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STi VOYAGE
lits , des tables , tous les ustensiles de TEurope , et nous emportâmes encore une provision de pains frais que nous dûmes à l'obligeance de nos hôtes Le lendemain matin, nous prtmes congé de tous nos amis de JafTa et de Ramla qui ne nous accompagnèrent pas plus loin , et nous partîmes , esc(}rtés seulement de nos cavaliers et de nos fantassins égyptiens. J'établis ainsi Tordre de la marche : deui cavaliers en avant , à environ cinquante pas de la caravane , pour écarter les Arabes ou les pèlerins juifs que nous aurions pu rencontrer, et les tenir à distance de nos hommes et de nos chevaux ; à droite et à gauche, sur nos flancs , les soldats à pied : nous marchions un à un à la file, sans déranger l'ordre , les bagages au milieu. Une petite escouade de nos meilleurs cavaliers formait l'arrière-garde , avec ordre de ne laisser ni homme ni mulet en arrière. A Taspect d'un corps d'Arabes suspects , la caravane devait faire halte et se mettre en bataille pendant que les cavaliers , les interprètes et moi , nous irions faire une reconnaissance. De cette manière nous avions peu à craindre des Bédouins et de la peste , et je dois dire que cet ordre de marche fut observé par nos soldats égyptiens, par nos cavaliers turcs et par mes propres Arabes avec un scrupule d'obéissance et d'attention qui ferait honneur au corps le mieux discipliné de l'Europe. Nous le conservâmes pendant plus de vingtcinq jours de route, et dans les positions les plus embarrassantes. Je n'eus jamais une réprimande à adresser à personne : c'est h ces mesures que nous dûmes notre salut.
Quelque temps après le coucher du soleil , noas arri-
vâmes au bout de la plaine de Ramla , auprès d'une fontaine creusée dans le roc , qui arrose un petit champ de courges. Nous étions au pied des montagnes de Judée; une petite vallée de cent pas de largeur, s'ouvrait à notre droite ; nous y descendîmes : c'est là que commence la domination des Arabes brigands de ces montagnes. Gomme la nuit s'approchait, nous jugeâmes prudent d'établir notre camp dans cette vallée : nous plantâmes nos tentes à environ deux cents pas de la fontaine. Nous posâmes une garde avancée sur un mamelon qui domine la route de Jérusalem ; et pendant qu'on nous préparait à souper, nous allâmes chasser des perdrix , sur des collines en vue de nos tentes : nous en tuâmes quelques-unes et nous fîmes partir, du sein des rochers, une multitude de petits aigles qui les habitent. Ils s'élevaient en tournoyant et en criant sur nos têtes , et revenaient sur nous après que nous avions tiré sur eux. Tous les animaux ont peur du feu et de Texplosion des armes; l'aigle seul paraît les dédaigner et jouer avec le péril, soit qu'il l'ignore, soit qu'il le brave. J'ai admiré , du haut d'une de ces col- Unes , le coup d'œil pittoresque de notre camp , avec nos piquets de cavaliers arabes sur le mamelon , nos chevaux attachés çà et là autour de nos tentes , nos moukres assis à terre et occupés à nettoyer nos harnais et nos armes, et la flamme de notre feu, perçant à travers la toile d'une de nos tentes, et répandant sa légère fumée bleue en colonne que le vent inclinait. Combien j'aimerais cette vie nomade , sous un pareil ciel , si l'on pouvait conduire avec soi tous ceux qu'on aime et qu'on regrette sur la terre 1 La terre entière appartient aux peuples pas-
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leurs et errants comme les Arabes de Mésopotamie. 11 y a plus de poésie dans une de leurs journées que dans des années entières de nos vies de cités. En demandant trop de choses à la vie civilisée , l'homme se cloue lui-même à la terre ; il ne peut s'en détacher sans perdre ces innombrables superfluités dont Tusage lui a fait des besoins. Nos maisons sont des prisons volontaires. Je voudrais que la vie fût un voyage sans fin , comme celui-ci , et si je ne tenais à l'Europe par des affections , je la continuerais tant que mes forces et ma fortune le comporteraient.
Nous étions là sur les confins des tribus d'Êphraïm et de Benjamin. Le puits près duquel nos tentes étaient dressées s'appelle encore le Puits de Job.
Nous partons avant le jour; nous suivons, pendant deux heures, une vallée étroite, stérile et rocailleuse, célèbre par les déprédations des Arabes. C'est le lieu des environs le plus exposé à leurs courses : ils peuvent y arriver par une multitude de petites vallées sinueuses j cachées par le dos des collines inhabitées ; se tenir en embuscade derrière les rochers et les arbustes , et fondre à rimproviste sur les caravanes. Le célèbre Abougosh, chef des tribus arabes de ces montagnes , tient la clef de ces défilés qui conduisent à Jérusalem : il les ouvre ou les ferme à son gré, et rançonne les voyageurs. Son quartier général est à quelques lieues de nous, au village de Jérémie. Nous nous attendons à chaque instant à voir paraître ses cavaliers : nous ne rencontrons personne, excepté un jeune aga, parent du gouverneur de Jérusalem , monté sur une jument de toute beauté , et accompagné de sept ou huit cavaliers. Il nous salua poliment ,
et se rangea avec sa suite , pour nous laisser passer, sans toucher nos chevaux ni nos vêtements.
Environ à une heure de Jérémie, la vallée se rétrécit davantage, et des arbres couvrent le chemin de leurs rameaux. Il y a là une ancienne fontaine et les restes d'un kiosque ruiné; on gravit pendant une heure par un sentier escarpé et inégal, creusé dans le rocher, au milieu des bois, et Ton aperçoit tout à coup le village et Téglise de Jérémie à ses pieds, sur le revers de la colline. L'église, maintenant mosquée, parait avoir été construite avec magnificence dans le temps du royaume de Jérusalem, sous les Lusignan. Le village est composé de quarante à cinquante maisons, assez vastes, suspendues sur le penchant des deux coteaux qui embrassent la vallée. Quelques figuiers disséminés et quelques champs de vigne annoncent une espèce de culture : nous voyons des troupeaux répandus autour des maisons ; quelques Arabes, revêtus de magnifiques cafetans , fument leurs pipes sur la terrasse de la maison principale, à cent pas du chemin par lequel nous descendons. Quinze à vingt chevaux, sellés et bridés, sont attachés dans la cour de la maison. Aussitôt que les Arabes nous aperçoivent, ils descendent de la terrasse, montent à cheval, et s'avancent au petit pas vers nous. Nous nous rencontrons sur une grande place inculte, qui fait face au village et qu'ombragent cinq ou six beaux figuiers.
C'était le fameux Abougosh et sa famille. H s'avança seul avec son frère au-devant de moi : sa suite resta en arrière. Je fis à l'instant arrêter aussi la mienne, et je m'approchai avec mon interprète. Après les saints d'u-
sage et les compliments interminables qui précèdent toute conversation avec les Arabes, Abougosh me demanda si je n'étais pas l'émir franc que son amie, lady Stanhope, la reine de Palmyre, avait mis sous sa protection , et au nom de qui elle lui avait envoyé la superbe veste de drap d or dont il était vêtu, et qu*il me montra avec orgueil et reconnaissance. J'ignorais ce don de lady Stanhope, fait si obligeamment en mon nom ; mais JQ répondis que j'étais en effet Tétranger que cette femme illustre avait confié à la générosité de ses amis de Jérémie ; que j'allais visiter toute la Palestine , où la domination d' Abougosh était reconnue, et que je le priais de donner les ordres nécessaires pour que lady Stanhope n'eût pas de reproches à lui adresser. A ces mots, il descendit de cheval, ainsi que son frère; il appela quelques cavaliers de sa suite, et leur ordonna d'apporter des naUes, des tapis et des coussins, qu'il fit étendre sous l'ombre d'un grand figuier , dans le champ même où nous étions, et nous pria avec de si vives instances de descendre nous-mêmes de cheval et de nous asseoir sur ce divan rustique, qu'il nous fut impossible de nous y refuser. Comme la peste régnait à Jérémie, Abougosh, qui savait que les Européens étaient en quarantaine, eut soin de ne pas toucher nos vêtements, et il établit son divan et celui de ses frères vis-à-vis de nous, à une certaine distance : quant à nous, nous n'acceptâmes que les nattes de paille et de jonc, parce qu'elles sont censées ne pas communiquer la contagion. On apporta le café et les sorbets. Nous eûmes une assez longue conversation générale ; puis Abougosh me pria d'éloigner ma suite et
éloigna lui-même la sienne, pour me communiquer quelques renseignements secrets que je ne puis consigner ici. Après avoir causé ainsi quelques minutes, nous fîmes rapprocher, lui ses frères , moi mes amis. — Connaît-on mon nom en Europe? me demanda-t-il. r— Oui, lui disje : les uns disent que vous êtes un brigand, pillant et massacrant les caravanes, emmenant les Francs en esclavage, et l'ennemi féroce des chrétiens ; les autres assurent que vous êtes un prince vaillant et généreux, réprimant le brigandage des Arabes des montagnes, assurant les routes, protégeant les caravanes, Tami de tous les Francs qui sont dignes de votre amitié. — Et vous, me dit-il en riant, que direz-vous de moi? ~ Je dirai ce que j'ai vu, lui répondis-je ; que vous êtes aussi puissant et aussi hospitalier qu'un prince des Francs, qu'on vous a calomnié, et que vous méritez d'avoir pour amis tous les Européens qui, comme moi, ont éprouvé votre bienveillance et la protection de vôtre sabre. Abougosh parut enchanté. Son frère et lui me firent encore un grand nombre de questions sur les usages des Européens, sur nos habits, sur nos armes qu'ils admiraient beaucoup ; et nous nous séparâmes. Au moment de nous quitter, il donna ordre à un de ses neveux et à quelques cavaliers de se mettre à la tête de notre caravane, et de ne pas me quitter pendant tout le temps que je resterais, soit à Jérusalem, soit dans les environs; je le remerciai, et nous partîmes.
Abougosh règne de fait sur environ quarante mille Arabes des montagnes de la Judée, depuis Ramla jusqu'à Jérusalem, depuis Hébron jusqu'aux montagnes de Jéri-
cho. Cette domination, qui s*est perpétuée dans sa famille depuis quelques générations, n*a d'autre titre que sa puissance même. En Arabie, on ne discute pas Torigine ou la légitimité du pouvoir; on le reconnaît, on lui est soumis pendant qu'il existe. Une famille est plus ancienne, plus nombreuse, plus riche , plus brave que les autres : le chef de cette famille devient naturellement plus influent sur la tribu ; la tribu elle-même, mieux gouvernée, plus habilement ou plus vaillamment conduite à la guerre, devient dominante sans contestation. Telle est Torigine de toutes ces suprématies de chefs et de tribus que l'on reconnaît partout en Asie. La puissance se forme et se conserve comme une chose naturelle ; tout découle de la famille, et, une fois le fait de cet ascendant reconnu et constaté dans les mœurs et les habitudes, nul ne le conteste; l'obéissance devient quelque chose de filial et de relfgieux. Il faut de grands événements et d'immenses infortunes pour renverser une famille; et cette noblesse, pour ainsi dire volontaire, se conserve pendant des siècles. On ne comprend bien le régime féodal qu'après avoir visité ces contrées; on voit comment s'étaient formées, dans le moyen âge, toutes ces familles, toutes ces puissances locales qui régnaient sur des châteaux, sur des villages, sur des provinces : c'est le premier degré de civilisation. A mesure que la société se perfectionne, ces petites puissances sont absorbées par de plus grandes; les municipalités naissent pour protéger le droit des villes contre l'ascendant décrois-^ sant des maisons féodales. Les grandes royautés s'élèvent, qui détruisent à leur tour les privilèges municipaux
sans utilité ; puis vienuent lés autres phases sociales dont les phénomènes sont innombrables et ne nous sont pas encore tous connus.
Nous voilà bien loin d'Âbougosh et de son peuple de brigands organisés. Son neveu marchait devant nous sur la route de Jérusalem. A un mille environ de Jérémie^ il quitta la route et se jeta sur la droite, dans des sentiers de rochers qui sillonnent une montagne couverte de myrtes et de térébinthes. Nous le suivîmes. Les nouvelles de Jérusalem , que nous avait données Âbougosh', étaient telles qu*il y avait pour nous impossibilité absolue d'y entrer. La peste y augmentait à chaque instant, soixante à quatre-vingts personnes y succombaient tous les jours ; tous les hospices, tous les couvents étaient fermés. Nous avions pris la résolution d*aller d'abord dans le désert de Saint-Jean-Baptiste, à deux lieues environ de Jérusalem, dans les montagnes les plus escarpées de la Judée, de demander là un asile de quelques jours au couvent des religieux latins qui y résident, et d'agir ensuite selon les circonstances. C'était la route de cette solitude que le neveu d'Abougosh nous faisait prendre. Après avoir marché environ deux heures par des sentiers affreux et sous un soleil dévorant, nous trouvâmes, au revers de la montagne, une petite source et rt)mbre de quelques oliviers: nous y fîmes halte. Le site était sublime ! nous dominions la noire et profonde vallée de Térébinthe , où David, avec sa fronde, tua le géant philistin. La position des deux armées est tellement décrite dans la circonscription de la vallée et dans la pente et la disposition du terrain, qu'il est impossible à l'œil d'hésiter.
Le torrent à sec sur les bords duquel David ramassa la pierre traçait sa ligne blanchâtre au milieu de Tétroite vallée, et marquait, comme dans le récit de la Bible, la séparation des deux camps. Je n'avais là ni Bible, ni voyage à la main, personne pour me donner la clef des lieux et le nom antique des vallées et des montagnes ; mais mon imagination d'enfant s'était si vivement et avec tant de vérité représenté la forme des lieux, Taspect physique des scènes de Tancien et du nouveau Testament, d'après les récits et les gravures des livres saints, que je reconnus tout de suite la vallée de Térébinthe et le champ de bataille de Saiil. Quand nous fûmes au couvent, je n'eus qu'à me faire confirmer par les Pères TexactlLude de mes prévisions. Mes compagnons de voyage ne pouvaient le croire. La même chose m'était arrivée à Séphora, au milieu des collines de la Galilée. J'avais désigné du doigt et nommé par son nom une colline surmontée d'un château ruiné, comme le lieu probable de la naissance de la Vierge. Le lendemain, la même chose encore m'arri va pour la demeure des Machabées à Modin; en passant au pied d'une montagne aride surmontée de quelques débris d'aqueduc, je reconnus le tombeau des derniers grands citoyens du peuple juif, et je disais vrai sans le savoir. L'imagination de Thomme est plus vraie qu'on ne le }iense ; elle ne bâtit pas toujours avec des rêves, mais elle procède par des assimilations instinctives de choses et d'images qui lui donnent des résultats plus sûrs et plus évidents que la science et la logique. Excepté les vallées du Liban, les ruines de Balbec, les rives du Bosphore, à Constantinople, et le premier aspect de Da-
mas , du haut de TAnti-Liban , je n*ai presque jamais rencontré un lîeu et une chose dont la première vue ne fût pour moi comme un souvenir ! Avons-nous vécu deux fois ou mille fois ? notre mémoire n'est-elle qu'une glace ternie que le souffle de Dieu ravive? ou bien avons-nous, dans notre imagination, la puissance de pressentir et de voir avant que nous voyions réellement? Questions insolubles 1
A deux heures après midi, nous descendons les pentes escarpées de la vallée de Térébinthe, nous passons à sec le lit du torrent, et nous montons, par des escaliers taillés dans le roc, au village arabe de Saint-Jean-Baptiste, que nous apercevons devant nous.
Des Arabes à la physionomie féroce nous regardent dii haut des terrasses de leurs maisons; les enfants et les femmes se pressent autour de nous dans les rues étroites du village ; les religieux , épouvantés du tumulte qu'ils voient du haut de leur toit , du nombre de nos chevaux et de nos hommes, et de la peste que nous leur apportons , refusent d'ouvrir les portes de fer du monastère. Nous revenons sur nos pas pour aller camper sur une colline voisine du village ; nous maudissons la dureté de cœur des moines; j'envoie mon drogman parlementer encore avec eux et leur adresser les reproches qu'ils méritent. Pendant ce temps, la population tout entière descend des toits; les scheiks nous enveloppent et mêlent leurs cris sauvages aux hennissements de nos chevaux épouvantés ; une horrible confusion règne dans toute notre caravane , nous armons nos fusils. Le neveu d'Abougosh, monté sur le toit d'une maison voisine du couvent,
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s^adresse tour à tour aux religieux et au peuple. Enfin nous obtenons, par capitulation, l'entrée du couvent; une petite porte de fer s'ouvre pour nous ; nous passons en nous courbant, un à un; nous déchargeons nos chevaux, que nous faisons passer après nous. Le neveu d'Abougosh et ses cavaliers arabes restent dehors et campent à la porte; les religieux, pâles et troublés, tremblent de nous toucher; nous les rassurons en leur donnant notre parole que nous n'avons communiqué avec personne depuis Jaffa , et que nous n'entrerons pas à Jérusalem tant que nous serons dans l'asile que nous leur empruntons* Sur cette assurance les visages irrités reprennent de la sérénité ; on nous introduit dans les vastes corridors du monastère ; chacun de nous est conduit dans une petite cellule pourvue d'un lit et d'une table , et ornée de quelques gravures espagnoles de sujets pieux. On fait camper nos soldats , nos Arabes et nos chevaux dans un jardin inculte du couvent ; l'orge et la paille sont jetées pardessus les murailles; on tue pour nous, dans la rue, des moutons et un veau envoyés en présent par Abougosh ; et , pendant que mon cuisinier arabe prépare , avec les frères servants , notre repas dans la cuisine du couvent , chacun de nous va prendre un moment de repos dans sa cellule, rafraîchie par la brise des montagnes, ou contempler la vue étrange qui entoure le monastère.
Le couvent de Saint-Jean dans le désert est une succursale du couvent latin de Terre-Sainte à Jérusalem. Ceux des religieux dont l'âge, les infirmités, ou les goûts de retraite plus profonde , font des cénobites plus volontaires y sont envoyés dans cette maison. La maison est
grande et belle, entourée de jardins taillés dans le rocher, de cours, de pressoirs pour faire l'excellent vin de Jérusalem ; il y avait une vingtaine de religieux quand nous y vînmes; la plupart étaient des vieillards espagnols ayant passé la plus grande partie de leur vie dans Texercice des fonctions de curé, soit à Jérusalem, soit à Bethléem, soit dans les autres villes de la Palestine. Quelquesr-uns étaient des novices assez récemment arrivés de leurs couvents d'Espagne ; les huit ou dix jours que nous avons passés avec eux nous ont laissé la meilleure impression de leur caractère, de leur charité et de la pureté de leur vie. Le père supérieur surtout est le modèle le plus accompli des vertus du chrétien : simplicité , douceur, humilité, patience inaltérable, obligeance toujours gracieuse , zèle toujours opportun , soins infatigables des frères et des étrangers sans acception de rang ou de richesse, foi naturelle, agissante et contemplative à la fois, sérénité d'humeur, et de parole et de visage, qu'aucune contrariété ne pouvait jamais altérer. C'est un de ces rares exemples de ce que peut produire la perfection du principe religieux sur une âme d'homme ; l'homme n'existe plus que dans sa forme visible ; l'âme est déjà transformée en quelque chose de surhumain, d'angélique, de déifié , qui fuit l'admiration , mais qui la commande. Nous fûmes tous également frappés , maîtres et domestiques, chrétiens ou Arabes, de la sainteté communicative de cet excellent religieux ; son âme semblait s'être répandue sur tous les pères et les frères du couvent ; car, à des degrés différents , nous admirâmes dans tous un peu des qualités du supérieur , et cette maison de charité et de
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paix nous a laissé un ineffaçable souvc»^ir. L*éta( monacal, dans répoque où nous sommes, a toujours profondément répugné à mon intelligence et à ma raison ; mais Faspecl du couvent de Saint-Jean-Bapliste serait propre à détruire ces répugnances s*il n*élaît uTie exception , et si ce qui est contraire à la nature , à la famille , à la société, pouvait jamais être une institution jusliBable. Les couvents de Terre-Sainte ne sont pas au reste dans ce cas ; ils sont utiles au monde par Tasile qu'ils offrent aux pè* lerins d'Occident , par l'exemple des vertus chrétiennes qu'ils peuvent donner aux peuples qui ignorent ces vertus, enfin par les rapports qu'ils entretiennent seuls entre certaines parties de 1 Orient et les nations de l'Occident^ Ij» pères nous réveillèrent vers le soir pour nous conduire au réfectoire où leurs serviteurs et les nôtres avaient préparé notre repas. Ce repas , comme celui de tous les jours que nous passâmes dans ce couvent, consistait en omelettes , en morceaux de mouton enfilés dans une brochette de fer et rôtis au feu , et en pilau de riz. On nous donna, pour la première fois, d'excellent vin blanc des vignes des environs : c'est le seul vin qui soit connu en Judée. Les pères du désert de Saint- Jean-Baptiste sont les seuls qui sachent le faire ; ils en fournissent à tous les couvents de Palestine : j'en achetai un petit baril , que j'expédiai en Europe. Pendant le repas, tous les religieux se promenaient dans le réfectoire, causant tour à tour avec nous ; le père supérieur veillait à ce que rien ne nous manquât, nous servait souvent de ses propres mains, et allait nous chercher, dans les armoires du couvent, les liqueurs , le chocolat et toutes les petites friandises qui
lui restaient du dernier vaisseau arrivé d'Espagne. Après le souper^ nous montâmes avec eux sur les terrasses du monastère : c*est la promenade habituelle des religieux en temps de peste, et ils restent souvent reclus ainsi pendant plusieurs mois de Tannée. Au reste , nous disaient-ils, cette réclusion nous est moins pénible que vous ne pensez , car elle nous donne le droit de fermer nos portes de fer aux Arabes du pays, qui nous importunent sans cesse de leurs visites et de leurs demandes. Lorsque la quarantaine est levée, le couvent est toujours plein de ces hommes insatiables : nous aimons mieux la peste que la nécessité de les voir. Je le compris après les avoir moi-même connus.
Le village de Saint- Jean du Désert est sur un mamelon entouré de toutes parts de profondes et sombres vallées dont on n'aperçoit pas le fond. Les flancs de ces vallées , qui font face de tous les côtés aux fenêtres du couvent , sont taillés presque à pic dans le rocher gris qui leur sert de base. Ces rochers sont percés de profondes cavernes que la nature a creusées et que les solitaires des premiers siècles ont approfondies pour y mener la vie des aigles ou des colombes. Çà et là , sur des pentes un peu moins raides , on voit quelques plantations de vignes qui s'élèvent sur les troncs des petits figuiers et retombent en rampant sur le roc. Voilà l'aspect de toutes ces solitudes. Une teinte grise, tachetée d'un vert jaune, couvre tout le paysage; du toit du couvent, on plonge de toutes parts sur des abîmes sans fond; quelques pauvres maisons d'Arabes mahométans et chrétiens sont groupées sur les rochers , à l'ombre du monastère. Ces Arabes sont les
plus féroces el les plus perfides de tous les hommes. Ils reconnaissent Fautorité d*Âbougosh. Le nom d'Abougosh fait pâlir les moines. Ils ne pouvaient comprendre par quelle puissance de séduction ou d'autorité ce chef nous avait accueillis ainsi , et donné son propre neveu pour guide ; ils soupçonnaient en ceci quelque grande intelligence diplomatique, et ne cessaient de me demander ma protection auprès du tyran de leurs tyrans. Nous rentrâmes lorsque la nuit fut venue , et passâmes la soirée dans le corridor du couvent , dans de douces conversatiens avec l'excellent supérieur et les bons pères espagnols. Ils étaient étrangers à tout; aucunes nouvelles d'Europe ne franchissent ces inaccessibles montagnes. Il leur était impossible de. comprendre quelque chose à la nouvelle révolution française. Enfin, disaient-ils pour conclusion à tous nos récits, pourvu que le roi de France soit catholique et que la France continue à protéger les couvents de Terre-Sainte , tout va bien. Ils nous firent voir leur église, charmante petite nef, bâtie à l'endroit où naquit le précurseur du Christ, et ornée d'un orgue ainsi que de plusieurs tableaux médiocres de Técole espagnole.
Le lendemain nous ne pûmes résister au désir de jeter au moins de loin un regard sur Jérusalem.
Nous fîmes nos conditions avec les pères ; il fut convenu que nous laisserions au monastère une partie de nos gens, de nos chevaux et de nos bagages ; que nous ne prendrions avec nous que les cavaliers d'Abougosh , les soldats égyptiens et les domestiques arabes, indispensables aux soins de nos chevaux de selle; que nous n'entrerions pas dans la ville ; que nous nous bornerions
à en faire le tour, en évitant le contact avec les habitants; que dans le cas où, par accident ou autrement, ce contact aurait eu lieu, nous ne demanderions plus à rentrer au couvent, mais que nous retirerions nos effets et notre monde , et camperions dans les environs de Jérusalem. Ces conditions acceptées, et sans autre gage que notre parole et notre véracité, nous partîmes.