses frères. La douce expression de sérénité d'âme et de gaîté de cœur qui brillait dans tons ses traits nous frappa. Ces expressions de bonheur paisible et inaltérable ne se rencontrent jamais que dans les hommes à vie simple et rude et à généreuses résolutions. L'échelle du bonheur est une échelle descendante : on en trouve bien plus dans les humbles situations de la vie que dans les positions élevées. Dieu donne aux uns en félicité intérieure ce qu'il donne aux autres en éclat , en nom , en fortune. J'en ai fait maintes fois l'épreuve. Entrez dans un salon, cherchez l'homme dont le visage respire le plus de contentement intime, demandez son nom, c'est un inconnu, pauvre et négligé du monde. La Providence se révèle partout.

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k la porte du beau monastère qui 8*élève aujourd'hui, tout construit à neuf, tout éblouissant de blancheur, sur le sommet le plus aigu du cap du Carmel , deux Pères nous attendaient. C'étaient les seuls habitants de cette vaste et magnifique retraite de cénobites. Nous fûmes accueillis par eux comme des compatriotes et des amis. Us mirent à notre disposition trois cellules pourvues chacune d'un lit, meuble rare en Orient, d'une chaise et d'une table. Nos Arabes s'établirent avec nos chevaux dans les vastes cours intérieures du monastère. On nous servit un souper composé de poisson frais et de légumes cultivés parmi les rochers de la montagne. Nous passâmes une soirée délicieuse, après tant de fatigues, assis sur les larges balcons qui dominent la mer et les cavernes des prophètes. Une lune sereine flottait sur les vagues dont le murmure et la fraîcheur montaient jusqu'à nous. Nous nous promîmes de passer dans cet asile la journée du lendemain pour reposer nos chevaux et refaire nos provisions ; nous allions entrer dans une contrée nouvelle , où nous ne trouverions plus ni ville ni village , rarement des sources d'eau douce : nous voyions cinq journées de désert s'étendre devant nous.

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Journée de repos passée au monastère du mont Carmel ou à parcourir les sites de la montagne et les grottes d'Élie et des prophètes. La principale de ces grottes, évidemment taillée de main d'homme dans le roc le plus dur, est une salle d'une prodigieuse élévation ; elle n'a d'autre vue que la mer sans bornes , et on n'y entend

d'autre bruit que celui des flots qui brisent conlinuellement contre l'arête du cap. Les traditions disent que c'était là récole où Élie enseignait les sciences des mystères et des hautes poésies. L'endroit était admirablement choisi, et la voix du vieux prophète, maître de toute une innombrable génération de prophètes, devait majestueusement retentir dans le sein creusé de ta montagne qu'il sillonnait de tant de prodiges, et à laquelle il a laissé son nom I L'histoire d'Êlie est une des plus merveilleuses histoires de l'antiquité sacrée : c'est le géant des bardes sacrés. A lire sa vie et ses terribles vengeances , il semble que cet homme avait la foudre du Seigneur pour âme , et que l'élément sur lequel il fut enlevé au ciel était son élément natal. C'est une belle figure lyrique ou épique à jeter dans le poëme des vieux mystères de la civilisation judaïque. En tout , l'époque des prophètes , à la considérer historiquement, est une des époques les moins intelligibles de la vie de ce peuple fugitif. On aperçoit cependant, et surtout dans l'époque d'Élie, la clef de cette »ngulière organisation du corps des prophètes. C'était évidemment une classe sainte et lettrée, toujours en opposition avec les rois ; tribuns sacrés du peuple, le soulevant ou l'apaisant avec des chants, des paraboles, des menaces ; formant des factions dans Israè'l, comme la parole et la presse en forment parmi nous; se combattant les uns les autres, d'abord avec le glaive de leur parole , puis avec la lapidation ou l'épée ; s'ex terminant de la face de la terre comme on voit Élie en exterminer par centaines; puis succombant eux-mêmes à leur tour, et faisant place à d'autres dominateurs du peuple. Januiis la

poésie proprement dite n'a joué un si grand rôle dans le drame politique, dans les destinées de la civilisation. La raison ou la passion , selon qu'ils étaient faux ou vrais pro|>hëte8, ne parlait, par leur bouche, que la langue énergique et harmonieuse des images. II n'y avait point d'orateurs comme à Athènes ou à Rome ; l'orateur est trop homme 1 il n'y avait que des hymnes et des lamentations ; le poète est divin.

Quelle imagination ardente, colorée, délirante, ne suppose pas dans un pareil peuple une pareille domination de la parole chantée 1 et comment s'étonner qu'indépendamment du haut sens religieux que ces poésies renfermaient, elles aient été un monument aussi accompli, aussi inimitable, de génie et de grâce? le prix des poè'tes alors, c'était la société même. Leur inspiration leur soumettait le peuple ; ils l'entraînaient à leur gré au crime ou à l'héroïsme ; ils faisaient trembler les rois coupables, leur jetaient la cendre sur le front , ou , réveillant le patriotisme dans le cœur de leurs concitoyens , ils les faisaient triompher de leurs ennemis, ou leur rappelaient, dans l'exil et dans Pesclavage , les collines de Sion et la liberté des enfants de Dieu. Je suis étonné que, parmi tous les grands drames que la poésie moderne a puisés dans l'histoire des Juifs , elle n'ait pas conçu encore ce drame merveilleux des prophètes. C'est un beau chant de l'histoire du monde.

Même date.

Je reviens de me promener seul sur les pentes embaumées du Carmel. J'étais assis sous un arbousier, un peu

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au-dessus du sentier à pic qui monte au sommet de la montagne et aboutit au couvent, regardant la mer qui me sépare de tant de choses et de tant d'êtres que j'ai connus et aimés, mais qui ne me sépare pas de leur souvenir. Je repassais ma vie écoulée , je me rappelais des heures pareilles passées sur tant de rivages divers et avec des pensées si différentes; je me demandais si c'était bien moi qui étais là au sommet isolé du Mont-Carmel , à quelques lieues de l'Arabie et du désert, et pourquoi j'y étais; et où j'allais ; et où je reviendrais; et quelle main me conduisait ; et qu'est-ce que je cherchais sciemment, ou à mon insu , dans ces courses éternelles à travers le monde. J'avais peine à recomposer un seul être de moimême avec les phases si opposées et si imprévues de ma courte existence ; mais les impressions si vives, si lucides, si présentes, de tous les êtres que j'ai aimés et perdus , retentissaient toutes avec une profonde angoisse dans le même cœur et me prouvaient trop que cette unité , que je ne retrouvais pas dans ma vie , se retrouvait tout entière dans mon'cœur! et je sentais mes yeux se mouiller en regardant le passé où je n'apercevais déjà que cinq ou six tombeaux où mon bonheur s'était déjà cinq ou six fois englouti. Puis, selon mon instinct, quand mes impressions deviennent trop fortes et sont près d'écraser ma pensée, je les soulevais d'un élan religieux vers Dieu, vers cet infini qui reçoit tout, qui absorbe tout, qui rend tout; je le priais, je me soumettais à sa volonté toujours bonne, je lui disais : Tout est bien , puisque vous l'avez voulu ; me voici encore ; continuez à me conduire par vos voies et non par les miennes ; menez-moi où vous vou-

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