‹ Œuvres complètes de M.A. de Lamartine (volume 3)Chapitre 8 sur 51 · VII · texte numérisé non relu

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quai. La lune en avançant a laissé derrière elle comme une traînée de sable rouge dont elle semble avoir semé la moitié du ciel ; le reite est bleu et blanchit à mesure qu'elle approche. Â un horizon de deux milles à peu près, entre deux petites Iles, dont Tune a des falaises élevées et jaunes comme le Colysée à Rome, et dont l'autre est violette comme des fleurs de lilas, on voit sur la mer le mirage d'une grande ville ; l'œil y est trompé : on voit étinceler des dômes , des palais aux façades éblouissantes, de longs quais inondés d'une lumière douce et sereine ; à droite et à gauche, les vagues blanchissent et semblent l'envelopper ; on dirait Venise ou Malte dormant au milieu des flots. Ce n'est ni une Ile ni ane ville, c'est la réverbération de la lune au point où son disque tombe d'aplomb sur la mer; plus près de nous , cette réverbération s'étend et se prolonge, et roule un fleuve d'or et d'argent entre deux rivages d'asur. A notre gauche, le golfe étend jusqu'à un cap élevé la chaîne longue et sombre de ses collines inégales et dentelées; à droite , c'est une vallée étroite et fermée où coule une belle fontaine à l'ombre de quelques arbres; derrière, c'est une colline plus haute couverte jusqu'au sommet d'oliviers que la nuit fait paraître noirs; depuis la cime de cette colline jusqu'à la mer, des tours grises, des maisonnettes blanches percent çà et là lobscurité monotone des oliviers, et attirent l'œil et la pensée sur la demeure de l'homme. Plus loin encore , et à l'extrémité du golfe, trois énormes rochers s'élèvent sans bases sur les flots ; de formes bizarres , arrondis comme des cailloux , polis par la vague et les tempêtes, ces cailloux sont des mon-

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tagnes; jeux gigantesques d'un océan primitif dont Ids mers ne sont sans doute qu'une faible image.

45 jQlUet.

Nous avons visité la maison du capitaine de notre brick. Jolie demeure, modeste, mais ornée. Nous fûmes reçus par la jeune femme , souffrante et triste du départ précipité de son mari. Je lui offris de la prendre à bord et de nous accompagner pendant ce voyage, qui devait être plus long que les voyages ordinaires d'un bâtiment de commerce. Sa santé sV opposait ; elle allait seule , sans enfants et malade , compter de longs jours , et de longues SHinées peut-être, pendant Tabsence de son mari. Sa figure douce et sensible portait l'empreinte de cette mélancolie de son avenir et de cette solitude de son cœur. La maison ressemblait à une maison flamande; ses murs étaient tapissés des portraits de vaisseaux qne le capi* taine avait commandés; non loin de là , il nous mena voir dans la campagne une maison où il se préparait, quoique jeune , un asile pour se retirer du vent et do flot. Je fus bien aise d'avoir vu l'établissement cbampétre où cet homme méditait d'9vance son repos et son bonheur pour sa vieillesse. J'ai toujours aimé à connaître le foyer, les circonstances domestiques de ceux avec qui j'ai dû avoir affaire dans ce monde. C'est une partie d'eux-mêmes, c'est une seconde physionomie extérieure qui donne la clef de leur caractère et de leur destinée.

La plupart de nos matelots sont aussi de ces villages. Hommes doux , pieux , gais , laborieux , maniant le veut,

la tempête et la vague, avec cette régularité calme et silencieuse de jios laboureurs de Saint-Point maniant la herse ou la charrue; laboureurs de mer, paisibles et chantants comme les hommes de nos vallées, suivant aux rayons du soleil du matin leurs longs sillons fumants sur les flancs de leurs collines.

46 jaUlet.

Béveillé de bonne heure, j'entendis ce matin sur le pont immobile la voix des matelots avec le chant du coq et le bêlement de la chèvre et de nos moutons. Quelques voix de femmes et des voix d'enfants complétaient Tillusion ; j'aurais pu me croire couché dans la chambre de bois d'une cabane de paysans , sur les bords du lac de Zurich ou de Lucerne. Je montai , c'étaient des enfants de quelques-uns de nos matelots que leurs femmes avaient amenés à leurs pères. Ceux-ci les asseyaient sur les canons, les tenaient debout sur les balustrades du navire , les couchaient dans la chaloupe, les berçaient dans le hamac avec cette tendresse dans l'accent et ces larmes dans les yeux qu'auraient pu avoir des mères ou des nourrices. Braves gens aux cœurs de bronze contre les dangers , aux cœurs de femmes pour ce qu'ils aiment , rudes et doux comme l'élément qu'ils pratiquent ! Qu'il soit pasteur, qu'il soit marin , l'homme qui a une famille a un cœur pétri de sentiments humains et honnêtes. L'esprit de famille est la seconde âme de l'humanité ; les législateurs modernes Tout trop oublié ; ils ne songent qu'aux nations et aux individualités ; ils omettent la famille, source

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unique des populations fortes et pures , sanctuaire des traditions et des mœurs , où se retrempent toutes les vertus sociales ; la législation, même après le christianisme, a été barbare sous ce rapport; elle repousse Thomme de Fesprit de famille , au lieu de Ty convier. Elle interdit à la moitié des hommes , la femme , Tenfant , la possession du foyer et du champ; elle devait ces biens à tous, dès qu'ils ont âge d'homme ; il ne fallait les interdire qu'aux coupables. La famille est la société en raccourci ; mais c'est la société où les lois sont naturelles , parce qu'elles sont des sentiments. Excommunier de la famille aurait pu être la plus grande réprobation , la dernière flétrissure de la loi ; c'eût été la seule peine de mort d'une législation chrétienne et humaine : la mort sanglante devrait être effacée depuis des siècles.

Juillet , toajoiirs monillé par rent contraire.

 un mille à l'ouest , sur la côte , les montagnes sont cassées comme à coups de massue; les fragments énormes sont tombés , çà et là , sur les pieds des montagnes ou sous les flots bleus et verdâtres de la mer qui les baigne. La mer y brise sans cesse , et de la lame qui arrive avec un bruit alternatif et sourd contre les rochers, s'élancent comme des langues d'écume blanche qui vont lécher les bords salés. Ces morceaux entassés de montagnes, car ils sont trop grands pour qu'on les appelle rochers , sont jetés et piles avec une telle confusion les uns sur les autres, qu'ils forment une quantité innombrable d'anses étroites, de voûtes profondes, de grottes sonores, de ca-

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vités sombres dont les enfants de deux ou trois cabanes de pécheurs du voisinage connaissent seuls les roules, les sinuosités et les issues. Une de ces cavernes, dans laquelle on pénètre par l'arche surbaissée d'un pont naturel, couvert d'un énorme bloc de granit, donné accès à la mer et s'ouvre ensuite sur une étroite et obscure vallée que la mer remplit tout entière de ses flots limpides et aplanis comme le firmament dans une belle nuit. C'est une calangue connue des pécheurs, où, pendant que la vague mugit et écume au dehors , en ébranlant de son choc les flancs de la côte , les plus petites barques sont à Tabri ; on y aperçoit à peine ce léger bouillonnement d'une source qui tombe dans une nappe d'eau. La mer y conserve celte belle couleur d'un jaune verdâtre et moiré, que voit si bien l'œil des peintres de marine , mais qu'ils ne peuv^nlrjamais rend n^ exactement, car l'œil voit plus que la main ne peut imiter.

Sur les deux flancs de cette vallée marine montent à perte de vue deux murailles de rochers presque à pic , sombres et d'une couleur uniforme, pareille à celle du mâchefer quelque temps après qu'il est tombé dans la fournaise. Aucune plante, aucune mousse n'y trouve même une fenle pour se suspendre et s'enraciner, pour y faire flotter ces guirlandes de lianes et ces fleurs que Ton voit si souvent onduler sur les parois des rochers de la Savoie , à des hauteurs où Dieu seul peut les respirer ; nues, droites, noires, repoussant l'œil, elles ne sont là que pour défendre de l'air de la mer les collines de vignes et d'oliviers qui végètent sous leur abri. Images de ces hommes dominant une époque ou une nation , exposés à

EN ORIENT. ia

toutes les injures du temps et des tempêtes pour protéger des faommes plus faibles et plus heureux. Au fond de la calangue , la mer s'élargit un peu , serpente , prend une teinte plus claire à mesure qu'elle découvre plus de ciel , et finit enfin par une belle nappe d'eau dormante sur un lit de petits coquillages violets concassés et serrés coomie du sable. Si vous mettez le pied hors de la chaloupe qui vous a porté jusque-là , vous trouvez à gauche , dans le creux d'un ravin, une source d'eau douce, fraîche et pure ; puis , en tournant à droite , un sentier de chèvres, pierreux , rapide , inégal , ombragé de figuiers sauvages et d'azeroliers , qui descend des terres cultivées vers cette solitude des flots. Peu de sites m'ont autant frappé , autant alléché dans mes voyages. C'est ce mélange parfait de grâce et de force qui forme la beauté accomplie dans l'harmonie des éléments comme dans l'être animé ou pensant. C'est cet hymen mystérieux de la terre et de la mer, surpris , pour ainsi dire , dans leur union la plus intime et la plus voilée. C'est cette image du cahne et de la solitude la plus inaccessible , à cété de cet orageux et tumultueux théâtre des tempêtes, tout près du retentissement de ses flots. C'est un de ces nombreux chefsd'œuvre de la création, que Dieu a répandus partout comme pour se jouer avec les contrastes , mais qu'il se plait à cacher, le plus souvent , sur les cimes impraticables des monts escarpés , dans le fond des ravins sans

accès, sur les écoeils les plus inabordables de l'Océan, comme des joyaux de la nature qu elle ne découvre que raremeot à des hommes simples, à des bergers, à des pécheurs, aux voyageurs, aux poètes, ou à la pieuse contemplation des solitaires.

44 Juillet 183:9.

A dix heures , brise de Touest qui s'élève ; nous levons l'ancre à Irois heures ; nous n'avons bientôt plus que le ciel et les flots pour horizon ; — mer étiucelante , — mouvement doux et cadencé du brick, — murmure de la vague aussi régulier que la respiration d*une poitrine humaine. Cette alternation régulière du flot, du vent dans la voile, se retrouve dans tous les mouvements, dans tous les bruits de la nature ; estrce qu*elle ne respirerait pas aussi? Oui, sans aucun doute, elle respire, elle vit, elle pense, elle souffre et jouit, elle sent, elle adore son divin auteur. Il n'a pas fait la mort ; la vie est le signe de toutes ses œuvres.

45 juillet 483S, en pleine mer, 8 henres du soir.

Nous avons vu s'abaisser les dernières cimes des montagnes grises des côtes de France et dltalie , puis la ligne bleue, sombre, de la mer à l'horizon a tout submergé; Tœil , à ce moment où l'horizon connu s'évanouit , parcourt l'espace et le vide flottant qui l'entoure , comme un infortuné qui a perdu successivement tous les objets de ses affections , de ses habitudes , et qui cherche en vain où reposer son cœur.

Le ciel devient la grande et unique scène de contemplation ; puis le regard retombe sur ce point imperceptible noyé dans l'espace , sur cet étroit navire devenu l'univers entier pour ceux qu'il emporte.

EN ORIENT. Id

Le maître d'équipage est à la barre: sa ligure mâle eC impassible , son regard ferme et vigilant , fixé tantôt sur rhabitacle pour y chercher l'aigraOe, tantdt sor la proiie pour y découvrir, à travers les cordages dn mât de misaine, sa route à travers les lames ; son bras droit posé sur la barre , et d'un moovonent imprimant sa volonté à l'immense masse du vaisseau ; tout montre en loi la gravité de son œuvre , le destin dn navire , la vie de trente personnes roulant en ce moment dans son large front et pesant dans sa main robuste.

 l'avant du pont , les matelots sont par groupes, assis, debout , couchés sur les planches de sapin luisant, oo sor les câbles roulés en vastes sfûrales; les uns raccommodant les vieilles voiles avec de grosses aiguilles de fer, comme de jeunes filles brodant le voile de leurs noces oo le rideau de leur lit virginal ; les autres se penchant sor les balustrades, r^ardant sans les voir les vagues écornantes comme nous r^ardons les pavés d'une roote cent fois battue , et jetant au vent avec indifférence les bouffées de fumée de leurs pipes de terre rouge. Ceox-d donnent à boire aux poules dans leurs longues anges ; ceux-là tiennent à la main une poignée de foin , et font brouter la chèvre dont ils tiennent les cornes de l'autre main ; ceux-4à jouent avec deux beaux moutons qui sont juchés entre les deux mâts dans la haute chaloupe suspendue ; ces pauvres animaux élèvent leur tète inquiète au-dessus des bordages, et ne voyant que la plaine ondoyante blanchie d'écume , ils bêlent après le rocher et la mousse aride de leurs montagnes.

A l'extrémité du navire , l'horizon de ce monde flot-

tant , c'est la proue aiguë précédée do son mât de beaupré incliné sur la mer ; ce mât se dresse à l'avant du vaisseau comme le dard d'un monstre marin. Les ondulations de la mer, presque insensibles au centre de gravité, au milieu du pont , font décrire à la proue des oscillations lentes et gigantesques. Tantôt elle semble diriger la route du vaisseau vers quelque étoile du firmament , tantôt le plonger dans quelque vallée profonde de l'Océan ; car la mer semble monter et descendre sans cesse quand on est à l'extrémité d'un vaisseau qui , par sa masse et sa longueur, multiplie l'effet de ces vagues ondulées.

Nous, séparés par le grand mât de cette scène de mœurs maritimes , nous sommes assis sur les bancs de quart , ou nous nous promenons avec les officiers sur le pont , regardant descendre le soleil et monter les vagues.

Au milieu de toutes ces figures mâles , sévères , pensives, une enfant , les cheveux dénoués et flottants sur sa robe blanche, son beau visage rose, heureux et gai, entouré d'un chapeau de paille de matelot , noué sous son menton, joue avec le chat blanc du capitaine, ou avec une nichée de pigeons de mer, pris la veille , qui se couchent sous l'affût d'un canon et auxquels elle émiette le pain de son goûter.

Cependant le capitaine du navire , sa montre marine à la main , et épiant en silence à l'occident la seconde précise où le disque du soleil réfracté de la moitié de son disque semble toucher la vague et y flotter un moment avant d'y être submergé entier, élève la voix et dit : Messieurs, la prière! Toutes les conversations cessent , tous les jeux finissent, les matelots jettent à la mer leur

cigare encore enflammé , ils ôlent leurs bolRQ à Dieu dans laine rouge , les tiennent à la main , et viennei9ette face nouiiler entre les deux mâts. Le plus jeune d*enlreXton ouvre le livre de prières et chante VAve , maris steila^ et les litanies sur un mode tendre, plaintif et grave, qui semble avoir été inspiré au milieu de la mer et de cette mélancolie inquiète des dernières heures du jour où tous les souvenirs de la terre , de la chaumière , du foyer, remontent du cœur dans la pensée de ces hommes simples. Les ténèbres vont redescendre sur les flots et engloutir jusqu'au matin , dans leur obscurité dangereuse, la route des navigateurs , et les vies de tant d'êtres qui n'ont plus pour phare que la Providence , pour asile que la main invisible qui les soutient sur les flots. Si la prière n'était pas née avec Tbomme même, c'est là qu'elle eût été inventée , par des hommes seuls avec leurs pensées et leurs faiblesses, en présence de l'abîme du ciel où se perdent leurs regards , de l'abîme des mers dont une planche fragile les sépare ; au mugissement de l'Océan qui gronde , siffle, hurle , mugit comme les voix de mille bêtes féroces ; aux coups du vent qui fait rendre un son aigu à chaque cordage ; aux approches de Ta nuit qui grossit tous les périls et multiplie toutes tes terreurs. Mais la prière ne fut jamais inventée , elle naquit du premier soupir, de la première joie , de la première peine du cœur humain, ou plutôt l'homme ne naquit que pour la prière : glorifier Dieu ou l'implorer, ce ful^ sa seule mission ici-bas ; tout le reste périt avant lui ou avec lui ; mais le cri de gloire, d'admiration ou d'amour, qu'il élève vers son créateur, en passant sur la terre, ne périt pas; il remonte , il re-

tant , c*est ^ pré indicé ^

leu , comme Técho de sa sa magnificence ; il est lemeot divine en l'homme, ne et avec orgueil , car cet lui-là seul qui peut en avoir,

ilé ces pensées ou d'autres pen- / dans notre silence , qu'un cri clu vaisseau qui regardait l'orient. Un ittu. 6r I un navire en feu ! Nous nous

précipitâmes pt>^^ ir ce feu lointain sur les flots. £n effet , un large charbon de feu flottait à l'orient sur l'extrémité de l'horizon de la mer, puis , s'élevant et s'arrondissant en peu de minutes , nous reconnûmes la pleine lune enflammée par la vapeur du vent d'ouest, et sortant lentement des flots comme un disque de fer rouge que le forgeron tire avec ses tenailles de la fournaise , et qu'il suspend sur l'onde où il va l'éteindre. Du côté opposé du ciel , le disque du soleil , qui venait de descendre , avait laissé à l'occident comme un banc de sable d'or, semblable au rivage de quelque terre inconnue. Nos regards flottaient d'un bord à l'autre entre ces deux magnificences du ciel. Peu à peu les clartés de ce double crépuscule s'éteignirent ; des milliers d^étoiles naquirent au-dessus de nos têtes , comme pour tracer la route à nos mâts qui passèrent de l'une à l'autre; on commanda le premier quart de la nuit, on enleva du pont tout ce qui pouvait gêner la manœuvre , et les matelots vinrent , l'un après l'autre , dire au capitaine : Que Dieu soit avec nous ! Je continuai de me promener quelque temps en silence

sur le pont; puis je descendis rendant grâce à Dieu dans mon cœur d^avoir permis que je visse encore cette face inconnue de sa nature. Mon Dieu I mon Dieu I voir ton œuvre sous toutes ses faces , admirer ta magnificence sur les montagnes ou sur les mers , adorer et bénir ton nom qu'aucune lettre ne peut contenir I c'est là toute la vie 1 Multiplie la nôtre pour multiplier l'amour et l'admiration dans nos cœurs ! Puis tourne la page , et fais-nous lire dans un autre monde les merveilles sans fin du livre de ta grandeur et de ta bonté 1

46 jnUlet 4 852 y en pleine mer.

Nous avons eu toute la nuit et tout le jour une belle mais forte mer. Le soir, le vent fraîchit, la lame se forme et commence à rouler pesamment sur les flancs du brick ; lune éclatante qui prolonge des torrents d'une clarté blanche et ondoyante dans les larges vallées liquides , creusées entre les grandes vagues. Ces lueurs flottantes de la lune ressemblent à des ruisseaux d^eau courante , à des cascades d'eau de neige dans le lit des vertes vallées du Jura ou de la Suisse. Le vaisseau descend et remonte lourdement chacune de ses ravines profondes. Pour la première fois, dans ce voyage, nous entendons les plaintes , les gémissements du bois ; les flancs écrasés du brick rendent, sous le coup de chaque lame , un bruit auquel on ne peut rien comparer que les derniers mugissements d'un taureau frappé par la hache, et couché sur le flanc dans les convulsions de l'agonie. Ce bruit môle dans la nuit aux rugissements de cent mille vagues, vil. 5

Ml VOYAGE

aux bonds gigantesques du navire , aux craquements des mâts , au sifflement des rafales , à la poussière de Técume qu'elles lancent et qu'on enlend pleuvoir en sifflant sur le pont , aux pas lourds et précipités des hommes de quart , qui courent à la manœuvre, aux paroles rares, fermes et brèves , de l'officier qui commande ; tout cela forme un ensemble de sons significatifs et terribles qui élnranlent bien phts profondément Tàme humaine que le coup de canon sur le champ de bataille. Ce sont de ces soènes auxquelles il faut avoir assisté, pour connaîlre la face pénible de la vie des marins , et pour mesurer sa propre sensibilité morale et physique !

La nuit entière se passe ainsi sans sommeil. Au lever dy jour, le vent tombe un peu , la lame ne déferle plus ; e'est*à-dire qu'elle ne se couronne plus d'écume; tout annonce une belle journée ; nous apercevons à travers la brume colorée de l'horizon les hautes et longues chaînes des moDtagnes de Sardaigne. Le capitaine nous promet une mer calme et plane comme un lac entre cette Ile e€ la Sicile. Nous filons huit nœuds, qaeiqueforsDeuf; à chaque quart d'heure , les côtes éclatantes vers lesquelles le vent nous emporte , se dessinent avec plus de netteté ; les golfes se creusent , les caps s'avancent , les rochers blancs se dressent sur les flots, les maisons, les champs cultivés commencent à se distinguer sur les flancs de l'île. A midi , noos touchons à l'entrée du golfe de Saint4^erre; mais au moment de doubler les écueils qui le ferment ^ un ouragan subit de vent du nord éclate dans nos voiles; la lame déjà grosse de la nuit donne prise au vent, et s'amoncèle en véritables coltines mouvantes; tout Tho»

£N ORIKNT. M

rizoo n'est qu'une nappe d'écume; le vaiaseau chancelle tour à tour sur la crête de toutes les vagues, puis se précipite presque perpendiculairement dans les profondeurs qui les séparent ; en vain nous persistons à vouloir chercher un abri dans le golfe. A l'instant où nous doublons le cap pour y entrer, un vent furieux et sifflant comme une volée de flèches s'échappe de chaque vallon , de chaque anse de la côte , et jette le brick sur le flanc ; on a le temps à peiue de serrer les voiles ; nous ne gardons que les voiles basses où nous serrons le vent; le capitaine court lui-même à la barre du gouvernail; le navire alors , comme un cheval contenu par une main vigoureuse et dont on tient la bride courte, semble piaffer sur l'écume du golfe , les flots rasent les bords du pont , du côté où le navire est incliné , et tout le flanc gauche jusqu'à la quille est hors de l'eau ; npus.fi Ions ainsi environ vingt minutes , dans l'espoir d'atteindre la petite rade de la ville de Saint-Pierre ; nous voyons déjà les vignes et les maisonnettes blanches à une portée de canon ; mais la tempête augmente, le vent nous frappe comme un boulet; nous sommes contraints de céder et de virer périlleusement de bord , sous le coup même le plus violent de la rafale. Nous réussissons , et nous sortons du golfe par la même manœuvre qui nous y à lancés ; nous nous retrouvons au large sur une mer horrible. La fatigue de la nuit et du jour nous fait vivement désirer un abri avant une seconde nuit que tout nous fait appréhender comme plus orageuse encore. Le capitaine se décide à tout braver, même la rupture de ses mâts, pour trouver un mouillage sur la côte de Sardaigne. A quelques lieues

du point où nous sommes, le golfe de Palma nous en promet un. Nous combattons, pour y entrer, la même furie des vents, qui nous a chassés du golfe de Saint-Pierre. Après deux heures de lutte, nous remportons et nous entrons, comme un oiseau de mer penché sur ses ailes, jusqu'au fond du beau golfe de Palma. La tempête n'est point tombée ; nous entendons le mugissement incessant de la pleine mer à trois lieues derrière nous ; le vent continuait à siffler dans nos cordages ; mais , dans ce bassin cerné de hautes montagnes , il ne peut soulever que des bouffées d*écume , dont il arrose et rafraîchit le pont , et enfin nous mouillons à trois encablures de la plage de Sardaigne , sur un fond d'herbes marines , et dans des eaux tranquilles et à peine ridées. C'est une impression délicieuse que celle du navigateur échappé à la tempête à force de travail et de peine , quand il entend enfin rouler la chaîne de fer de l'ancre qui va l'attacher à un rivage hospitalier. Aussitôt que l'ancre a mordu, toutes les figures contractées des matelots se détendent ; on voit que les pensées se reposent aussi ; ils descendent dans l'entrepont , ils vont changer leurs habits mouillés , ils remontent bientôt avec leur costume des dimanches , et reprennent toutes les habitudes paisibles de leur vie de terre. Oisifs, gais, causeurs, ils sont assis, les bras croisés sur les balustres du bordage, ou fument tranquillement leurs pipes, en regardant avec indifférence les paysages et les maisons du rivage.

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