JÉRUSALEM
Le 28 octobre, nous partons à cinq heures du matin , du désert de Saint-Jean-Baptiste Nous attendons Taurore à cheval, dans la cour du couvent, fermée de hautes murailles , pour ne pas communiquer , dans les ténèbres , avec les Arabes et les Turcs pestiférés du village et de Bethléem. A cinq heures et demie, nous sommes en marche, nous gravissons une montagne toute semée de roches grises énormes, et attachées en bloc, les unes aux autres , comme si le marteau les avait cassées. — Quelques vignes rampantes, aux feuilles jaunies par Tautomne , se traînent dans de petits champs défrichés dans les intervalles des rochers, et d'énormes tours de pierres, semblables à celles dont parle le Cavtiqve des Cantiques^ s'élèvent dans ces vignes : — des figuiers, dont le sommet est déjà dépouillé de feuilles , sont jetés sur les bords de la vigne , et laissent tomber leurs figues noires sur la roche. — A notre droite , le désert de Saint-Jean , où retentit la voix, — Fox clamavit in deserto^ — se
creuse, comme un immense abîme, entre cinq ou six hautes et noires montagnes, et dans l'intervalle que laissent leurs sommets pierreux, l'horizon de la mer d'Egypte, couvert d'une brume noirâtre , s'entr'ouvre à nos yeux : à notre gauche , et tout près de nous, voici une ruine de tour ou de château antique , sur la pointe d'un mamelon très-élevé, qui se dépouille, comme tout ce qui l'entoure ; on distingue quelques autres ruines, semblables aux arches d'un aqueduc, descendant de ce château; sur la pente de la montagne , quelques ceps croissent à leur pied, et jettent sur ces arches écroulées quelques voûtes de verdure jaune et pâle ; un ou deux térébinthes croissent isolés dans ces débris; c'est Modin^ le château et le tombeau des derniers hommes héroïques de l'histoire sacrée, — les Machabées. — Nous laissons derrière nous ces ruines étincelantes des rayons les plus hauts du matin ; ces rayons ne sont pas fondus , comme en Europe , dans une vague et confuse clarté , dans un rayonnement éclatant et universel ; ils s'élancent du haut des montagnes qui nous cachent Jérusalem , comme des flèches de feu , de diverses teintes , réunies à leur centre , et divergeant dans le ciel à mesure qu'ils s'en éloignent : les uns sont d'un bleu légèrement argenté ; les autres d'un blanc mat ; ceux-ci d'un rose tendre et pâlissant sur leurs bords , ceux-là d'une couleur de feu ardent , et chauds comme les rayons d'un incendie, — divisés, et cependant harmonieusement accordés , par des teintes successives et dégradées ; ils ressemblent à un brillant arc-en-ciel, dont le cercle se serait brisé dans le firmament, et qui se disséminerait dans les airs : — c'est la troisième fois que
ce beau phénoinèoe de l'aurore ou du coucher du soleil se présente à nous sous cet aspect, depuis que nous sommes dans la région montagneuse de la Galilée et de la Judée ; c'est l'aurore ou le soir , tels que les peintres antiques les représentent, image qui paraîtrait fausse à qui n'a pas été témoin de la réalité. — A mesure que le jour monte , l'éclat distinct et la couleur azurée ou enflammée de chacune de ces barres lumineuses, diminue et se fond dans la lueur générale de l'atmosphère ; et la lune qui était suspendue sur nos tètes , rose encore et couleur de feu, s'efface, prend une teinte nacrée, et s'enfonce dans la profondeur du ciel, comme un disque d'argent, dont la couleur pâlit à mesure qu'il s'enfonce dans une eau profonde, — Après avoir gravi une seconde montagne , plus haute et plus nue encore que la j)remière , l'horizon s'ouvre tout à coup sur la droite, et laisse voir tout l'espace qui s'étend entre les derniers sommets de la Judée où nous sommes, et la haute chaîne des montagnes d'Arabie. Cet espace est inondé déjà de la lumière ondoyante et vaporeuse du matin ; après les collines inférieures qui sont sous nos pieds, roulées et brisées en blocs de roches grises et concassées, l'œil ne distingue plus rien que cet espace éblouissant et si semblable à une vaste mer, que l'illusion fut pour nous complète, et que nous crûmes discerner ces intervalles d'ombre foncée, et de plaques mates et argentées, que le jour naissant fait briller ou fait assombrir sur une mer calme ; sur les bords de cet océan imaginaire , un peu sur la gauche de notre horizon, et environ à une lieue de nous, le soleil brillait sur une tour carrée , sur un minaret élevé et sur
les larges murailles jaunes de quelques édifices qui couronnent le sommet d*une colline basse, et dont la colline même nous dérobait la base : mais à quelques pointes de minarets, à quelques créneaux de murs plus élevés , et à la cime noire et bleue de quelques dômes qui pyramidaient derrière la tour et le grand minaret, on reconnaissait une ville , dont nous ne pouvions découvrir que la partie la plus élevée, et qui descendait le long des flancs de la colline : ce ne pouvait être que Jérusalem ; nous nous en croyions plus éloignés encore, et chacun de nous, sans oser rien demander au guide, de peur de voir son illusion détruite , jouissait en silence de ce premier regard jeté à la dérobée sur la ville , et tout m'inspirait le nom de Jérusalem! C'était elle : elle se détachait en jaune sombre et mat, sur le fond bleu du firmament et sur le fond noir du mont des Oliviers. Nous arrêtâmes nos chevaux pour la contempler dans cette mystérieuse et éblouissante apparition. Chaque pas que nous avions à faire, en descendant dans les vallées profondes et sombres qui étaient sous nos pieds, allait de nouveau la dérober à nos yeux : derrière ces hautes murailles et ces dômes abaissés de Jérusalem, une haute et large colline s'élevait en seconde ligne, plus sombre que celle qui portait et cachait la ville : cette seconde colline bordait et terminait pour nous l'horizon. Le soleil laissait dans l'ombre son flanc occidental, mais rasant de ses rayons verticaux sa cime, semblable à une large coupole , il paraissait faire nager son sommet transparent dans la lumière , et l'on ne reconnaissait la limite indécise de la terre et du ciel qu'à quelques arbres larges et noirs, plantés sur le sommet le
plus éievé, et à travers lesquels le soleil faisait passer ses rayons; c'était la montagne des Oliviers; c'étaient ces oliviers eux-mêmes, vieux témoins de tant de jours écrils sur la terre et dans le ciel, arrosés de larmes divines, de la sueur de sang et de tant d'autres larmes , et de tant d'autres sueurs, depuis la nuit qui les a rendus sacrés. On en distinguait confusément quelques autres qui formaient des taches sombres sur ses flancs ; puis les murs de Jérusalem coupaient Thorizon et cachaient le pied de la Montagne Sacrée ; plus près de nous , et immédiatement sous nos yeux , rien que le désert de pierres , qui sert d'avenue à la ville de pierres : — ces pierres énormes et fondues, d'une teinte uniforme de gris de cendre, s'étendent, sans interruption, depuis l'endroit où nous étions jusqu'aux portes de Jérusalem. Les collines s'abaissent et se relèvent ; des vallées étroites circulent et serpentent entre leurs racines ; quelques vallons même s'étendent çà et là, comme pour tromper l'œil de l'homme et l«i promettre la végétation et la vie ; mais tout est de pierre , collines, vallées et plaines : ce n'est qu'une seule couche de dix à douze pieds d'épaisseur de roches fondues , et qui n'offrent qu'assez d'intervalle entre elles pour laisser ramper le reptile , ou pour briser la jambe du chameau qui s'y enfonce. Si l'on se représente d'énormes murailles de pierres colossales comme celles du Colisée ou des grands théâtres romains s'écroulant d'une seule pièce, et reC/Ouvrant de leurs pans immenses et fondus la terre qui les porte, on aura une exacte idée de la couche et de la nature des roches qui recouvrent partout ces derniers remparts de la ville du désert. Plus on approche, plus les
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pierres se pressent et s'élèvent comme des avalanches éternelles, prêtes à engloutir le passant. Les derniers pas que l'on fait avant de découvrir Jérusalem sont creusés au milieu d'une avenue immobile et funèbre de ces rochers qui s'élèvent de dix pieds au-dessus de la tète du voyageur, et ne laissent voir que la partie du ciel qui est au-dessus d'eux : nous étions dans cette dernière et lugubre avenue, nous y marchions depuis un quart d'heure, quand les rochers, s'écartant tout à coup à droite et à gauche , nous laissèrent face à face avec les murs de Jérusalem , auxquels nous touchions sans nous en douter. Un espace vide de quelques centaines de pas s'étendait seul enlre la porte de Bethléem et nous : cet e.^'pace , aride et ondulé comme ces glacis qui entourent de loin les places fortes de l'Europe et désolé comme eux, s'ouvrait à droite et s'y creusait en un éiroit vallon , qui descendait en pente douce, et à gauche il portait cinq vieux troncs d'oliviers à demi couchés sous le poids du temps et des soleils; arbres pour ainsi dire pétrifiés, comme les champs . stériles d'où ils sont péniblement sortis. La porte de Bethléem , dominée par deux tours couronnées de créneaux gothiques, mais déserte et silencieuse comme ces vieilles portes de châteaux abandonnés, était ouverte devant nous. Nous restâmes quelques minutes immobiles à la contempler; nous brûlions du désir de la franchir, mais la peste était à son plus haut période d'intensité dans Jérusalem : on ne nous avait reçus au couvent de Saint- Jean-Baptiste du Désert que sous la promesse la plus formelle de ne pas entrer dans la ville. Nous n'entrâmes pas, — et, tournant à gauche, nous descendîmes lentement le
long des hautes murailles, bâties au revers d*un ravin profond ou d*un fossé où nous apercevions de temps en temps les pierres fondamentales de Tancienne enceinte d'Hérode. A tous les pas nous rencontrions les cimetières turcs, blanchis de monuments funéraires, surmontés du lurban : ces cimetières, dont la peste peuplait chaque nuit les solitudes , étaient çà et là remplis de groupes de femmes turques et arabes qui venaient pleurer leurs maris ou leurs pères. Quelques tentes étaient plantées sur les tombes, et sept ou huit femmes assises ou à genoux, tenant de beaux enfants qu'elles allaitaient, sur leurs bras, poussaient, par intervalles, des lamentations cadencées, chants ou prières funèbres, dont la religieuse mélancolie s*alliait merveilleusement à la scène désolée qui était sous nés yeux. Ces femmes n'étaient point voilées; quelques-unes étaient jeunes et belles; elles avaient à côté d'elles des corbeilles pleines de fleurs artificielles, et peintes.de couleurs éclatantes, qu'elles plantaient tout autour du tombeau en les arrosant de larmes. Elles se penchaient de temps en temps vers la terre, fraîchement remuée, et chantaient au mort quelques versets de leur complainte, paraissant lui parler tout bas; puis, restant en silence , Toreille collée au monument , elles avaient l'air d'attendre et d'écouter la réponse. Ces groupes de femmes et d'enfants, assis pour pleurer là tout le jour, étaient le seul signe de vie et d'habitation humaine qui nous apparut pendant notre circuit autour des murailles : du reste, nul bruit, nulle fumée ne s'élevait; et quelques colombes, volant des figuiers aux créneaux, et des créneaux sur les borda des piscines saintes, étaient le seul
mouvement et le seul murmure de cette enceinte muette et vide.
A moitié chemin de la descente qui nous conduisait au Cédron et au pied du mont des Oliviers, nous vîmes une grotte profonde, ouverte, non loin des fossés de la ville, sous un monticule de roche jaunâtre. Je ne voulus pas m'y arrêter; je voulais voir d'abord Jérusalem et rieo qu'elle, et elle tout entière, embrassée d'un seul regard avec ses vallées et ses collines, son Josaphat et son Cédron, son temple et son sépulcre, ses ruines et son horizon !
Nous passâmes ensuite devant la porte de Damas, charmant monument du goût arabe, flanquée de deux tours; ouverte par une large, haute et élégante ogive, et crénelée de créneaux arabesques en forme de turbans de pierre. Puis nous tournâmes à droite contre l'angle des murs de la ville qui forment, du côté du nord, un carré régulier, et ayant à notre gauche la profonde et obscure vallée de Gelhsemani , dont le torrent à sec du Cédron occupe et remplit le fond, nous suivîmes, jusqu à la porte de Saint-Ëtienne , un sentier étroit louchant aux murailles, interrompu par deux belles piscines, dans Tune desquelles le Christ guérit le paralytique. Ce sentier est suspendu sur une marge étroite qui domine le précipice de Gelhsemani et la vallée de Josaphat : à la porte de Saint-Étienne, il est interrompu dans sa direction le long des terrasses à pic qui portaient le temple de Salomon et portent aujourd'hui la mosquée d'Omar ; et une pente rapide et large descend tout à coup à gauche, vers le pont qui traverse le Cédron et conduit à Gethsemani et
au jardin des Olives. Nous passâmes ce pont , et nous redescendîmes de cheval en face d'un charmant édifice d'architecture composite, mais d'un caractère sévère et antique , qui est comme enseveli au plus profond de la vallée de Gethsemani et en occupe toute la largeur. C'est le tombeau supposé de la Vierge , mère du Christ : il appartient aux Arméniens, dont les couvents étaient les plus ravagés par la peste. Nous n'entrâmes donc pas dans le sanctuaire même du tombeau ; je me contentai de me mettre à genoux sur la marche de marbre de la cour qui précède ce joli temple , et d'invoquer celle dont toute mère apprend , de bonne heure, à son enfant le culte pieux et tendre; en me levant, j'aperçus derrière moi un arpent d'étendue , touchant d'un côté à la rive élevée du torrent du Cédron, et de l'autre, s'élevant doucement contre la base du mont des Olives. Un petit mur de pierres sans ciment entoure ce champ , et huit oliviers espacés de trente à quarante pas les uns des autres, le couvrent presque tout entier de leur ombre. Ces oliviers sont au nombre des plus gros arbres de cette espèce que j'aie jamais rencontrés : la tradition fait remonter leurs années jusqu'à la date mémorable de l'agonie de l'Homme- Dieu qui les choisit pour cacher ses divines angoisses. Leur aspect confirmerait au besoin la tradition qui les vénère ; leurs immenses racines, comme les accroissements séculaires, ont soulevé la terre et les pierres qui les recouvraient, et, s'élevant de plusieurs pieds au-dessus du niveau du sol, présentent au pèlerin des sièges naturels , où il peut s'agenouiller ou s'asseoir pour recueillir les saintes pensées qui descendent de leurs cimes