‹ Œuvres complètes de M.A. de LamartineChapitre 22 sur 35 · VI · texte numérisé non relu

VI

travers la toile rayée du pavillon. — Pensées de h vie tranquille, du foyer, de la famille, des amis éloignés, qui descendent sur votre front , pendant que vous le reposez lourd et brûlant sur la selle qui vous sert d'oreiller. — Le matin, pendant que les moukres et les esclaves brident les chevaux, deux ou trois Arabes arrachent les piquets de la tente; ils â)nuilent te piquet qui sert de colonne; il tombe, éi ies toiles larges et tendues qui couvraient toute dhe famille de voyageurs, glissent et tombent elles-mêmes à terre en un petit monceau d'étoffe qu'un chamelier met «ous son bras et suspend à la selle de son mulet; il ne reste, sur la place vide où vous étiez tout à l'heure établi comme dans une demeure permanente, qu'un petit feu abandonné qui fume encore et s'éteint bientôt dans le soleil : véritable , frappante et vivante image de la vie, employée souvent dans la Bible, et qui me frappa fortement toutes les fois qu'elle s'est offerte à mes yeux.

De Kantara, parti avant le jour. — Gravi quelques collines arides et rocailleuses s'avançant en promontoires dans la mer. Puis, du sommet de la dernière et de la plus élevée de ces collines , voilà Tyr qui m'apparait au bout de sa vaste et stérile colline. — Entre la mer et les dernières hauteurs du Liban qui vont ici en dégradant rapidement, s'étend une plaine d'environ huit lieues de long , sur une ou deux de large : la plaine est nue, jaune, couverte d'arbustes épineux, broutés en passant par le chameau des caravanes. Elle lance dans la mer une presqu'île avan*

cée, séparée du continent par une chaussée recouverte d'un sable doré, apporté par les vents d'Egypte. Tyr, aujourd'hui appelée Sour par les Arabes , est portée par l'extrémité la plus aiguë de ce promontoire, et semble sortir des flots mêmes; — de loin vous diriez encore une ville belle, neuve, blanche et vivante, se regardant dans la mer; mais ce n'est qu'une belle ombre qui s'évanouit en approchant. — Quelques centaines de maisons croulantes et presque désertes, où les Arabes rassemblent le soir les grands troupeaux de moutons et de chèvres noires, aux longues oreilles pendantes, qui défilent devant nous dans la plaine, voilà la Tyr d'aujourd'hui ! Elle n'a plus de port sur les mers, plus de chemins sur la terre ; les prophéties se sont dès longtemps accomplies sur elle.

Nous marchions en silence, occupés à contempler ce deuil et cette poussière d'empire que nous foulions. — Nous suivions un sentier au milieu de la campagne de Tyr, entre la ville et les collines grîses et nues que le Liban jette au bord de la plaine. Nous arrivions à la hauteur même de la ville, et nous touchions un monceau de sable qui semble aujourd'hui lui fournir son seul rempart en attendant qu'il l'ensevelisse. Je pensais aux prophéties, et je recherchais dans ma mémoire quelques - unes des éloquentes menaces que le souffle divin avait inspirées à Ezéchiel. Je ne les retrouvai pas en paroles, mais je les retrouvai dans la déplorable réalité que j'avais sous les yeux. Quelques vers de moi jetés au hasard en

partant de la France pour visiter l'Orient , remontaient seuls dans ma pensée. —

a Je n'ai pas entendu sous les cèdres antiques, « Les cris des nations monter et retentir, (( Ni vu du noir Liban les aigles prophétiques (( Descendre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr. »

J'avais devant moi le noir Liban ; mais l'imagination m'a trompé , me disai&je à moi-même : je ne vois ni les aigles ni les vautours qui devaient, pour accomplir les prophéties, descendre sans cesse des montagnes, pour dévorer toujours ce cadavre de ville réprouvée de Dieu, et ennemie de son peuple. Au moment où je faisais cette réflexion , quelque chose de grand , de bizarre , d'immobile , parut à notre gauche , au sommet d'un rocher à pic qui s'avance en cet endroit dans la plaine jusque sur la route des caravanes. Cela ressemblait à cinq statues de pierres noires, posées sur le rocher comme sur un piédestal ; mais à quelques mouvemens presque insensibles de ces figures colossales, nous crûmes, en approchant , que c'étaient cinq Arabes bédouins , vêtus de leurs sacs de poil de chèvre noire, qui nous regardaient passer du haut de ce monticule. Enfin, quand nous ne Fûmes qu'à une cinquantaine de pas du mamelon, nous vîmes une de ces cinq figures ouvrir de larges ailes et les battre contre ses flancs avec un bruit semblable à celui d'une voile qu'on déploie au vent. Nous reconnûmes cinq aigles de la plus grande race que j'aie jamais vue sur les Alpes,

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ou enchaînés dans les ménageries de nos villes. Us ne s'envolèrent point, ils ne s'émurent point à notre approche : posés, comme des rois de ce désert, sur les bords du rocher, ils regardaient Tyr comme une curée qui leur appartenait, et où ils allaient retourner. Ils semblaient la posséder de droit divin ; instrument d'un ordre qu'ils exécutaient, d'une vengeance prophétique qu'ils avaient mission d'accomplir envers les hommes et malgré les hommes. Je ne pouvais me lasser de contempler cette prophétie en action, ce merveilleux accomplissement des menaces divines , dont le hasard nous rendait témoins. Jamais rien de plus surnaturel n'avait si vivement frappé mes yeux et mon esprit, et il me fallait un effort de ma raison pour ne pas voir, derrière les cinq aigles gigantesques, la grande et terrible figure du poète des vengeances, d'Ézéchiel, s'élevant au-dessus d'eux, et leur montrant de l'œil et du doigt la ville que Dieu leur donnait à dévorer, pendant que le vent de la colère divine agitait les flots de sa barbe blanche , et que le feu du courroux céleste brillait dans ses yeux de prophète. Nous nous arrêtâmes à quarante pas : les aigles ne firent que tourner dédaigneusement la tête pour nous regarder aussi : enfin deux d'entre nous se détachèrent de la caravane et coururent au galop, leurs fusils à la main, jusqu'au pied même du rocher; ils ne fuirent pas encore. — Quelques coups de fusil à balle les firent s'envoler lourdement, mais ils revinrent d'eux-mêmes au feu, et planèrent longtemps sur nos têtes, sans être atteints par nos balles, comme

s'ils nous avaient dit : oc Vous ne nous pouvez rieD, a nous sommes les aigles de Dieu. » —

Je reconnus alors que l'imagination poétique m'avait révélé les aigles de Tyr moins vrais, moins beaux et moins surnaturels encore qu'ils n'étaient, et qu'il y a dans le mens diçinior des poètes, même les plus obscurs, quelque chose de cet instinct divinateur et prophétique qui dit la vérité sans la savoir.

Nous arrivâmes à midi, après une marche de sept heures, au milieu de la plaine de Tyr, à un endroit nommé les Puits de Salomon; tous les voyageurs les ont décrits ; ce sont trois réservoirs d'eau limpide et courante qui sort, comme par enchantement, d'une terre basse, sèche et aride, à deux milles de Tyr; chacun de ces réservoirs, élevé artificiellement d'une vingtaine de pieds au-dessus du niveau de la plaine, est rempli jusqu'au bord et déborde sans cesse; le cours des eaux fait aller des roues de moulins ; — les eaux vont à Tyr par des aqueducs moitié antiques, moitié modernes, d'un très-bel effet à l'horizon. — On dit que Salomon fît construire ces trois puits pour récompenser Tyr et son roi Hiram des services qu'il avait reçus de sa marine et de ses artistes dans la construction du temple.

Hiram avait amené les marbres et les cèdres du Liban. Ces puits immenses ont chacun au moins soixante à quatre-vingts pieds de tour ; on n'en connaît pas la profondeur, et l'un d'eux n'a pas de fond; nul n'a jamais pu savoir par quel conduit mystérieux l'eau des montagnes peut y arriver. Il y a tout lieu

ducroire en les examinant; que ce sont de vasles puits artésieqs iqventés avant leur réinvention par les modemes»

Parti à cinq heures des Puits de Salomon ; — marché deux heures dans la plaine de Tyr ; — arrivé à la nuit au pied d'une haute montagne à pic sur la mer et qui forme le cap ou Raz-el-Abiad ; la lune se levait au-dessus du sommet noir du Liban, à notre gauche, et pas assez haut encore pour éclairer ses flancs; elle tombait, en nous laissant dans l'ombre, sur d'immenses quartiers de rochers blancs où sa lumière éclatait comme une flamme sur du marbre ; — ces roches, jetées jusqu'au milieu des vagues, brisaient leur écume étincelante qui jaillissait presque jusqu'à nous ; le bruit sourd et périodique de la lame contre le cap retentissait seul^ et ébranlait à chaque coup la corniche étroite où nous marchions suspendus sur le précipice; au loin , la mer brillait comme une imnaeose nappe d'argent, et, çà et là, quelque cap sombre s'avançait dans son sein, ou quelque antre profond pénétrait dans les flancs déchirés de la montagne ; la plaine de Tyr s'étendait derrière nous; on la distinguait encore confusément aux franges de sabl^ jauae et doré qui dessinaient ses contours entre la mer et la terre ; l'ombre de Tyr se montrait à Textrémité d'un promontoire, et le hasard, sans doute, avait aeul allumé une clarté sur ses ruines, qu'on eût prise de loin pour un phare ; mais c'était le phare de sa solitude et de scm) abandon, qui ne guidait aucun navire, qui n'éclairait que nos yeux et n'appelait

qu'un regard de pitié sur des ruines. Cette route sur le précipice^ avec tous les accidens variés^ sublimes, solennels , de la nuit , de la lune j de la mer et des abimesy dura environ une heure, — une des heures les plus fortement notées dans ma mémoire, que Dieu m'ait permis de contempler sur sa terre ! sublime porte pour entrer le lendemain dans le sol des miracles ! dans cette terre du témoignage, tout imprimée encore des traces de l'ancien et du nouveau commerce entre Dieu et l'homme.

£n descendant du sommet de ce cap, nous eûmes la même vue qui nous avait frappés en le montant; des précipices aussi profonds , aussi sonores, aussi blancliis d'écume, aussi semés de vastes brisures de la roche vive et blanche, s'ouvraient sous nos pieds et sous nos regards; la mer y brisait avec le même retentissement qui nous accompagna tout le long de la côte orageuse de Syrie, comme l'appellent les anciennes poésies hébraïques; la lune, plus avancée dans le ciel, éclairait davantage cette scène à la fois tumultueuse et solitaire, et la vaste plaine de Ptolémaïs s'ouvrait devant nous : il était neuf heures du soir, au mois d'octobre; nos chevaux, épuisés par une route de treize heures, posaient lentement leurs pieds ferrés sur les roches pointues et luisantes qui forment les seules routes en Syrie, gradins irréguliers de pierre , sur lesquels on n'oserait risquer aucune monture en Europe ; nous-mêmes , accablés de lassitude et frappés surtout de la grandeur du spectacle et des souvenirs pressés de la journée, nous mar-

chions silencieusement à pied , tenant nos chevaux par la bride, et jetant tantôt un regard sur celte mer que nous aurions à traverser pour revoir nos propres fleuves et nos propres montagnes, et tantôt sur la cime noire, longue et sans ondulation du mont Carmel, qui commençait à se dessiner aux dernières limites de l'horizon. Nous arrivâmes à une espèce de kan, c'est-à-<iire à une masure à demi détruite, où un pauvre Arabe cultive quelques figuiers et quelques courges, entre les fentes des rochers, auprès d'une fontaine ; la masure était occupée par des chameliers de Naplouse, apportant du blé en Syrie pour l'armée d'Ibrahim; la fontaine était tarie par les chaleurs de l'automne; nous plantâmes néanmoins nos tentes sur un sol couvert de pierres rondes et roulantes; nous attachâmes nos chevaux au piquet, et nous bûmes, avec économie,queIquesgoutlesd'eau fraîche qui restait dans nos jarres des Puits de Salomon. — ^ Depuis la plaine de Tyr et l'abaissement des mon^ tagnes, l'eau commence à manquer; les fontaines sont à cinq ou six heures de distance les unes des autres, et souvent, quand vous arrivez, vous ne trouvez plus, dans le lit de la source, qu'une vase dessé^ chée et brûlante qui garde l'empreinte des pieds des chameaux et des chèvres qui s'y sont les derniers abreuvés;

Le 1 1 , nous levâmes les tentes à la lueur de mille étoiles qui se réfléchissaient dans les flots étendus à nos pieds, nous descendîmes environ une heure les dernières collines qui forment le cap Blanc ou Raz-

el-Abiad , et nous entrâmes dans la plaine d'Acre, l'ancienne Ptolémais. .

Le siège d'Acre, par Ibrahim-Pacha, avait récemment réduit la ville à un monceau de ruines sous lesquelles dix à douze mille morts étaient ensevelis avec des milliers de chameaux. Ibrahim, vainqueur, et pressé de mettre son importante conquête à l'abri d'une réaction de la fortune, était occupé à relever les murs et les maisons d'Acre ; tous les jours on déterrait de ces décombres des centaines de morts à demi consumés; les exhalaisons putrides, les cadavres amoncelés, avaient corrompu l'air de toute la plaine ; nous passâmes le plus loin possible des murs, et nous allâmes faire halte , à midi , au village arabe des Eaux-d'Acre, sous un verger de grenadiers, de figuiers et de mûriers, et près les moulins du Pacha ; à cinq heures, nous en repartîmes pour aller camper sous un bois d'oUviers, au pied des fremières collines de la Galilée.

Le 12, nous nous remîmes en marche avec la première lueur du jour ; nous franchîmes d'abord une colline plantée d'oliviers et de quelques chênes verts, répandus par groupes ou croissant en broussailles sous la dent rongeuse des chèvres et des chameaux. Quand nous fûmes au revers de cette colline , la Terre Sainte , la Teire de Chanaan , se montra tout entière devant nous ; l'impressionfut grande, agréable et profonde ; ce n'était pas là cette terre nue , rocail* leuse, stérile, cette ruche de montagnes basses et décharnées qu'on nous représente pour la terre

prooiise, sur la foi de quelques écrivains prévenus ou de quelques voyageurs pressés d'arriver et d'écrire^ qui n'ont vu, des domaines immenses et variés des douze tribus, que le sentier de roche qui mène , entre deux soleils, de Jafla à Jérusalem ; — trompé par eux, je n'attendais que ce qu'ils décrivent , c'està-dire un pays sans étendue , sans horizon , sans vallées, sans plaines, sans arbres et sans eau : terre potelée de quelques monticules gris ou blancs , où l'Arabe voleur se cache dans l'ombre de quelques ravines pour dépouiller le passant; — telle est, peutêtre, la route de Jérusalem à Jafla; — mais voici la Judée , telle que nous l'avons vue , le premier jour , du haut des collines qui bordent la plaine de Ptolémaïs ; telle que nous l'avons retrouvée de l'autre côté des collines de Zabulon , de celles de Nazareth , et du pied du mont la Rosée-de-l'Hermon ou du mont Carmel ; telle que nous l'avons parcourue dans toute sa largeur et dans toute sa variété , depuis les hauteurs qui dominent Tyr et Sidon jusqu'au lac de Tibériade, et depuis le mont Thabor jusqu'aux montagnes de Samarie et de Naplouse, et de là jusqu'aux murailles de Sion. — Voici d'abord devant nous la plaine de 2^bulon ; nous sommes placés entre deux légères ondulations de terres, à peine dignes du nom de collines ; le lit qu'elles laissent entre elles en se creusant devant nous, forme le sentier où nous marchons ; ce sentier est tracé par le pas des chameaux, qui en a broyé la poussière depuis quatre mille ans , ou par les trous larges et profonds que le poids de

leurs pieds, toujours posés au même endroit, a creusés dans une roche blanche et friable, toujours la même depuis le cap de Tyr jusqu'aux premiers sables du désert libyque. A droite et à gauche , les flancs arrondis des deux collines sont ombrs^és ça et là, de vingt pas en vingt pas , par des touffes d'arbustes variés qui ne perdent jamais leurs feuilles; à une distance un peu plus grande, s'élèvent des arbres au tronc noueux , aux rameaux nerveux et entrelacées , au feuillage immobile et sombre ; la plupart sont des chênes veris d'une espèce particulière, dont la tige est plus légère et plus élancée que celles des chênes d'Europe, et dont la feuille, veloutée et arrondie, na pas la dentelure de la feuille du chêne commun : le caroubier, le térébinlhe, et plus rarement le platane et le sycomore, complètent le vêtement de ces collines; je ne connais pas les autres arbres par leur nom : quelques-uns ont le feuillage des sapins et des cèdres ; d'autres , et ce sont les plus beaux, ressemblent à d'immenses saules par la couleur de leur écorce, la grâce de leur feuillage et la nuance tendre et jaunâtre de ce feuillage ; mais ils le surpassent audelà de toute proportion en étendue, en grosseur, en élévation. — Les caravanes les plus nombreuses peuvent se rencontrer autour de leur tronc colossal et camper ensemble, avec leurs bagages et leui*s chameaux , sous leur ombre ; dans les espaces larges et fréquens que ces arbres divers laissent à nu sur les pentes des collines, des bancs de roches blanchâtres, et plus souvent d'un gris bleu , percent la terre et se

montrent au soleil , comme les muscles vigoureux d'une forte charpente humaine, qui s'articulent plus en saillie dans la vieillesse, et semblent prêts à percer la peau qui les enveloppe ; — mais entre ces bancs ou ces blocs de rochers , une terre noire , légère et profonde, végète sans cesse et produirait incessamment le blé, l'orge, le maïs, pour peu qu'on la remuât, ou des forets de broussailles épineuses, de grenadiers sauvages , de roses de Jéricho et de chardons énormes dont la tige s'élève à la hauteur de la tête du chameau. Une fois une de ces collines ainsi décrite , vous les voyez toutes à leur forme près, et l'imagination peut se représenter leur effet , à mesure qu'elle les voit citées dans le paysage de la Terre Sainte. Nous marchions donc entre deux de ces collines, et nous commencions à redescendre légèrement en laissant la mer et la plaine de Ptolémais derrière nous, quand nouç aperçûmes la première plaine de la terre de Chanaan : c'était la plaine de Zabulon, le jardin delà tribu de ce nom.

A droite et à gauche devant nous, les deux collines que nous venions de traverser s'écartaient gracieuseihcnt, et, par une courbe pareille, semblables à deux vagues mourantes, qui se fondent doucement et s'écartent harmonieusement devant la proue d'un navire; l'espace qu'elles laissent entre elles, et qui s'élargissait ainsi par degrés , était comme une anse peu profonde que la plainejetait entre les montagnes; cette anse ou ce golfe de terre, unie et fertile , formait bientôt une plus large vallée ; et là où les deux col-

lines qui l'enveloppaient encore venaient à mourir tout à fait, cette vallée se fondait et se perdait dans une plaine légèrement ovale, dont les deux extrémités aiguës s'enfonçaient sous l'ombre de deux autres rangs de collines. Cette plaine peut avoir à vue d'œil une lieue et demie de largeur, sur une longueur de trois à quatre lieues. De l'élévation où nous étions placés, au débouché des collines d'Acre, notre regard y descendait naturellement , en suivait involontairement les sinuosités flexibles , et pénétrait avec elle jusque dans les anses les plus étroites qu'elle formait en se glissant entre les racines des montagnes qui la terminent. A gauche, les hautes cimes dorées et ciselées du Liban jetaient hardiment leurs pyramides dans le bleu sombre d'un ciel du matin : à droite , la colline qui nous portait s'élevait insensiblement en s'éloignant de nous, et, allant comme se nouer avec d'autres collines, formait divers groupes d'élévations, les unes arides , les autres vêtues d'oliviers et de figuiers , et portant à leur sommet un village turc , dont le minaret blanc contrastait avec la sombre colonnade de cyprès qui enveloppe presque partout la mosquée. Mais en face l'horizon qui, terminait la plaine de Zabulon , et qui s'étendait devant nous dans un espace de trois ou quatre lieues, formait une perspective de collines, de montagnes, de vallées, de ciel, de lumière, de vapeurs et d'ombre, ordonnés avec une telle harmonie de couleurs et de lignes, fondus avec un tel bonheur de composition ^ liés avec une si gracieuse symétrie , et variés par des

efTets si divers , que mon œil ne pouvait s'en détacher , et que j ne trouvant rien , dans mes souvenirs des Alpes, d'Italie ou de Grèce, à quoi je pusse comparer ce magique ensemble , je m'ëcriai : « C'est le Poussin ou Claude Lorrain. » — Rien , en effet, ne peut égaler la suavité grandiose de cet horizon de Chanaan que le pinceau des deux peintres à qui le génie divin de la nature en a révélé la beauté. On ne trouvera cet accord du grand et du doux, du fort et du gracieux , du pittoresque et du fertile , que dans les paysages imaginés de ces deux grands hommes, ou dans la nature inimitable du beau pays que nous avions devant nous, et que la main du grand peintre suprême avait elle-même dessiné et coloré pour Tha^ bitation d'un peuple encore pasteur et encore innocent. D'abord, au pied des montagnes, et à environ une demi-lieue dans la plaine , un mamelon , entièrement détaché de toutes les collines environnantes , sortait pour ainsi dire de terre , comme un piédestal naturel , destiné uniquement par la nature à porter une ville forte. Ses flancs s'élevaient presque perpendiculairement depuis le niveau de la plaine jusqu'au sommet de cette espèce d'autel de terre; ils ressemblaient exactement aux remparts d'une place de guerre, tracés et élevés de mains d'hommes.

Le sommet lui-même, au lieu d'être inégal et arrondi, comme tous les sommets de collines ou de montagnes, était nivelé et aplati comme pour porter quelque chose dont il devait se couronner quand viendrait le peuple à la demeure duquel il était des-

tinë. Dans toutes les charmantes plaines du pays de Chanaan, j'ai revu depuis ces mêmes mamelons en forme d'autels quadrangulaires ou oblongs, évidemment destinés à protéger les premières demeures d'une nation timide et faible , et leur destination est si bien écrite dans leur forme isolée et bizarre, que leur masse seule empêche de s'y tromper et de croire qu'ils ont été fabriqués par le peuple qui les couvrit de ses villes. — Mais une si petite nation aurait-elle jamais pu élever tant de citadelles si énormes , que les armées de Xercès n'auraient pu en entasser une seule ? A quelque foi qu'on appartienne , il faut être aveugle pour ne pas i*econnaitre une destination spéciale et providentielle ou naturelle dans ces forteresses élevées à l'embouchure et à l'issue de presque toutes les plaines de la Galilée et de la Judée. Derrière ce mamelon , oii l'imagination reconstruit sans peine une ville antique avec ses murailles, ses bastions et ses tours, les premières collines montaient graduellement de la plaine, portant, comme des taches grises et noires sur leurs flancs , des bosquets d'oliviers ou de chênes verts. Entre ces collines et des montagnes plus élevées et plus sombres auxquelles elles servaient de bases, et qui les dominaient majestueusement, quelque torrent écumait sans doute, ou quelque lac profond s'évaporait aux premières ardeurs du soleil du matin ; car une vapeur blanche et bleuâtre s'étendait dans cet espace vide , et dérobait légèrement , et comme pour le faire mieux fuir, le second plan de montagnes, sous ce

rideau transparent que perçaient çà et là les faisceaux des rayons de l'aurore. Plus loin et plus haut encore, une troisième chaîne de montagnes, entièrement sombre, montait en croupes arrondies et inégales, et donnait à tout ce suave paysage cette teinte de majesté, de force et de gravité, qui doit se retrouver dans tout ce qui est beau comme élément ou comme contraste. De distance en distance , cette troisième chaîne était brisée, et laissait fuir l'horizon et le regard sur une vaste percée d'un ciel d'argent pâle , semé de quelques nues légèrement rosées ; enfin , derrière ce magnifique amphithéâtre, deux ou trois cimes du Liban lointain se dressaient comme des promontoires avancés dans le ciel , et , recevant les premières la pluie lumineuse des premiers rayons du soleil suspendu au-dessus d'elles, semblaient tellement transparentes, qu'on croyait voir à travers trembler la lumière du ciel qu'elles nous dérobaient > Ajoutez à ce spectacle la voûte sereine et chaude du firmament, et la couleur limpide de la lumière , et la fermeté des ombres qui caractérise une atmosphère d'Asie; semez dans la plaine un kan en ruines , ou d'immenses files de vaches rousses, de chameaux blancs, de chèvres noires , venant à pas lents chercher une eau rare, mais limpide et savoureuse ; représentezvous quelques cavaliers arabes montés sur leurs légers coursiers et sillonnant la plaine , tout étincelans de leurs armes argentées et de leurs vêtemens écartâtes; quelques femmes des villages voisins, vêtues de leurs longues tuniques bleu de ciel, d'une

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