‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 5)Chapitre 84 sur 88 · PAR M. DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

PAR M. DE SAINTE-BEUVE

JuUlet 1829.

Le jour que je vous vis pour la troisième fois , C'était en juin dernier, voici bientôt deux mois; Vous en souviendrez-vous? j'ose à peine le croire; Mais ce jour à jamais emplira ma mémoire; Après nous être un peu promenés seul à seul Au pied d*un marronnier ou sous quelque tilleul , Nous vînmes nous asseoir, et longtemps nous causâmes De nous, des maux humains, des besoins de nos âmes; Moi surtout , moi plus jeune , inconnu , curieux , J'aspirais vos regards , je lisais dans vos yeux , Comme aux yeux d'un ami qui vient d'un long voyage ; Je rapportais au cœur chaque éclair de visage ; Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais , C'était votre jeunesse , et vos premiers accès D'abord flottants, obscurs, d*ardente poésie. Et les égarements de votre fantaisie , Vos mouvements sans but , vos courses en tout lieu , Avant qu'en votre cœur le démon fût un dieu.

* Voir \H réponse de M. 4e Lamartine , p. i9A.

£ur la terre jeté , manquant de lyre encore ,

Errant, que faisiez-vous de ce don qui dévore?

Où vos pleurs allaient-ils? par où montaient vos chants?

Sous quels antres profonds, par quels brusques penchants

S'abimait loin des yeux le fleuve? Quels orages

Ce soleil chauffait-il derrière les nuages?

Ignoré de vous-même et de tous , vous alliez...

Où? dites? parlez-moi de ces temps oubliés.

Enfant, Dieu vous nourrit de sa sainte parole ;

Mais bientôt le laissant pour un monde frivole ,

Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui ,

Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui ;

Vous avez, loin de vous, couru mille chimères,

Goûlé les douces eaux et les sources amères ,

Et sous des cieux brillants, sur des lacs embaumés,

Demandé le bonheur à des objets aimés.

Bonheur vain 1 fol espoir ! délire d'une fièvre !

Coupe qu'on croyait fraîche , et qui brûle la lèvre!

Flocon léger d'écume , atome éblouissant

Que Tesquif fait jaillir de la vague en glissant I

Filet d'eau du désert que boit le sable aride !

Phosphore des marais , dont la fuite rapide

Découvre plus à nu l'épaisse obscurité

De Tabime sans fond où dort l'éternité 1

Oh ! quand je vous ai dit à mon tour ma tristesse ,

Et qu'aussi j'ai parié des jours pleins de vitesse.

Ou de ces jours si lents qu*on ne peut épuiser.

Goutte à goutte tombant sur le cœur sans l'user;

Que je n'avais au monde aucun but à poursuivre ;

Que je recommençais chaque matin à vivre;

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Oh ! qu'alors sagement et d'un ton fraternel

Vous m'avez par la main ramené jusqu'au ciel !

« Tel je fus , disiez-vous ; cette humeur inquiète ,

« Ce trouble dévorant au cœur de tout poète ,

« Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu ,

« N'a de remède ici que le retour à Dieu ;

« Seul il donne la paix , dès qu*on rentre en la voie ;

« Au mal inévitable il mêle un peu de joie ,

« Nous montre en haut l'espoir de ce qu'on a rêvé ,

ff Et sinon le bonheur, le calme est retrouvé. »

Et souvent depuis lors , en mon âme moins folle , J'ai mûrement pesé cette simple parole ; Je la porte avec moi ; je la couve en mon sein , Pour en faire germer quelque pieux dessein.

Mais quand j'en ai longtemps échauffé ma pensée , Que la prière en pleurs, à pas lents avancée , M'a baisé sur le front comme un fils , m'enlevant Dans ses bras, loin du monde, en un rêve fervent, Et que j'entends déjà dans la sphère bénie Des harpes et des voix la douceur infinie , Voilà que de mon âme , alentour, au dedans , Quelques funestes cris , quelques désirs grondants , Éclatent tout à coup, et d'en haut je retombe Plus bas dans le péché , plus avant dans la tombe I -— Et pourtant aujourd'hui qu'un radieux soleil Vient d'ouvrir le matin à l'orient vermeil; Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville S'éveille à peine autour de mon paisible asile ; A rinstant où le cœur aime à se souvenir,

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Où l'on pense aux absents, aux morts, à Tavenir,

Voire parole , ami, me revient , et j'y pense;

Et consacrant pour moi le beau* jour qui commence ,

Je vous renvoie , à vous , ce mot que je vous dois ,

A vous , sous votre vigne , au milieu des grands bois.

Là désormais, sans trouble, au port après Forage,

Rafraîchissant vos jours aux fraîcheurs de Tombrage ,

Vous vous plaisez aux lieux d'où vous étiez sorti ;

Que verriez-vous de plus? vous avez tout senti.

Les heures qu'on maudit et celles qu'on caresse

Vous ont assez comblé d'amertume et d'ivresse ;

Deâ passions en vous les rumeurs ont cessé ;

De vos afflictions le lac est amassé ;

Il ne bouillonne plus; il dort, il dort dans l'ombre ,

Au fond de vous , muet , inépuisable et sombre ;

A l'en tour un esprit flotte , et de ce cAté

Les lieux sont revêtus d'une triste beauté.

Mais ailleurs, mais partout, que la lumière est pure!

Quel dôme vaste et bleu couronne la verdure;

Et combien cette voix pleure amoureusement 1

Vous chantez, vous priez, comme Abel , en aimant;

Votre cœur tout entier est un autel qui fume ;

Vous y mettez l'encens , et l'éclair le consume ;

Chaque ange est votre frère^ et quand vientl'un d'entre eux,

En vous il se repose, — ô grand homme, homme heureux * 1

* Depuis que cette pièce a été adressée k noire illustre poète , deax affreux malheurs sont venus la démentir, et montrer que pour le grand homme heureux, tout le lac det afflictions n'était pas amassé; il y manquait une goutte encore, et la plus amère.

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