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large ceinture blanche dont les bouts traînent à terre, et d'un turban bleu orné de ban delettes de sequins de Venise enfilés : ajoutez çà et là sur les flancs des collines quelques hameaux turcs et arabes, dont les murs, couleur de rochers, et les maisons sans toits, se confondent avec les rochers de la colline même; que quelques nuages de fumée d'azut* s'élèvent de distance en distance entre les oliviers et les cyprès qui entourent ces villages; que quelques pierres , creusées comme des auges ( tombeaux des patriarches) , quelques fûts de colonnes de granit, quelques chapiteaux sculptés, se rencontrent çà et là autour des fontaines, sous les pieds de votre cheval, et vous aurez la peinture la plus exacte et la plus fidèle de la délicieuse plaine de Zabulon , de celle de Nazareth , de celle de Saphora et du Thabor. Un tel pays, repeuplé d'une nation neuve et juive , cultivé et arrosé par des mains intelligentes, fécondé par un soleil du tropique , produisant de lui-même toutes les plantes nécessaires ou délicieuses à l'homme, depuis la canne à sucre et la banane jusqu'à la vigne et à l'épi des climats tempérés, jusqu'au cèdre et au sapin des Alpes ; — un tel pays , dis-je , serait encore la terre de promission aujourd'hui, si la Providence lui rendait un peuple, et la politique du repos et de la liberté.
De la plaine de Zabulon nous passâmes, en gravissant de légers monticules plus arides que les premiers, au village de Séphora, l'ancien Saphora de l'Écriture , l'ancien Diocésane des Romains , — la
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plus grande ville , dans le temps d'Hërode Agrippa, de la Palestine après Jérusalem.
Un grand nombre de blocs de pierre, creusés pour des tombeaux, nous traçaient la route jusqu'au sommet du mamelon où Séphora était assise; arrivés à la dernière hauteur, nous vîmes une colonne de granit isolée, encore debout et marquant la place d'un temple ; de beaux chapiteaux sculptés gisaient à terre au pied de la colonne , et d'immenses débris de pierres tailléeS| enlevées à quelques grands monumens romains, étaient épars partout , et servaient de limites aux champs des Arabes, jusqu'à un mille environ de Séphora, où nous nous arrêtâmes pour la halte du milieu du jour. Une fontaine d'eau excellente et inépuisable y coule pour les habitans de deux ou trois vallées ; elle est entourée de quelques vergei^ de figuiers et de grenadiers; nous nous assîmes sous leur ombre , et nous attendîmes plus d'une heure avant de pouvoir abreuver notre caravane , tant était grand le nombre de troupeaux de vaches et de chameaux que les pasteurs arabes y amenaient de tous les côtés de la vallée ; — d'innombrables files de chèvres noires et de vaches sillonnaient la plaine et les flancs des collines qui montent . vers Nazareth.
Je me couchai, enveloppé de mon manteau, à l'ombre d'un figuier , à peu de distance de la fontaine, et je contemplai longtemps celte scène des anciens jours. Nos chevaux étaient épars autour de nous , les pieds attachés par des entraves, leurs selles
turques sur le dos, la crinière pendante, la tête basse, et cherchant l'ombre de leur propre crinière; — nos armes , sabres, fusils, pistolets, étaient suspendus audessus de nos têtes , aux branches des grenadiers et des figuiers. — Des Arabes bédouins, couverts d'une seule pièce d'étoffe rayée noir et blanc , en poil de chèvre, étaient assis en cercle non loin de nous , et nous contemplaient avec un regard de vautour. Les femmes de Séphora , vêtues exactement comme les femmes d'Abraham et d'Isaac, avec une tunique bleue nouée au milieu du corps, et les plis renflés d'une autre tunique blanche retombant gracieusement sur la tunique bleue , apportaient , sur leurs têtes coiffées d'un turban bleu , les urnes vides couchées sur le ventre , — ou les remportaient pleines et droites sur leurs têtes, en les soutenant des deux mains comme des cariatides de l'Acropolis; d'autres filles, dans le même costume, lavaient à la fontaine, et riaient entre elles en nous regardant; d'autres enfin, vêtues de robes plus riches et la tête couverte de bandelettes de piastres ou de sequins d'or, dansaient sous un large grenadier , à quelque distance de la fontaine et de nous; leur danse, molle et lente, n'était qu'une ronde monotone accompagnée de temps en temps de quelques pas sans art , mais non sans grâce; — la femme a été créée gracieuse; les mœurs et les costumes ne peuvent altérer en elle ce charme de la beauté , de l'amour, qui l'enveloppe et qui la trahit partout : ces femmes arabes n'étaient pas voilées comme toutes celles que nous avions
vues jusque-là en Orient, et leurs traits, quoique légèrement tatoués j avaient une finesse et une régularité qui les distinguaient de la race turque. Elles continuèrent à danser et à chanter pendant tout le temps que dura notre halte, et ne parurent point s'offenser de Tattention que nous donnâmes à leur danse , à leur chant et à leur costume. On nous dit qu'elles étaient réunies là pour attendre les présens de noce qu'un jeune Arabe était allé acheter à Nazareth pour une des filles de Séphora , sa fiancée ; nous rencontrâmes en efiet, le même jour, les présens sur la route : ils consistaient en un tamis pour passer la farine et la séparer du sou, une pièce de toile de coton, et une pièce d'étoffe plus riche pour faire une robe à la fiancée.
Ce jour-là, commencèrent en moi des impressions nouvelles etentièrement différentes de celles que mon voyage m'avait jusque-là inspirées : « — j'avais voyagé des yeux , de la pensée et de l'esprit , je n'avais pas voyagé de l'âme et du cœur comme en touchant la terre des prodiges, la terre de Jehova et du Christ! la terre dont tous les noms avaient été mille fois balbutiés par mes lèvres d'enfant , dont toutes les images avaient coloré , les premières, ma jeune et tendre imagination! la terre d'où avaient coulé pour moi , plus tard , les leçons et les douceurs d'une religion , seconde âme de notre âme! je sentis en moi * comme si quelque chose de mort et de froid venait à se ranimer et s'attiédir; je sentis ce qu'on sent en reconnaissant, entre mille figures inconnues et étran-
gères, la figure d'une mère, d'une sœur ou d'une femme aimëe ! — ce qu'on sent en sortant de la rue pour entrer dans un temple : quelque chose de recueilli , de doux, d'intime, de tendre et de consolant, qu'on n'éprouve pas ailleurs.
Le temple, pour moi, c'était cette terre de la Bible, de l'Évangile, où je venais d'imprimer mes premiers pas! Je priai Dieu en silence dans le secret de ma pensée ; je lui rendis grâce d'avoir permis que je vécusse assez pour venir porter mes yeux jusque sur ce sanctuaire de la Terre-Sainte ; et de ce jour, pendant toute la suite de mon voyage en Judée, en Galilée, en Palestine, les impressions poétiques matérielles, que je recevais de l'aspect et du nom des lieux, furent mêlées pour moi d'un sentiment plus vivant de respect, de tendresse, comme de souvenir; mon voyage devint souvent une prière , et les deux enthousiasmes les plus naturels à mon âme , l'enthousiasme de la nature et celui de son auteur, se retrouvèrent presque tous les matins en moi aussi frais et aussi vifs que si tant d'années flétrissantes et desséchantes ne les avaient pas foulés et refoulés dans mon sein ! Je sentis que j'étais homme encore en paraissant devant l'ombre du Dieu de ma jeunesse! — A visiter les lieux consacrés par un de ces mystérieux événemens qui ont changé la face du monde , on éprouve quelque chose de semblable à ce qu'éprouve le voyageur qui remonte laborieusement le cours d'un vaste fleuve comme le Nil ou le Gange , pour aller le découvrir et le contempler à sa source
cachée et incopnue; il me semblait à moi aussi, gra- "vissaint les dernières collines qui me séparaient de Nazareth y que j'allais contempler, à sa source niystérieuse , cette religion vaste et féconde qui , depuis deux mille ans, s'est fait son lit dans Tunivers, du haut des montagnes de Galilée , et a abreuvé tant de générations humaines de ses eaux pures et vivifiantes ! C'était là la source, dans le creux de ce rocher que je foulais sous mes pieds; celte colline dont je franchissais les derniers degrés, avait porté dans ses flancs le salut, la vie, la lumière, l'espérance du inonde ; c'était là, à quelques pas de moi , que l'homme modèle avait pris naissance parmi les hommes pour les retirer, par sa parole et par son exemple, de Yocéaxï d'erreur et de corruption où le genre humain allait être submergé. Si je considérais la chose comme philosophe, c'était le point de départ du plus grand événement qui ait jamais remué le monde moral et politique, événement dont le contre-coup imprime seul encore un reste de mouvement et de vie au monde intellectuel ! c'était là qu'était sorti de l'obscurité, de la misère et de l'ignorance, le plus grand, le plus juste , le plus sage, le plus vertueux de tous les ];iQmm,es ; là était son berceau ! là , le théâtre de ses actions et de ses prédications touchantes! de là il était sorti jeune encore avec quelques hommes obscurs et ignorans, auxquels il avait imprimé la confiance de son génie et le courage de sa mission, pour aller sciemment affronter un ordre d'idées et de choses pas assez fort pour lui résister, mais assez fort
pour le faire mourir!... de là, dis-je, il était sorti pour aller avec confiance conquérir la mort et l'einpire universel de la postérité ! de là avait coulé le christianisme, source obscure, goutte d'eau inaperçue dans le creux du rocher de Nazareth , où deux passereaux n'auraient pu s'abreuver, qu'un rayon de soleil aurait pu tarir, et qui, aujourd'hui, comme le grand océan des esprits , a comblé tous les abîmes de la sagesse humaine et baigné de ses flots intarissables le passé, le présent et l'avenir. Incrédule donc à la divinité de cet événement, mon âme encore eût été fortement ébranlée en approchant de son premier théâtre, et j'aurais découvert ma tête et incliné mon front sous la volonté occulte et fatalique qui avait fait jaillir tant de choses d'un si faible et si insensible commencement.
Mais à considérer le mystère du christianisme en chrétien, c'était là, sous ce morceau de ciel bleu, au fond de cette vallée étroite et sombre, à l'ombre de cette petite colline, dont les vieilles roches semblaient encore toutes fendues du tressaillement de joie qu'elles éprouvèrent en enfantant et en portant le Verbe enfant , ou du tressaillement de douleur qu'elles ressentirent en ensevelissant le Verbe mort; c'était là le point fatal et sacré du globe que Dieu avait choisi de toute éternité pour faire descendre sur la terre sa vérité, sa justice et son amour incarné dans un Enfant-Dieu; c'était là que le souffle divin était descendu à son heure sur une pauvrechaumière, séjour de l'humble travail, de la simplicité d'espril
et de l'infortune ; c'était là qu'il avait animé, dans le sein d'une vierge innocente et pure, quelque chose de doux, de tendre et de miséricordieux comme elle, de souffrant , de patient , de gémissant comme l'homme , de puissant , de surnaturel , de sage et de fort comme un Dieu ; c'était là que le Dieu-Homme avait passé par notre ignorance, notre faiblesse, notre travail et nos misères , pendant les années obscures de sa vie cachée, et qu'il avait en quelque sorte exercé la vie et pratiqué la terre avant de l'enseigner par sa parole, de la guérir par ses prodiges, et de la régénérer par sa mort ; c'était là que le ciel s'était ouvert et avait lancé sur la terre son esprit incarné, son Verbe fulminant, pour consumer jusqu'à la fin des temps l'iniquité et l'erreur, éprouver comme au feu du creuset nos vertus et nos vices, et allumer devant le Dieu unique et saint l'encens qui ne doit plus s'éteindre , l'encens de l'autel renouvelé , le parfum de la charité et de la vérité universelles.
Comme je faisais ces réflexions , la tète baissée et le front chargé de mille autres pensées plus pesantes encore, j'aperçus à mes pieds, au fond d'une vallée creusée en forme de bassin ou de lac de terre, les maisons blanches et gracieusement groupées de Nazareth, sur les deux bords et au fond de ce bassin. L'église grecque, le haut minaret de la mosquée des Turcs, et les longues et larges murailles du couvent des Pères Latins, se faisaient distinguer d'abord; quelques rues formées par des maisons moins vastes, mais d'une foime élégante et orientale, étaient ré-
pandues autour de ces édifices plus vastes, et animés d'un bruit et d'uu mouvement de vie. Tout autour de la vallée ou du bassin de Nazareth, quelque^ bouquets de hauts nopals épineux, de figuiers dépouillés de leurs feuilles d'automne , et de grenadiers à la feuille légère et d'un vert tendre et jaune, étaient çà et là semés au hasard, donnant de la fraîcheur et de la grâce au paysage, comme des fleurs des champs autour d'un autel de village. Dieu seul sait ce qui se passa alors dans mon cœur ; mais d'un mouvement spontané, et pour ainsi dire involontaire, je me trouvai aux pieds de mon cheval, à genoux dans la poussière, sur un des rochers bleus et poudreux du sentier en précipice que nous descendions. J'y restai quelques minutes dans une contemplation muette, où toutes les pensées de ma vie d'hommç sceptique et de chrétien se pressaient tellement dans ma tête qu'il m'était impossible d'ep discerner qne seule. Ces seuh mots s'échappaient de mes lèvres : Et Verhum caroj€Lctum est^ et habitavit in nobis. Je les prononçai avec le sentiment sublime, profond et reconnaissant, qu'ils renferment, et ce lieu les inspire si naturellement que je fus frappé , en arrivant le soir au sanctuaire de l'Église Latine , de les trouver grav& . en lettres d'or sur la table de marbre de l'autel souterrain dans la maison de Marie et Joseph. — Puis, baissant religieusement la tête vers cette terre qui avait germé le Christ, je la baisai en silence, et je mouillai de quelques larmes de repentir, d'amour et d'espérance, cette terre qui en a vu tant répandre,
cette terre qui en a tant séché, en lui demandant un peu de vérité et d'amour.
ÏIous arrivâmes au couvent des Pères Latins de Nazareth , comme les dernières lueurs du soir doraient encore à peine les hautes murailles jaunes de l'église et du monastère. Une large porte de fer s'ouvrit devant nous; nos chevaux entrèrent en glissant et en faisant retentir, sous le fer de leurs sabots, les dalles luisantes et sonores de l'avant-cour du couvent. La porte se referma derrière nous, et nous descendîmes de cheval devant la porte même de l'église où fut autrefois l'humble maison de cette mèi'e qui prêta son sein à l'hôte immortel, qui donna son lait à un Dieu. Le supérieur et le père gardien étaient absens tous deux. Quelques frères napolitains et espagnols, occupés à faire vanner le blé du couvent sous la porte, nous reçurent assez froidement, et' nous conduisirent dans un vaste corridor sur lequel s'ouvrent les cellules des frères, et les chambres destinées aux étrangers. Nous y attendîmes longtemps l'arrivée du curé de Nazareth , qui nous combla de politesse, et nous fit préparer à chacun une chambre et un lit. Fatigués de la marche et des sentimens du jour, nous nous jetâmes sur nos lits, remettant au réveil de voir les lieux consacrés , et ne voulant pas nuire à l'ensemble de nos impressions par un premier coup d'œil jelé à la hâte sur les lieux saints dont nous habitions déjà l'enceinte.
Je me levai plusieurs fois dans la nuit pour élever mon âme et ma voix vers Dieu, qui avait choisi dans
ce lieu celui qui devait porter son Verbe à Tunivers. Le lendemain, un Père italien vint nous conduire à Tëglise et au sanctuaire souterrain qui fut jadis la maison de la sainte Vierge et de saint Joseph. L'église est une large et haute nef à trois étages. L'étage supérieur est occupé par le chœur des pères de Terre- Sainte, qui communique avec le couvent par une porte de derrière : Fétage inférieur est occupé par les fidèles; il communique au chœur et au grand autel par un bel escalier à double rampe et à balustrades dorées. De cette partie de l'église et sous le grand autel, un escalier de quelques marches conduit à une petite chapelle et à un autel de marbre éclairés de lampes d'argent , placés à l'endroit même où la tradition suppose qu'eut lieu l'Annonciation. Cet autel est élevé sous la voûte, moitié naturelle, moitié artificielle, d'un rocher, auquel était adossée, sans doute, la maison sainte. Derrière cette première voûte, deux autels souterrains plus obscurs servaient, dit-on, de cuisine et de cave à la sainte famille. Ces traditions plus ou moins fidèles, plus ou moins altérées par le besoin pieux de crédulité populaire , ou par le désir naturel à tous ces moines possesseurs d'une si précieuse relique, d'en augmenter l'intérêt en en multipliant les détails, ont ajouté, peut-être, quelques inventions bénévoles au puissant souvenir du lieu ; mais il n'est pas douteux que le couvent, et surtout l'église, n'aient été primitivement construits sur la place même qu'occupe la maison du divin héritier de la terre et du ciel. Lorsque sou nom se
fut répandu comme la lumière d'une nouvelle aurore , peu de temps après sa mort , lorsque sa mère et ses disciples vivaient encore, il est certain qu'ils durent se transmettre les uns aux autres le culte d'amour et de douleur que l'absence du divin maître leur avait laissé, et aller eux-mêmes souvent, et conduire les nouveaux chrétiens aux lieux où ils avaient vu vivre, parler, agir et mourir celui qu'ils adoraient aujourd'hui. Nulle piété humaine ne pourrait conserver aussi fidèlement la tradition d'un lieu cher à son souvenir, que ne le fit la piété des fidèles et des martyrs. On peut s'en rapporter, quanta l'exactitude des principaux sites de la rédemption, à la ferveur d'un culte naissant, et à la vigilance d'un culte immortel. Nous tombâmes à genoux sur ces pierres, sous celte voûte, témoins du plus incompréhensible mystère de la charité divine pour l'homme, et nous priâmes. — L'enthousiasme de la prière est un mystère aussi entre l'homme et Dieu : comme la pudeur, il jette un voile sur la pensée, et dérobe aux hommes ce qui n'est que pour le ciel. Nous visitâmes aussi le couvent vaste et commode, édifice semblable à tous les couvens de France ou d'Italie, où les Pères Latins exercent aussi librement, et avec autant de sécurité et de publicité, les cérémonies de leur culte qu'ils pourraient le faire d^ns une rue de Rome , capitale du christianisme. On a, à cet égard, beaucoup calomnié les musulmans. La tolérance religieuse, je dirai plus, le respect religieux, sont profondément empreints dans les mœurs. Ils sont si religieux eux-
mêmes, et considèrent d'un œil si jaloux la liberté de leurs exercices religieux, que la religion des autres hommes est la dernière chose à laquelle ils se permettraient d'attenter. Ils ont quelquefois une sorte d'horreur pour une religion dont le symbole offense la leur, mais ils n'ont de mépris et de haine que pour l'homme qui ne prie le Tout-Puissant dans aucune langue: ces hommes, ils ne les comprennent pas, tant la pensée évidente de Dieu est toujours présente à leur esprit, et préoccupe constamment leur âme. — Quinze ou vingt Pères espagnols et italiens vivent dans ce couvent occupés à chanter les louanges de l'Enfant -Dieu et les gloires de sa mère, dans le temple même où ils vécurent pauvres et ignorés. L'un d'eux, qu'on appelle le curé de Nazareth, est spécialement chargé des soins de la communauté chrétienne de la ville, qui compte sept à huit cents chrétiens catholiques, deux mille Grecs schismatiques, quelques Maronites, et seulement un millier de musulmans. Les Pères nous conduisirent dans le courant de la journée aux églises maronites, à la synagogue ancienne où Jésus enfant allait s'instruire comme homme dans la loi qu'il devait purifier un jour, et dans l'atelier où saint Joseph exerçait son humble état de charpentier. Nous remarquons avec surprise et plaisir les marques de déférence et de i*espect que les habitans de Nazareth , même les Turcs, donnent partout aux Pères de Terre-Sainte. Unévêque, dans les rues d'une ville catholique, ne serait ni plus honoré, ni plus affectueusement prévenu,
que ces religieux ne le sont ici. La persécution est plus loin du prêtre dans les moeurs de TOrient que dans les mœurs de l'Europe ; et, s'il désire le martyre, ce n'est pas ici qu'il doit venir le chercher.
14 octobre 183S.
Parti à quatre heures du matin pour le mont llbabor, lieu désigné de la Transfiguration, chose improbable, parce que à cette époque le sommet du Tbabor était couvert par une citadelle romaine. La position isolée et l'élévation de cette charmante montagne qui sort comme un bouquet de verdure de la plaine d'Esdraêlon, l'a fait choisir, dans le temps de saint Jérôme , pour le lieu de cette scène sacrée. On a élevé une chapelle au sommet, où les pèlerins vont entendre le saint sacrifice; nul prêtre n'y réside : ils y vont de Nazareth. Arrivés au pied du Thabor, — superbe cône d'une régularité parfaite revêtu partout de végétation et de chênes verts, — le guide nous ^are. — Je m'assieds seul sous un beau chêne, à peu près à l'endroit où Raphaël place dans son tableau les disciples éblouis de la clarté d'en haut, et j'attends que le Père ait célébré la messe. On nous l'annonce d'en haut par un coup de pistolet, afin que nous puissions nous agenouiller sur les marches naturelle^ de cet autel gigantesque, devant celui qui a dressé l'autel et étendu la voûte étincelante du ciel qui le couvre. —
A midi, parti pour le Jourdain et la mer de Gali-
Zia VOYAGE
lée ; — traversé à une heure les collines basses et assez ombragées qui portent les pieds du mont Tbabor; — entré dans une vaste pleine de huit lieues de long sur au moins autant de large. — Un kan ruiné au milieu d'architecture du moyen-âge. — Traversé quelques villages de pauvres Arabes qui cultivent la plaine ; chaque village a un puits situé à quelque distance, et quelques figuiers et grenadiers plantés non loin du puits. Voilà la seule trace du bien-être. Les maisons ne peuvent se distinguer qu'en approchant de très-près. Ce sont des huttes de six à huit pieds de hauteur, espèces de cubes de boue pétrie avec de la paille hachée formant le toit en terrasse. — Ces terrasses servent de cour : là sont tous leurs meubles, une couverture et une natte. — Les enfans et les femmes s'y tiennent presque toujours ; les femmes ne sont pa$ voilées, elles ont les lèvres teintes en bleu ; le tour des paupières de la même couleur, et un léger tatouage peint autour des lèvres et sur les joues. Elles sont vêtues d'une seule chemise bleue nouée d'une ceinture blanche au-dessus des hanches ; toutes ont l'apparence de la misère et de la souffrance. I^s hommes sont couverts d'un manteau sans couture, d'une étoffe pesante, tissée de raies noires et blanches sans aucune forme , les jambes , les bras , la poitrine nus. Après avoir traversé, pendant une course de six heures, cette plaine jaunâtre et rocailleuse , mais fertile , nous voyons le terrain s'affaisser tout à coup devant nos pas, et nous découvrons l'immense vallée du Jourdain et les
premières lueurs azurées du beau lac de Génésareth, ou de la mer de Galilée , comme l'appellent les anciens et l'Évangile. Bientôt il se déroule tout entier à nos yeux, entouré de toutes parts, excepté au midi, d'un amphithéâtre de hautes montagnes grises et noires. A son extrémité méridionale et immédiatement sous nos pieds , il se rétrécit et s'ouvre pour laisser sortir le fleuve des prophètes et le fleuve de l'Évangile , le Jourdain !
Le Jourdain sort en serpentant du lac , se glisse dans la plaine basse et marécageuse d'Esdraëlon , à environ cinquante pas du lac ; il passe , en bouillonnant un peu et en faisant entendre son premier murmure, sous les arches ruinées d'un pont d'architecture romaine. C'est là que nous nous dirigeons par une pente rapide et pierreus<ç , et que nous voulons saluer ses eaux consacrées dans les souvenirs de deux religions! En peu de minutes nous sommes à ses bords : nous descendons de cheval , nous nous baignons la tête , les pieds et les mains dans ses eaux douces , tièdes et bleues comme les eaux du Rhône quand il s'échappe du lac de Genève. Le Jourdain , dans cet endroit, qui doit être à peu près le milieu de sa course, ne serait pas digne du nom de fleuve dans un pays à plus larges dimensions ; mais il surpasse cependant de beaucoup l'Eurotas et le Céphise, et tous ces fleuves dont les noms fabuleux ou historiques retentissent de bonne heure dans notre mémoire, et nous présentent une image de force, de rapidité et d'abondance, que l'aspect de la réalité,