‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 32 sur 51 · VII · texte numérisé non relu

VII

MO VOVAGE

sujets d'un pittoresque ioeonna dans la forme sans cesse neuve et inattendue dont tes demeures de la tribu sont mêlées et confondues avec les restes des théâtres , des bains, des églises, des mosquées, qui jonchent ee eoin de terre. Moins Thomme a travaillé pour se créer un asile dans ce chaos d'une ville renversée , plus ces habitations sont improvisées par le hasard bizarre de la chute des monuments, plus aussi la scène est poétique et frappante. Des femmes trayaient leurs chèvres sur les gradins de TamphithéAtre ; des troupeaux de moutons sautaient un à un de la fenêtre en ogive du palais d'un émir, ou d*une église gothique de l'époque des croisés. Des scheiks accroupis fumaient leurs pipes sous l'arche ciselée d'un arc romain, et des chameaux avaient leurs longes attachées aux colonnettes moresques de la porte d'un harem. Nous descendîmes de cheval pour visiter en détail les principaux restes. Les Arabes nous firent de grandes difficultés quand nous témoignâmes la volonté d'entrer dans l'enceinte du grand temple qui est au bout de la ville , sur un rocher au bord de la mer. Il nous fallut une contestation nouvelle â chaque cour, à chaque mur que nous avions à franchir pour y pénétrer; nous fûmes obligés d'employer même la menace pour les forcer à nous céder le passage. Les femmes et les enfants s'éloignèrent en nous lançant des imprécations ; le scheik se retira un moment, et les autres Arabes montrèrent sur leurs figures et dans leurs gestes tous les signes du mécontentement ; mais l'air d'indécision et de timidité mal déguisé que nous aperçûmes aussi dans leurs manières nous encouragea à insister, et nous entrâmes, moitié de gré, moitié

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de force , dans rintérieur même de ce dernier et de œ plus étonnant des monuments.

Je ne puis dire ce que c'est ; il y a de tout dans sa eon* struciion, dans sa forme et dans ses ornements; je penche à croire que c'est un temple antique que les croisés ont conterti en église à l'époque où ils possédèrent Césarée de Syrie et les rivages qui rbvoisinent, et que les Arabes ont converti plus tard en mosquée. Le temps, qui se joue de l'osuvre et des pensées des hommes, le convertit maintenant en poussière) et le genou du chameau se plie sur tes dalles où les genoux de trois ou quatre générations de religions se sont plies tour à tour devant des dieux différents. Les bases de l'édifice sont évidemment d'architecture grecque d'une époque de décadence; à la naissance des voûtes, l'architecture prend le type moresque ; des fenêtres, primitivement corinthiennes^ ont été converties avec beaucoup d'art et de goût en fenêtres moresques à ogives et à légères colonnes accouplées; ce qui subsiste des voûtes est brodé d'arabesques d'un fini et d'une délicatesse exquis. L'édifice a huit faces, et chacun dés enfoncements produits par cette forme octogone renfermait sans doute un autel, si Ton en juge par les niches qui décorent la partie des murs où ces autels devaient êthB appuyés. La partie centrale du monument était occupée aussi par un principal autel ; on le devine aisément à Téiévation du terrain dans cet endroit du temple. Cette élévation doit être produite par les marches qui entouraient l'autel. Les pans de cette église sont à demi écroulés, et laissent à l'œil des échappées de vue sur la mek* et les écueils qui la bordeikt ; des plantes grimpantes

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pendent en touffes de feuillage et de fleurs du haut des voûtes déchirées, et des oiseaux au collier rouge, et des nuées de petites hirondelles bleues, gazouillaient dans ces bosquets aériens , ou voltigeaient le long des corniches. La nature reprend son hymne là où Thomme a fini le sien. En sortant de ce temple inconnu, nous parcourûmes à pied les différentes ruelles du village, trouvant à chaque pas des débris curieux et des scènes inattendues formées par ce mélange de mœurs sauvages avec les beaux témoignages de civilisations mortes. Nous vîmes un grand nombre de femmes et de filles arabes occupées , dans les petites rM)urs de leurs cahutes, aux différentes occupations de la vie pastorale ; les unes tissaient des étoffes de poil de chèvre ; les autres étaient employées à moudre Forge ou à faire cuire le riz; elles sont généralement très-belles, grandes, fortes, le teint brûlé par le soleil, mais avec l'apparence de la vigueur et de la santé. Leurs cheveux noirs étaient couverts de piastres d'argent enfilées ; elles avaient des boucles d'oreille et des colliers garnis du même ornement ; elles jetaient des cris de surprise en nous voyant passer, et nous suivaient jusqu'à d'autres maisons. Aucun des Arabes ne nous offrit le moindre présent; nous ne jugeâmes pas devoir en offrir nous-mêmes ; nous sortîmes avec précaution de l'enceinte. Personne de la tribu ne nous suivit, et nous allâmes planter nos tentes à un quart de lieue de la grande muraille, au fond d'un petit golfe entouré aussi de murs antiques, et qui fut jadis le port de cette ville inconnue. La chaleur était de trente -deux degrés; nous nous baignâmes dans la mer à l'ombre d'un vieux môle que la

vague n*a pas encore complètement emporté, pendant que nos saïs dressaient nos tentes, donnaient un peu d'orge à nos chevaux , et allumaient le feu contre une arche qui servit sans doute de porte à ce port.

Les Arabes appellent ce lieu d*un nom qui veut dire rocher coupé. Les croisés le nomment dans leurs chroniques Castel Peregrino (Château des Pèlerins] ; mais je n'ai pu découvrir le nom de la ville intermédiaire, grecque, juive ou romaine, à laquelle appartenaient les grands restes qui nous avaient attirés. Le lendemain nous continuâmes à longer les rives de la mer jusqu'à Gésarée, où nous arrivâmes vers le milieu du jour ; nous avions traversé le matin un fleuve que les Arabes appellent Zirka, et qui est le fleuve des Crocodiles, de Pline.

Césarée, Tancienne et splendide capitale d'Hérode, n'a plus un seul habitant; ses murailles, relevées par saint Louis pendant sa croisade, sont néanmoins intactes, et serviraient encore aujourd'hui de fortifications excellentes à une ville moderne. Nous franchîmes le fossé profond qui les entoure , sur un pont de pierre à peu près au milieu de l'enceinte, et nous entrâmes dans le dédale de pierres, de caveaux entr'ouverts, de restes d'édifices, de fragments de marbre et de porphyre, dont le sol de l'ancienne ville est jonché. Nous fîmes lever trois chakals du sein des décombres qui retentissaient sous les pieds de nos chevaux; nous cherchions la fontaine qu'on nous avait indiquée, nous la trouvâmes avec peine à l'extrémité orientale de ces ruines ; nous y campâmes. Vers le soir, un jeune pasteur arabe y arriva avec un troupeau innombrable de vaches noires, de moutons et de chèvres; il

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passa environ deux heures à puiser constamment de l'eau

de la fontaine pour abreuver ses animaux , qui atten*

daient patiemment leur tour, et se retiraient en erûre

après avoir bu, comme s'ils eussent été dirigés par des

bergers. Cet enfant, absolument nu, était monté sur un

âne ; il sortit le dernier des ruines de Césarée, et nous

dit qu'il venait ainsi tous les jours, d'environ deux lieues,

conduire à l'abreuvoir les troupeaux de sa tribu établie

dans la montagne. Voilà la seule rencontre que nous

fîmes à Césarée, dans cette ville où Hérode, suivant

Josèphe , avait accumulé toutes les merveilles des arts

grecs et romains, où il avait creusé un port artificiel qui

servait d'abri à toute la marine de Syrie. Césarée est la

ville où saint Paul fut prisonnier et fit, pour sa défense

et celle du christianisme naissant , cette belle harangue

conservée dans le vingt-sixième chapitre des Actes des

Apôtres. Cornélius le centurion et Philippe Févangéliste

étaient de Césarée, et c'est aussi du port de Césarée que

les Apôtres s'embarquèrent pour aller semer la parole

évangéiique dans la Grèce et en Italie.

Nous passons hi soirée à parcourir les masures de la ville, et à recueillir des fragments de sculpture, que nous ^mmes obligés de laisser ensuite sur la place, flBiute de moyens de transport. — Belle nuit passée à l'abri de Taqueduc de Césarée.

Route continuée à travers un désert de sable, couvert en quelques endroits d'arbustes et même de forêts de chênes -verts qui servent de repaire aux Arabes. M. de Parseval s'endort à cheval ; la caravane le devance ; nous nous apercevons qu'il est en arrière ; deux coups de fusil

retentissent dans le lointain : nous partons au galop pour aller à son secours, en tirant nous-mêmes des coups de pistolet afin d'effrayer les Arabes; heureusement il n*avait point été attaqué ; il avait tiré ses deux coups sur des gazelles qui traversaient la plaine. Nous arrivons le soir, sans avoir rencontré une seule goutte d'eau, près du village arabe de EUMukhalid. Un immense sycomore, jeté, comme une tente naturelle, sur le flanc d'une colline nue et poudreuse, nous attire et nous sert d'abri. Nos Arabes vont au vil-

lage demander le chemin de la fontaine; on ia leur in^ dique ; nous y courons tous. Nous buvons , nous nous baignons la tète et les bras, nous revenons à notre camp où notre cuisinier a allumé le feu au pied de l'arbre. Son tronc est déjà calciné par les feux successifs des milliers de caravanes qui ont goûté successivement son ombre. Toutes nos tentes et tous nos C'iievaux sont à l'abri de ses rameaux immenses. Le scheik de £1-Mukhalid vient m'apporter des melons ; il s'assied sous ma tente, et me demande des nouvelles dlbrahinj-Pacba^ et quelques remèdes pour lui et pour ses femmes. Je lui donne quelques gouttes d'eau de Cologne et l'engage à souper avec nous. Il accepte. Nous avons toutes les peines du inonde à le congédier.

La nuit est brûlante. Je ne puis tenir sous la tente ; je me lève et vais m'asseoir auprès de la fontaine sous un olivier. La lune éclaire toute la chaîne des montagnes de Galilée qui ondule gracieusement à Tborizon, à deux lieues environ de4'endroit où je suis campé. C'est la plus belle ligne d'horizon qui art encore Irappé mes regards.

Les premières branches du lilas de Perse qui pendent en grappes au printemps n*ont pas une teinte violette plus fraîche et plus nuancée que ces montagnes à Theure où je les contemple. A mesure que la lune monte et s*en approche, leur nuance s'assombrit et devient plus pourpre ; les formes en paraissent mobiles comme celle des grandes vagues qu'on voit par un beau coucher du soleil en pleine mer. Toutes ces montagnes ont de plus un nom et un récit dans la première histoire que nos yeux d'enfants ont lue sur les genoux de. notre mère. Je sais que la Judée est là, avec ses prodiges et ses ruines; que Jérusalem est assise derrière un de ces mamelons ; que je n'en suis plus séparé que par quelques heures de marche; que je louche ainsi à un des termes les plus désirés de mon long voyage. Je jouis de celte pensée/ comme l'homme jouit toujours toutes les fois qu'il touche à un des buts, même insignifiants, qu'une passion quelconque lui a assignés ; je reste une ou deux heures à graver ces lignes , ces couleurs, ce ciel transparent et rosé , cette solitude, ce silence dans mon souvenir. L'humidité de la nuit tombe et mouille mon manteau ; je rentre dans la tente et je m'endors. Il y avait à peine une heure que j'étais endormi quand je fus réveillé par un léger bruit; je me soulève sur le coude, et je regarde autour de moi. Un des coins du rideau de la tente était relevé pour laisser entrer la brise de la nuit; la lune éclairait en plein l'intérieur ; je vois un énorme chakal qui entrait avec précaution et regardait de mon côté avec des yeux de feu; je saisis mon fusil, le mouvement Teffpaie, il part au galop. Je me rendors. Réveillé une seconde fois, je

vois le chakal à mes pieds, fouillant du museau les plis de mon manteau » et prêt à saisir mon beau lévrier qui dormait sur la même natte que moi ; charmant animal, qui ne m'a pas quitté un jour depuis huit ans , et que je défendrais, comme une part de ma vie, au péril de mes jours. Je Tavais recouvert heureusement d'un pan du manteau, et il dormait si profondément qu'il n'avait rien entendu , rien senti , et ne se doutait pas du danger qu'il courait; une seconde plus tard, le chakal l'emportait et regorgeait dans son terrier. Je jette un cri , mes compagnons s'éveillent ; j'étais déjà hors de la tente et j'avais tiré un coup de fusil ; mais le chakal était loin, et, le lendemain , aucune trace de sang ne témoignait de ma yengeance.

Nous partons aux premiers rayons qui blanchissent les collines de Judée ; nous suivons des collines ondoyantes hors de la vue de la mer ; la chaleur nous fatigue beaucoup , et le silence le plus profond règne dans toute la marche ; à onze heures nous arrivons, accablés de soif et de lassitude , près des rives escarpées d'un fleuve qui roule lentement des eaux sombres entre deux falaises bordées de longs roseaux : il faut toucher ses eaux pour les apercevoir. Des troupeaux de buffles sauvages sont couchés dans les roseaux et dans le fleuve et montrent leurs têtes hors des flots ; immobiles , ils passent ainsi les heures brûlantes du jour. Ils nous regardent sans faire un mouvement ; nous traversons à gué le fleuve, et nous atteignons un kan abandonné. Ce fleuve est nommé aujourd'hui par les Arabes Nahr-el-Arsùuf. L'ancienne Apollonie devait être placée à peu près ici , à moins que sa situation ne

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