PAR M. DE SAINTE-BEUVE
JuUlet 1829.
Le jour que je vous vis pour la troisième fois , C'était en juin dernier, voici bientôt deux mois; Vous en souviendrez-vous? j'ose à peine le croire; Mais ce jour à jamais emplira ma mémoire; Après nous être un peu promenés seul à seul Au pied d*un marronnier ou sous quelque tilleul , Nous vînmes nous asseoir, et longtemps nous causâmes De nous, des maux humains, des besoins de nos âmes; Moi surtout , moi plus jeune , inconnu , curieux , J'aspirais vos regards , je lisais dans vos yeux , Comme aux yeux d'un ami qui vient d'un long voyage ; Je rapportais au cœur chaque éclair de visage ; Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais , C'était votre jeunesse , et vos premiers accès D'abord flottants, obscurs, d*ardente poésie. Et les égarements de votre fantaisie , Vos mouvements sans but , vos courses en tout lieu , Avant qu'en votre cœur le démon fût un dieu.
* Voir \H réponse de M. 4e Lamartine , p. i9A.
£ur la terre jeté , manquant de lyre encore ,
Errant, que faisiez-vous de ce don qui dévore?
Où vos pleurs allaient-ils? par où montaient vos chants?
Sous quels antres profonds, par quels brusques penchants
S'abimait loin des yeux le fleuve? Quels orages
Ce soleil chauffait-il derrière les nuages?
Ignoré de vous-même et de tous , vous alliez...
Où? dites? parlez-moi de ces temps oubliés.
Enfant, Dieu vous nourrit de sa sainte parole ;
Mais bientôt le laissant pour un monde frivole ,
Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui ,
Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui ;
Vous avez, loin de vous, couru mille chimères,
Goûlé les douces eaux et les sources amères ,
Et sous des cieux brillants, sur des lacs embaumés,
Demandé le bonheur à des objets aimés.
Bonheur vain 1 fol espoir ! délire d'une fièvre !
Coupe qu'on croyait fraîche , et qui brûle la lèvre!
Flocon léger d'écume , atome éblouissant
Que Tesquif fait jaillir de la vague en glissant I
Filet d'eau du désert que boit le sable aride !
Phosphore des marais , dont la fuite rapide
Découvre plus à nu l'épaisse obscurité
De Tabime sans fond où dort l'éternité 1
Oh ! quand je vous ai dit à mon tour ma tristesse ,
Et qu'aussi j'ai parié des jours pleins de vitesse.
Ou de ces jours si lents qu*on ne peut épuiser.
Goutte à goutte tombant sur le cœur sans l'user;
Que je n'avais au monde aucun but à poursuivre ;
Que je recommençais chaque matin à vivre;
S76 ËPITRB
Oh ! qu'alors sagement et d'un ton fraternel
Vous m'avez par la main ramené jusqu'au ciel !
« Tel je fus , disiez-vous ; cette humeur inquiète ,
« Ce trouble dévorant au cœur de tout poète ,
« Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu ,
« N'a de remède ici que le retour à Dieu ;
« Seul il donne la paix , dès qu*on rentre en la voie ;
« Au mal inévitable il mêle un peu de joie ,
« Nous montre en haut l'espoir de ce qu'on a rêvé ,
ff Et sinon le bonheur, le calme est retrouvé. »
Et souvent depuis lors , en mon âme moins folle , J'ai mûrement pesé cette simple parole ; Je la porte avec moi ; je la couve en mon sein , Pour en faire germer quelque pieux dessein.
Mais quand j'en ai longtemps échauffé ma pensée , Que la prière en pleurs, à pas lents avancée , M'a baisé sur le front comme un fils , m'enlevant Dans ses bras, loin du monde, en un rêve fervent, Et que j'entends déjà dans la sphère bénie Des harpes et des voix la douceur infinie , Voilà que de mon âme , alentour, au dedans , Quelques funestes cris , quelques désirs grondants , Éclatent tout à coup, et d'en haut je retombe Plus bas dans le péché , plus avant dans la tombe I -— Et pourtant aujourd'hui qu'un radieux soleil Vient d'ouvrir le matin à l'orient vermeil; Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville S'éveille à peine autour de mon paisible asile ; A rinstant où le cœur aime à se souvenir,
A M. bE LAMARTINE. 8t7
Où l'on pense aux absents, aux morts, à Tavenir,
Voire parole , ami, me revient , et j'y pense;
Et consacrant pour moi le beau* jour qui commence ,
Je vous renvoie , à vous , ce mot que je vous dois ,
A vous , sous votre vigne , au milieu des grands bois.
Là désormais, sans trouble, au port après Forage,
Rafraîchissant vos jours aux fraîcheurs de Tombrage ,
Vous vous plaisez aux lieux d'où vous étiez sorti ;
Que verriez-vous de plus? vous avez tout senti.
Les heures qu'on maudit et celles qu'on caresse
Vous ont assez comblé d'amertume et d'ivresse ;
Deâ passions en vous les rumeurs ont cessé ;
De vos afflictions le lac est amassé ;
Il ne bouillonne plus; il dort, il dort dans l'ombre ,
Au fond de vous , muet , inépuisable et sombre ;
A l'en tour un esprit flotte , et de ce cAté
Les lieux sont revêtus d'une triste beauté.
Mais ailleurs, mais partout, que la lumière est pure!
Quel dôme vaste et bleu couronne la verdure;
Et combien cette voix pleure amoureusement 1
Vous chantez, vous priez, comme Abel , en aimant;
Votre cœur tout entier est un autel qui fume ;
Vous y mettez l'encens , et l'éclair le consume ;
Chaque ange est votre frère^ et quand vientl'un d'entre eux,
En vous il se repose, — ô grand homme, homme heureux * 1
* Depuis que cette pièce a été adressée k noire illustre poète , deax affreux malheurs sont venus la démentir, et montrer que pour le grand homme heureux, tout le lac det afflictions n'était pas amassé; il y manquait une goutte encore, et la plus amère.