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silencieuses. Un tronc noueux , cannelé , creusé par la vieillesse, comnne par des rides profondes, s'élève en large colonne sur ces groupes de racines, et, comme accablé et penché par le poids des jours, s'incline à droite ou à gauche et laisse pendre ses vastes rameaux entrelacés, que la hache a cent fois retranchés pour les rajeunir. Ces rameaux vieux et lourds, qui s'inclinent sur le tronc, en portent d'autres plus jeunes qui s'élèvent un peu vers le ciel, et d'où s'échappent quelques tiges d'une ou deux années, couronnées de quelques touffes de feuilles, et noircies de quelques petites olives bleues qui tombent, comme des reliques célestes, sur les pieds du voyageur chrétien. Je m'écartai de la caravane qui était restée autour du tombeau de la Vierge, et je m'assis un moment sur les racines du plus solitaire et du plus vieux de ces oliviers; son ombre me cachait les murs de Jérusalem ; son large tronc me dérobait aux regards des bergers qui paissaient des brebis noires sur le penchant du mont des Olives. Je n'avais sous les yeux que le ravin profond et déchiré du Cédron, et les cimes de quelques autres oliviers qui couvrent en cet endroit toute la largeur de la vallée de Josaphat. Nul bruit ne s'élevait du lit du torrent à sec; nulle feuille ne frémissait sur l'afbre ; je fermai un moment les yeux, je me reportai en pensée à cette nuit, veille de la rédemption du genre humain, où le messager divin avait bu jusqu'à la lie le calice de Tagonie, avant de recevoir la mort de la main des hommes, pour salaire de son céleste message.
Je demandai ma part de ce salut qu'il était venu apporter au monde à un si haut prix ; je me représentai
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Tocéan d'angoisses qui dut inonder le cœur du Fils de rhomme quand il contempla d'un seul regard toutes les misères, toutes les ténèbres, toutes les amertumes, toutes les vanités, toutes les iniquités du sort de l'homme; quand, il voulut soulever seul ce fardeau de crimes et de malheurs sous lequel l'humanité tout entière passe courbée et gémissante dans cette étroite vallée de larmes ; quand il comprit qu'on ne pouvait apporter même une vérité et une consolation nouvelle à l'homme qu'au prix de sa vie; quand, reculant d'effroi devant l'ombre de la mort qu'il sentait déjà sur lui , il dit à son père : « Que ce calice passe loin de moil » Et moi, homme misérable, ignorant et faible , je pourrais donc m'écrier aussi au pied de l'arbre de la faiblesse humaine : Seigneur ! que tous ces calices d'amertume s'éloignent de moi et soient reversés par vous dans ce calice déjà bu pour nous tous î — Lui avait la force de le boire jusqu'à la lie, — il vous connaissait ; il vous avait vu ; il savait pourquoi il allait le boire; il savait quelle vie immortelle l'attendait au fond de son tombeau de trois jours ; — mais moi. Seigneur, que sais-je, si ce n'est la souffrance qui brise mon cœur, et l'espérance qu'il m'a apprise ?
Je me relevai , et j'admirai combien ce lieu avait été divinement prédestiné et choisi pour la scène la plus douloureuse de la passion de l'Homme-Dieu. C'était une vallée étroite, encaissée, profonde ; fermée au nord par des hauteurs sombres et nues qui portaient les tombeaux des rois; ombragée à l'ouest par l'ombre des murs sombres et gigantesques d'une ville d'iniquités ; couverte à l'orient par la cime de la montagne des Oliviers, et
traversée par un torrent qui roulait ses ondes amères et jaunâtres sur les rochers brisés de la vallée de Josaphat. A quelques pas de là, un rocher noir et nu se détache, cbmme un promontoire, du pied de la montagne, et, suspendu sur le Cédron et sur la vallée, porte quelques vieux tombeaux des rois et des patriarches, taillés en architecture gigantesque et bizarre, et s'élance, comme le pont de la mort, sur la vallée des lamentations !
A cette époque, sans doute, les flancs, aujourd'hui demi-nus, de la montagne des Oliviers étaient arrosés par Teau des piscines et par les flots encore coulants du Cédron. Des jardins de grenadiers, d'orangers et d'oliviers couvraient d'une ombre plus épaisse l'étroite vallée de Gethsemani, qui se creuse comme un nid de douleur, dans le fond le plus rétréci et le plus ténébreux de celle do Josaphat. L'homme d'opprobre, l'homme de douleur, pouvait s'y cacher comme un criminel, entre les racines de quelques arbres, entre les roches du torrent, sous les triples ombres de la ville, de la montagne et de la nuit; il pouvait entendre de là les pas secrets de sa mère et de ses disciples qui passaient sur le chemin en cherchant leur fils et leur maître ; les bruits confus, les acclamations stupides de la ville, qui s'élevaient au-dessus de sa tète pour se réjouir d'avoir vaincu la vérité et chassé la justice; et le gémissement du Cédron qui roulait ses ondes sous ses pieds , et qui bientôt allait voir sa ville renversée et ses sources brisées par la ruine d'une nation coupable et aveugle. Le Christ pouvait-il mieux choisir le lieu de ses larmes? pouvait-il arroser de la sueur de sang une terre plus labourée de misères, plus
abreuvée de tristesses, plus imbibée de lamentations?
Je remontai à eheval, et, tournant à chaque instant la tête pour apercevoir quelque chose de plus de la vallée et de la ville, je gravis en un quart d'heure la montagne des Oliviers : chaque pas que faisait mon cheval sur le sentier qui y monte, me découvrait un quartier, un édifice de plus de Jérusalem. J'arrivai au sommet couronné d'une mosquée en ruines qui couvre la place où le Christ s'éleva au ciel après sa résurrection ; je déclinai un peu vers la droite de cette mosquée pour arriver auprès de deux colonnes brisées, couchées à terre aux pieds de quelques oliviers , sur un plateau qui regarde à la fois Jérusalem, Sion, les vallées de Saint-Saba qui mènent à la mer Morte, la mer Morte elle-même brillant de là entre les cimes des montagnes et l'horizon immense et sillonné de cimes diverses qui se termine aux montagnes d'Arabie ; là, je m'assis. - Voici la scène devant moi : —
La montagne des Oliviers au sommet de laquelle je suis assis, descend , en pente brusque et rapide, jusque dans le profond abime qui la sépare de Jérusalem et qui s'appelle la vallée de Josaphat. Du fond de cette sombre et étroite vallée dont les flancs nus sont tachetés de pierres noires et blanches, pierres funèbres de la mort, dont ils sont presque partout pavés, s'élève une immense et large colline dont l'inclinaison rapide ressemble à celle d'un haut rempart éboulé ; nul arbre n'y peut planter ses racines; nulle mousse même n'y peut accrocher ses filaments ; la pente est si raide que la terre et les pierres y croulent sans cesse, et elle ne présente à l'œil qu'une surface de poussière aride et desséchée, semblable à des
monceaux de cendres jetées du haut de la ville. Vers le milieu de cette colline ou de ce rempart naturel, de hautes et fortes murailles de pierres larges et non taillées sur leur face extérieure prennent naissance , cachant leurs fondations romaines et hébraïques sous cette cendre même qui recouvre leurs pieds, et s'élèvent ici de cinquante , de cent, et, plus loin, de deux à trois cents pieds au-dessus de cette base de terre. — Les murailles sont coupées de trois portes de ville, dont deux sont murés, et dont la seule ouverte devant nous semble aussi vide et aussi déserte que si elle ne donnait entrée que dans une ville inhabitée. Les murs s'élèvent encore au-dessus de ces portes et soutiennent une large et vaste terrasse qui s'étend sur les deux tiers de la longueur de Jérusalem , du côté qui regarde l'orient; cette terrasse peut avoir à vue d'œil mille pieds de long sur cinq à six cents pieds de large ; elle est d'un niveau à peu près parfait, sauf à son centre où elle se creuse insensiblement, comme pour rappeler à l'œil la vallée peu profonde qui séparait jadis la colline de Sion de la ville de Jérusalem. Cette magnifique plateforme, préparée sans doute par la nature, mais évidemment achevée par la main des hommes, était le piédestal sublime sur lequel s'élevait le temple de Salomon , elle porte aujourd'hui deux mosquées turques ; l'une , El-Sakara, au centre de la plate-forme, sur l'emplacement même où devait s'étendre le temple ; l'autre, à l'extrémité sud-est de la terrasse, touchant aux murs de la ville. La mosquée d'Omar, ou £l-Sakara , édifice admirable d'architecture arabe, est un bloc de pierre' et de marbre d'immenses dimensions, à huit pans, chaque pan orné de
sept arcades terminées en ogive; au-dessus de ce premier ordre d'architecture , un toit en terrasse d'où part tout un autre ordre d'arcades plus rétrécies , terminées par un dôme gracieux couvert en cuivre , autrefois doré. — Les murs de la mosquée sont revêtus d'émail bleu ; à droite et à gauche s'étendent de larges parois terminées par de légères colonnades moresques, correspondant aux huit portes de la' mosquée. Au delà de ces arches détachées de tout autre édifice, les plates-formes continuent et se terminent, l'une à la partie nord de la ville, l'autre aux murs du côté du midi. De hauts cyprès disséminés comme au hasard, quelques oliviers et des arbustes verls et gracieux , croissant çà et là entre les mosquées , relèvent leur élégante architecture et la couleur éclatante de leurs murailles , par la forme pyramidale et la sombre verdure qui se découpent sur la façade des temples et des dômes de la ville. Au delà des deux mosquées et de l'emplacement du temple, Jérusalem tout entière s'étend et jaillit, pour ainsi dire, devant nous, sans que Tœil puisse en perdre un toit ou une pierre , et comme le plan d'une ville en relief que l'artiste étalerait sur une table. Cette ville, non pas comme on nous l'a représentée, amas informe et confus de ruines et de cendres sur lequel sont jetées quelques chaumières d'Arabes, ou plantées quelques tentes de Bédouins ; non pas comme Athènes , chaos de poussière et de murs écroulés où le voyageur cherche en vain l'ombre des édifices, la trace des rues, la vision d'une ville: mais ville brillante de lumière et de couleur 1 — présentant noblement aux regards ses murs intacts et crénelés, sa mosquée bleue avec ses colonnades blanches,
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868 milliers de dômes resplendissante sur lesquels ta lumière d'un soleil d'automne tombe et rejaillit en vapeur éblouissante; les façades de ses maisons teintés, par le temps et par les étés , de la couleur jaune et dorée des édifices de Psestum ou de Rome ; ses vieilles tours , gardiennes de ses murailles, auxquelles il ne manque ni une pierre , ni une meurtrière , ni un créneau ; et enfin , au milieu de cet océan de maisons et de cette nuée de petits j dômes qui les recouvrent, un dôme noir et surbaissé, i plus large que les autres, dominé par un autre dôme blanc ; c'est le Saint-Sépulcre et le Calvaire ; ils sont confondus et comme noyés, de là, dans l'immense dédale de , dômes, d'édifices et de mes qui les environnent, et il est i difficile de se rendre compte ainsi de l'emplacement du | Calvaire et de celui du Sépulcre, qui, selon les idées que | nous donne l'Évangile, devraient se trouver sur une colline écartée hors des murs, et non dans le centre de Jérusalem 1 La ville , rétrécie du côté de Sion , se sera sans doute agrandie du côté du nord pour embrasser, dans son enceinte, les deux sites qui font sa honte et sa gloire, le site du supplice du juste , et celui de la résurrection de l'Homme-Dieu !
Voilà la ville du haut de la montagne des Oliviers. Elle n'a pas d'horizon derrière elle, ni du côté de l'occident, ni du côté du nord. La ligne de ses murs et de ses tours, les aiguilles de ses nombreux minarets, les cintres de ses dômes éclatants, se découpent à nu et crûment sur le bleu d'un ciel d'Orient; et la ville, ainsi portée et présentée sur son plateau large et élevé, semble briller encore de toute Tantique splendeur de ses prophéties , ou n'at-
tendre qu'une parole pour sortir toute éblouissante de ses dix-sept ruines successives, et devenir cette Jérusalem nouvelle (\m sort du sein du désert^ brillante de clarté!
C*est la vision la plus éclatante que Tœil puisse avoir d'une ville qui n'est plus ; car elle semble être encore et rayonner comme une ville pleine de jeunesse et de vie ; et cependant , si Ton y regarde avec plus d'attention on sent que ce n'est plus en effet qu'une belle vision de la ville de David et de Salomon. Aucun bruit ne s'élève de ses places et de ses rues ; il n'y a plus de routes qui mènent à ses portes de l'orient ou de l'occident, du midi ou du septentrion ; il n'y a que quelques sentiers serpentant au hasard entre les rochers ; où l'on ne rencontre que quelques Arabes demi-nus, montés sur leurs ânes, et quelques chameliers de Damas, ou quelques femmes de Bethléem ou de Jéricho, portant sur leurs tètes un panier de raisins d'Ëngaddi , ou une corbeille de colombes qu'elles vont vendre le matin , sous les térébinthes , hors des portes de la ville.
Nous fûmes assis tout le jour en face des portes principales de Jérusalem ; nous fîmes le tour des murs, en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne n'entrait, personne ne sortait ; le mendiant même n'était pas assis contre les bornes ; la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil ; nous ne vîmes rien * nous n'entendîmes rien ; le même vide, le même silence à l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du jour, que si nous eussions passé devant les portes mortes de Poropéia ou d'Herculanum ! Nous ne vîmes que quatre convois funèbres sortir en silence de la porte de
Damas, et s'acheminer le long des mars vers les cimetières turcs ; et de la porte de Sion , lorsque nous y passâmes, qu'un pauvre chrétien mort de la peste le matin, et que quatre fossoyeurs emportaient au cimetière des Grecs. Us passèrent près de nous, étendirent le corps du pestiféré sur la terre, enveloppé de ses habits, et se mirent à creuser en silence son dernier lit, sous les pieds de nos chevaux. La terre autour de la ville était fraîchement remuée par de semblables sépultures que la peste multipliait chaque jour; et le seul bruit sensible, hors des murailles de Jérusalem, était la complainte monotone des femmes turques qui pleuraient les morts l Je ne sais si la peste était la seule cause de la nudité des chemins et du silence profond , autour de Jérusalem et dedans. Je ne Je crois pas , car les Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu, convaincus qu'ils peuvent les atteindre partout, et qu'aucune route ne leur échappe.
— Sublime raison de leur part , mais qui les mène à de funestes conséquences !
A gauche de la plate-forme , du temple et des murs de Jérusalem , la colline qui porte la ville s'affaisse tout à coup , s'élargit , se développe à l'œil en pentes douces , soutenues çà et là par quelques terrasses de pierres roulantes. Cette colline porte à son sommet, à quelques cents pas de Jérusalem , une mosquée et un groupe d'édifices turcs assez semblables à un hameau d'Europe, couronné de son église et de son clocher. C'est Sion ! c'est le palais !
— c'est le tombeau de David ! c'est le lieu de ses inspirations et de ses délices, de sa vie et de son repos! lieu doublement sacré pour moi , dont ce chantre divin a si
souvent touché le cœur et ravi la pensée. C'est le premier des poë'tes du sentiment ! c'est le roi des lyriques ! Jamais la fibre humaine n'a résonné d'accords si intimes , si pénétrants et si graves! jamais la pensée du poëte ne s'est adressée si haut et n'a crié si juste ! jamais l'âme de l'homme ne s'est répandue devant l'homme et devant Dieu en expressions et en sentiments si tendres , si sympathiques et si déchirants ! Tous les gémissements les plus secrets du cœur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes sur les lèvres et sur la harpe de cet homme ! et si Ton remonte à Fépoque reculée où de tels chants retentissaient sur la terre; si Ton pense qu'alors la poésie lyrique des nations les plus cultivées ne chantait que le vin , l'amour , le sang , et les victoires des muses et des coursiers dans les jeux de l'Elide , on est saisi d'un profond étonnement aux accents mystiques du roi prophète qui parle au Dieu créateur comme un ami à son ami , qui comprend et loue ses merveilles , qui admire ses justices, qui implore ses miséricordes, et semble un écho anticipé de la poésie évangélique , répétant les douces paroles du Christ avant de les avoir entendues. Prophète ou non, selon qu'il sera considéré par le philosophe ou le chrétien , aucun d'eux ne pourra refuser au poè'toroi une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre homme î Lisez de l'Horace ou du Pindare après un psaume ! Pour moi , je ne le peux plus !
J'aurais , moi , humble poëte d'un temps de décadence et de silence , j'aurais, si j'avais vécu à Jérusalem, choisi le lieu de mon séjour et la pierre de mon repos précisément où David choisit le sien à Sion. C'est la plus belle
vue de la Judée, et de la Palestine, et de la Galilée. Jérusalem est à gauche avec le temple et ses édifices , sur lesquels le regard du roi ou du poète pouvait plonger sans en être vu. Devant lui , des jardins fertiles , descendant en pentes mourantes, le pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait Técume et la voix. — Plus bas , la vallée s'ouvre et s'étend ; les figuiers, les grenadiers , les oliviers Tombragent : c'est sur quelquesuns de ces rochers suspendus sur Teau courante ; c'est dans quelques-unes de ces grottes sonores , rafraîchies par l'haleine et par le murmure des eaux ; c'est au pied de quelques-uns de ces térébinthes aïeux du térébinthe qui me couvre , que le poëte sacré venait sans doute attendre le soufQequi l'inspirait si mélodieusement! Que ne puis-je l'y retrouver pour chanter les tristesses de mon cœur et celles du cœur de tous les hommes , dans cet âge inquiet, comme il chantait ses espérances dans un âge de jeunesse et de foi ! Mais il n'y a plus de chant dans le cœur de l'homme, car le désespoir ne chante pas. Et tant qu'un nouveau rayon ne descendra pas sur la t!énébreu^e humanité de nos temps, les lyres resteront muettes , et l'homme passera en silence entre deux abîmes de doute , sans avoir ni aimé , ni prié, ni chanté! — Mais je remonte au palais de David. Il plonge ses regards sur la ravine alors verdoyante et arrosée de Josaphat ; une large ouverture dans les collines de l'est conduit de pente en pente , de cime en cime , d'ondulation en ondulation , jusqu'au bassin de la mer Morte , qui réfléchit làbas les rayons du soir, dans ses eaux pesantes et épaisses, comme une épaisse glace de Venise , qui donne une
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teinte mate et plombée à la lumière qui l'effleure. Ce n'est point ce que la pensée se figure, un lac pétrifié dans un horizon triste et sans couleur ! C'est ici un des plus beaux lacs de Suisse ou dltalie, laissant dormir ses eaux tranquilles entre Tombre des hautes montagnes d'Arabie qui s'étendent , comme des Alpes , à perte de vue derrière ses flots , et entre les cimes élancées , pyramidales, coniques, légères, dentelées et étin celantes des dernières montagnes de la Judée. Voilà la vue de Sion. — Passons. —
Il y a une autre scène de paysage de Jérusalem que je voudrais me graver à moi-même dans la mémoire ; mais je n'ai ni pinceau ni couleur. C'est la vallée de Josaphat ! vallée célèbre dans les traditions de trois religions, où les Juifs , les chrétiens et les mahométans s'accordent à placer la scène terrible du jugement suprême! — vallée qui a vu déjà sur ses bords la plus grande scène du drame évangélique : les larmes , les gémissements et la mort du Christ ! vallée où tous les prophètes ont passé tour à tour, en jetant un cri de tristesse et d'horreur qui semble y retentir encore 1 vallée qui doit entendre une fois le grand bruit du torrent des âmes roulant devant Dieu, et se présentant d'elles-mêmes à leur fatal jugement !
Mdme dato.
Nous rentrons , sans avoir violé aucune condition du pacte conclu avec les religieux , au couvent de Saint-Jean dans le Désert. Nous sommes reçus avec une confiance et une charité qui nous attendrissent ; car si nous n'étions
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pas des hommes d'honneur , si un de nos Arabes seulement avait échappé à notre surveillance et communiqué avec ceux qui portaient les pestiférés tout au milieu de nous , ce serait la mort que nous rapporterions peut-être à tout le couvent.
29 octobre 4832.
Parti à cinq heures du matin du désert de Saint-Jean , avec tous nos chevaux, escortes, Arabes d'Abougosh et quatre cavaliers envoyés par le gouverneur de Jérusalem. Nous établissons notre camp à deux portées de fusil des murs, à côté du cimetière turc, tout couvert de petites lentes où les femmes viennent pleurer. Ces tentes sont pleines de femmes, d*enfants et d'esclaves, portant des corbeilles de fleurs qu'elles plantent pour la journée autour du tombeau. Nos cavaliers de Naplouse entrent seuls dans la ville et vont avertir le gouverneur de notre arrivée. Pendant qu'ils portent notre message, nous ôtons nos souliers , nos bottes et nos sous-pieds de drap , qui sont susceptibles de prendre la peste , et nous chaussons desbabouches de maroquin; nous nous frottons d'huile et d'ail , préservatif que j'ai imaginé d'après le fait connu à Constantinople , que les marchands et les porteurs d'huile sont moins sujets à la contagion. Au bout d'une demi-heure , nous voyons sortir de la porte de Bethléem le kiayâ du gouverneur , l'interprète du couvent des moines latins, cinq ou six cavaliers revêtus de costumes éclatants et portant des cannes à pommeaux d'or et d'argent, enfin nos propres cavaliers de Naplouse et quelques jeunes pages aussi à cheval. Nous allons à leur rencontre,
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i^s forment la haie autour de nous, et nous entrons par la porte de Bethléem. Trois pestiférés , morts de la nuit , en sortaient au même moment, et nous disputent un instant le passage avec leurs porteurs , sous la voûte sombre de l'entrée de la ville. Immédiatement après avoir franchi cette voûte , nous nous trouvons dans un carrefour composé de petites et misérables maisons , et de quelques jardins incultes , dont les murs d'enceinte sont éboulés. Nous suivons un moment le chemin le plus large de ce carrefour , il nous mène à une ou deux petites rues aussi obscures, aussi étroites, aussi sales; nous ne voyons , dans ces rues, que des convois de morts qui passent d'un pas précipité en se rangeant contre les murailles , à la voix et sous le bâton levé des janissaires du gouverneur. Çà et là , quelques marchands de pain et de fruits , couverts de haillons , assis sur le seuil de petites échoppes , avec leurs paniers sur leurs genoux , et criant leurs marchandises à la manière de nos halles de grandes villes. De temps en temps une femme voilée paraît à la fenêtre grillée en bois de ces maisons , un enfant ouvre une porte basse et sombre , et vient acheter , pour la famille , la provision du jour. Ces rues sont partout obstruées de décombres , d'immondices amoncelées , et surtout de tas de chiffons de drap ou d'étoffe de coton , teinte en bleu , que le vent balaie comme les feuilles mortes , et dont nous ne pouvons éviter le contact. C'est par ces immondices et ces lambeaux d'étoiïes, dont le pavé des villes d'Orient est couvert , que la peste se communique le plus. Jusqu'ici nous ne voyons , dans les rues de Jérusalem , rien qui annonce la demeure d'une nation ; aucun signe de
richefise, de mouvement et de vie; Taspect extérîeor nous avait trompés comme nous l'avions été si souvent déjà dans d'autres villes de la Grèce ou de la Syrie. La plus misérable bourgade des Alpes ou des Pyrénées , les ruelles les plus négligées de nos faubourgs abandonnés aux dernières classes de nos populations d'ouvriers , ont plus de propreté , de luxe et d'élégance que ces rues dé* sortes de la reine des villes. Nous ne rencontrons que quelques cavaliers bédouins, montés sur des juments arabes , dont le pied glisse , ou s'enfonce dans les trous dont le pavé est labouré. Ces hommes n'ont pas Tair noble et chevaleresque des scheiks arabes de la Syrie et du Liban. Ils ont la physionomie féroce, l'œil du vautour et le costume du brigand.
Après avoir circulé quelque temps dans ces rues toutes semblables, arrêtés de temps en temps par l'interprète du couvent latin, qui, en nous montrant une maison turque en décombres , une vieille porte en bois vermoulu, les débris d'une fenêtre moresque, nous disait : Voilà la maison de Véronique, la porte du Juif-Errant, la fenêtre du Prétoire; paroles qui ne faisaient qu'une pénible im* pression sur nous , démenties qu'elles étaient par Tas* pect évidemment moderne et par l'invraisemblance parlante de ces démonstrations arbitraires ; pieuses fraudes dont personne n'est coupable , parce qu'elles datent de je ne sais qui , et qu'on les répèle peut-être depuis des siècles aux pèlerins dont la crédulité ignorante lés a ellemême inventées. — On nous montre enfin le toit du cou* vent latin , mais nous ne pouvons y entrer. Les religieux sont en quarantaine , le monastère est fermé en temps de
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peste. Une petite maison qui en dépend reste seulement ouverte aux étrangers sous la direction du religieux, curé de Jérusalem ; elle n'a qu'une ou deux chaml)res , elles sont occupées , nous n'y allons pas. On nous introduit dans une petite cour carrée , enceinte de toutes parts par de hautes arcades qui portent des terrasses ; c'est la cour d'un couventi Les religieux viennent sur les terrasses et s'entretiennent quelques moments avec nous en espagnol et en italien. Aucun d'eux ne parie français; ceux que nous voyons sont prescpie tous des vieillards à la physionomie douce , vénérable et heureuse. Ils nous accueillent avec gaieté et cordialité , et paraissent regretter beaucoup que la calamité régnante leur interdise toute communication avec des hôtes exposés comme nous à prendre et à donner la peste. Nous leur apprenons des nouvelles d'Europe ; ils nous offrent les secours que leur pays comporte. Un boucher tue des moutons pour nous , dans la cour. On nous descend des pains frais par une corde , du haut des terrasses. Nous recevons d'eux , par la même voie, une provision de croix, de chapelets et d'autres pieuses curiosités, dont ils ont toujours des magasins abondamment fournis ; nous leur remettons en échange quelques aumônes, et des lettres dont leurs amis de Chypre et de Syrie nous ont chargés pour eux. Chaque objet qui passe de nous à eux est soumis d'abord à une rigoureuse fumigation, puis plongé dans un vase d'eau froide , et hissé enfin au sommet de la terrasse , dans un bassin de cuivre suspendu à une corde. Ces pauvres religieux paraissent plus terrifiés que nous du danger qui les environne. Ils ont si souvent éprouvé qu'une légère
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imprudence dans l'observation des règles sanitaires enlevait en peu de moments un couvent tout entier, qu'ils les observent avec une rigoureuse fidélité. Us ne peuvent comprendre comment nous nous sommes jetés volontairement et de gaieté de cœur dans cet océan de contagion, dont une seule goutte fait pâlir. Le curé de Jérusalem , au contraire, forcé par état de courir les chances de ses paroissiens, veut nous persuader qu41 n*y a point de peste.
Après une demi-heure de conversation avec ces religieux , la cloche les appelle à la messe. Nous leur £sdsons nos remerciements; ils nous adressent leurs vœux de bon voyage ; nous envoyons à notre camp les provisions et les vivres dont nous sommes pourvus, et nous sortons de la cour du couvent.
Après avoir descendu quelques autres rues semblables à celles que je viens de décrire, nous nous trouvâmes sur une petite place , ouverte au nord sur un coin du ciel et de la colline des Oliviers; à notre gauche, quelques marches à descendre nous conduisirent sur ua parvis découvert. La façade de Téglise du Saint-Sépulcre donnait sur ce parvis. L'église du Saint-Sépulcre a été tant et si bien décrite, que je ne la décrirai pas de nouveau. C'est, à l'extérieur surtout , un vaste et beau monument de répoque byzantine ; l'architecture en est grave , solennelle , grandiose et riche, pour le temps où elle fut construite ; c'est un digne pavillon jeté par la piélé des hommes sur le tombeau du Fils de l'homme. A comparer cette église avec ce que le même temps a produit, on la trouve supérieure à tout. Sainte-Sophie, bien plus colossale, est bien plus barbare dans sa forme , ce n'est au dehors
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qu^une montagne de pierres flanquée de collines de pierres; le Saint-Sépulcre, au contraire , est une coupole aérienne et ciselée , où la taille savante et gracieuse des portes , des fenêtres , des chapiteaux et des corniches , ajoute à la masse l'inestimable prix d'un travail habile, où la pierre est devenue dentelle pour être digne d'entrer dans ce monument élevé à la plus grande pensée humaine ; où la pensée même qui Ta élevé est écrite dans les détails comme dans l'ensemble de l'édifice. II est vrai que l'église du Saint-Sépulcre n'est pas telle aujourd'hui que sainte Hélène , mère de Constantin , la construisit ; les rois de Jérusalem la retouchèrent et l'embellirent des ornements de cette architecture semi-occidentale , semimoresque , dont ils avaient trouvé le goût et les modèles en Orient. Mais telle qu'elle est maintenant à l'extérieur, avec sa masse byzantine et ses décorations grecques, gothiques et arabesques, avec les déchirures même, stigmates du temps et des barbares , qui restent imprimées sur sa façade , elle ne fait point contraste avec la pensée qu'on y apporte , avec la pensée qu'elle exprime ; on n'éprouve pas , à son aspect , cette pénible impression d'une grande idée mal rendue , d'un grand souvenir profané par la main des hommes ; au contraire , on se dit involontairement : Voilà ce que j'attendais. L'homme a fait ce qu'il a pu de mieux. Le monument n'est pas digne du tombeau , mais il est digne de cette race humaine qui a voulu honorer ce grand sépulcre ,' et l'on entre dans le vestibule voûté et sombre de la nef, sous le coup de cette première et grave impression.
 gauche , en entrant sous ce vestibule qui ouvre sur
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le parvis même de la nef, dans renfoncement d^une large et profonde niche qui portait jadis des statues , les Turcs ont établi leur divan ; ils sont les gardiens du Saint-Sépulcre, qu'eux seuls ont le droit de fermer ou d'ouvrir. Quand je passai , cinq ou six figures vénérables de Turcs, à longues barbes blanches, étaient accroupies sur ce divan recouvert de riches tapis d'Alep , des tasses à café et des pipes étaient autour d'eux sur ces tapis; ils nous saluèrent avec dignité et grâce , et donnèrent ordre à un des surveillants de nous accompagner dans toutes les parties de l'église. Je ne vis rien sur leurs visages , dans leurs propos ou dans leurs gestes , de cette irrévérence dont on les accuse. Ils n'entrent pas dans l'église , ils sont à la porte , Us parlent aux chrétiens avec la gravité et le respect que le lieu et l'objet de la visite comportent. Possesseurs , par la guerre , du monument sacré des chrétiens, ils ne le détruisent pas,. ils n'en jettent pas la cendre au vent ; ils le conservent , ils y maintiennent un ordre, une police, une révérence silencieuse que les communions chrétiennes, qui se le disputent, sont bien loin d'y garder elles-mêmes. Us veillent à ce que la relique commune de tout ce qui porte le nom de chrétien soit préservée pour tous, afin que chaque communion jouisse , à son tour, du culte qu'elle veut rendre au saint tombeau. Sans les Turcs , ce tombeau que se disputent les grecs et les catholiques , et les innombrables ramifications de ridée chrétienne , aurait déjà été cent fois un objet de lutte entre ces communions haineuses et rivales, aurait tour à tour passé exclusivement de l'une à l'autre, et aurait été interdit, sans doute, aux ennemis de la
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communion triomphante. Je ne vois pas là de quoi accuser et injurier les Turcs. Cette prétendue intolérance brutale, dont les ignorants les accusent, ne se manifeste que par de la tolérance et du respect pour ce que d'autres hommes vénèrent et adorent. Partout où le musulman voit IMdée de Dieu dans la pensée de ses frères , il s'incline et il respecte. Il pense que l'idée sanctifie la forme. C'est le seul peuple tolérant. Que les chrétiens sjnterrogent et se demandent de bonne foT^ce giTlis auraient fait si les destinées de la ^ue^ft l<^"»* avaiftnf. twni^ifl Mecque et la Kaaba> Les Turcs viendraient-ils de touteg les parties de l'Europe et de l'Asie y vénérer en paix les monumentsconservés de Tislamisme ? ^
Au bout ae ce vestibule, nous nous trouvâmes sous la large coupole de l'église. Le centre de cette coupole, que les traditions locales donnent pour le centre de la terre, est occupé par un petit monument renfermé dans le grand, comme une pierre précieuse enchâssée dans une autre. Ce monument intérieur est un carré long, orné de quelques pilastres, d'une corniche et d'une coupole de maii)re, le tout de mauvais goût et d'un dessin tourmenté et bizarre ; il a été reconstruit , en 481 7, par un architecte européen, aux frais de l'église grecque qui le possède maintenant. Tout autour de ce pavillon intérieur du sépulcre, règne le vide de la grande coupole extérieure ; on y circule librement, et l'on trouve de piliers en piliers, des chapelles vastes et profondes qui sont affectées chacune à un des mystères de la passion du Christ ; elles renferment toutes quelques témoignages réels ou supposés des scènes de la Rédemption ; la partie de l'église
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du. Saint-Sépulcre qui n*est pas sous la coupole est exclusivement réservée aux Grecs schismatiques ; une séparation en bois peint, et couverte de tableaux de Técole grecque, divise celte nef de l'autre. Malgré la bizarre profusion de mauvaises peintures et d'ornements de tous genres dont les murs et l'autel sont surchargés, son ensemble est d'un effet grave et religieux ; on sent
que la prière, sous toutes les formes, a envahi ce sanctuaire , et accumulé tout ce que des générations superstitieuses, mais ferventes, ont cru avoir de précieux devant Dieu ; un escalier taillé dans le roc conduit de là au sommet du Calvaire où les trois croix furent plantées : le Calvaire, le tombeau et plusieurs autres sites du drame de la Rédemption, se trouvent ainsi accumulés sous le toit d'un seul édifice d'une médiocre étendue; cela semble peu conforme aux récits des Évangiles, et et l'on est loin de s'attendre à trouver le tombeau de Joseph d'Arimathie taillé dans le roc hors des murs de Sion, à cinquante pas du Calvaire, lieu des exécutions, renfermé dans l'enceinte des murailles modernes; mais les traditions sont telles et elles ont prévalu, f^'esprit ne conteste pas sur une pareille scène , pour quelques pas de différence entre les vraisemblances historiques et les traditions ; que ce fût ici ou là, toujours est-il que ce ne fut pas loin des sites qu'on nous désigne. Après un moment de méditation profonde et silencieuse donné, dans chacun de ces lieux sacrés, au souvenir qu'il retraçait, nous redescendîmes dans l'enceinte de l'église, et nous pénétrâmes dans le monument intérieur qui sert de rideau de pierre ou d'enveloppe au tombeau môme : il
est divisé en deux petits sanctuaires; dans le premier se trouve la pierre où les anges étaient assis quand ils répondirent aux saintes femmes : // n'est plus là y il est ressuscité ; le second et dernier sanctuaire renferme le Sépulcre, recouvert encore d'une espèce de sarcophage de marbre blanc qui entoure et cache entièrement à l'œil la substance même du rocher primitif dans lequel le sépulcre était creusé. Des lampes d'or et d'argent, alimentées éternellement, éclairent cette chapelle, et des parfums y brûlent nuit et jour ; l'air qu'on y respire est tiède et embaumé; nous y entrâmes un à un, séparément, sans i^ermettrc à aucun des desservants du temple d'y pénétrer avec nous, et séparés par un rideau de soie cramoisie du premier sanctuaire. Nous ne voulions pas qu'aucun regard troublât la solennité du lieu ni l'intimité lies impressions qu'il pourrait inspirer à chacun selon sa pensée et selon la mesure et la nature de sa foi dans le grand événement que ce tombeau rappelle ; chacun de nous y resta environ un quart d'heure, et nul n'en sortit les yeux secs. Quelle que soit la forme que les méditations intérieures , la lecture de l'histoire, les années, les vicissitudes du cœur et de l'esprit de l'homme, aient donnée au sentiment religieux dans son âme, soit qu'il ait gardé la lettre du christianisme , les dogmes de sa mère, soit qu'il n'ait qu'un christianisme philosophique et selon l'esprit, soit que le Christ pour lui soit un Dieu crucifié, soit qu'il ne voie en lui que le plus saint des hommes divinisé par la vertu , inspiré par la vérité suprême et mourant pour rendre témoignage à son Père ; que Jésus soit à ses yeux le fils de Dieu ou le fils de
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rhomme, la divinité faite homme ou l'humanité divinisée, toujours est-il que le christianisme est la religion de ses souvenirs» de son cœur et de son imagination ; qu'il ne s'est pas tellement évaporé au vent du siècle et de la vie, que rame où on le versa n'en conserve la première odeur, et que Taspect des lieux et des monuments visibles de son premier culte ne rajeunisse en lui ses impressions, et ne Tébranie d'un solennel frémissement. Pour le chrétien ou pour le philosophe, pour le moraliste ou pour rhistorien, ce tombeau est la borne qui sépare deux mondes, le monde ancien et le monde nouveau ; c*est le point de départ d'une idée qui a renouvelé l'univers, d'une civilisation qui a tout transformé, d'une parole qui a retenti sur tout le globe : ce tombeau est le sépulcre du vieux monde et le berceau du monde nouveau; aucune pierre ici-bas n'a été le fondement d'un si vaste édifice ; aucune tombe- n'a été si féconde ; aucune doctrine ensevelie trois jours ou trois siècles n'a brisé d'une manière aussi victorieuse le rocher que l'homme avait scellé sur elle, et n'a donné un démenti à la mort par une si éclatante et si perpétuelle résurrection !
J'entrai à mon tour et le dernier dans le Saint-Sépulcre, l'esprit assiégé de ces idées immenses, le cœur ému d'impressions plus intimes , qui restent mystères entre l'homme et son âme, entre l'insecte pensant et le Créateur : ces impressions ne s'écrivent point ; elles s'exhalent avec la fumée des lampes pieuses, avec les parfums des encensoirs, avec le murmure vague et confus des soupirs; elles tombent avec les larmes qui viennent aux yeux au souvenir des premiers noms que nous avons balbutiés
dans notre enfance, du père et de la mère qui nous les ont enseignés, des frères, des sœurs, des amis avec lesquels nous les avons murmurés; toutes les impressions pieuses qui ont remué notre âme à toutes les époques de la vie, toutes les prières qui sont sorties de notre cœur et de nos lèvres au nom de celui qui nous apprit à prier son père et le nôtre ; toutes les joies, toutes les tristesses de la pensée dont ces prières furent le langage, se réveillent au fond de Tâme, et produisent, par leur retentissement, par leur confusion , cet éblouissement de l'intelligence, cet attendrissement du cœur qui ne cherchent point de paroles , mais qui se résolvent dans des yeux mouillés, dans une poitrine oppressée, dans un front qui s'incline et dans une bouche qui se colle silencieusement sur la pierre d'un sépulcre. Je restai longtemps ainsi, priant le ciel, le père, là, dans le lieu même où la plus belle des prières monta pour la première fois vers le ciel ; priant pour mon père ici-bas , pour ma mère dans un autre monde, pour tous ceux qui sont ou qui ne sont plus, mais avec qui le lien invisible n'est jamais rompu ; fa communion de Tamour existe toujours; le nom de tous les êtres que j'ai connus, aimés, dont j*ai été aimé, passa de mes lèvres sur la pierre du Saint-Sépulcre. Je ne priai qu'après pour moi-même ; ma prière fut ardente et forte ; je demandai de la vérité et du courage devant le tombeau de celui qui jeta le plus de vérité dans ce monde, et mourut avec le plus de dévouement à cette vérité dont Dieu l'avait fait le verbe ; je me souviendrai à jamais des paroles que je murmurai dans cette heure de crise pour ma vie morale. Peut-être fus-je