VI. M
détruit. Le Jourdain ici même est plus qu'un torrent ; quoiqu'à la fin d'un automne s^ns pli))^ , il rçith doucement dans un lit d'environ ceqt pieds de large une nappe d'eau de deux ou trois pied^ de profondeur, claire , limpide, transparente, laissant compter les cailloux de son lit, et d'une de ces belles couleurs qui rend toute la profonde couleur d'uo firmament d'Asie , — plus bleu même que jie pj#I, comme une image plus belle quel'objet, comme we glsfce qui colore ce qu'elle rëflécbit. A vingt ou trente pas de ses eaux, la plage, qu'il laisse à pré$^ à sec, est semée de pierres roqlaptes, d^ joncs et quelques touffes de lauriers-roses encore en fleurs. Cette plage a cinq à six pieds de profondeur 911dessous du niveau de la plaine , et témoigne d^ la dimension du fleuve dans la saison ordinairp dfis pleines eaux. Cette dimension, selon moi , doit être de huit à dix pieds de profondeur sur cent à cent vingt pieds de largeur. Il est plus étroit , plus haut et plus bas dans la plaine ; mais alors il est plus encaissé et plus profond , et l'endroit où nous le con* templions est un des quatre gués que le fleuve a dan$ tout son cours. Je bus dans le creux de ma main de l'eau du Jourdain, de l'eau que tant de poètes divins avaient bue avant moi , de cette eau qui coula sur b tête innocente de la victime volontaire ! Je trouvai cette eau parfaitement douce, d'une saveur agréable et d'une grande limpidité. L'habitude que l'on contracte dans les voyages d'Orient de ne boire que de l'eau, et d'en boire souvent, rend le palais excellent
juge des qualités d'une eau nouvelle. Il ne manquerait à Teau du Jourdain qu'une de ces qualités , la fraîcheur. Elle était tiède, et quoique mes lèvres et mes mains fussent échauffées par une marche de onze heures sans ombre , par un soleil dévorant , mes mains, mes lèvres et mon front éprouvaient une impression de tiédeur en touchant l'eau de ce fleuve. Comme tous les voyageurs qui viennent, à travers tant de fatigues, de distances et de périls, visiter dans son abandon ce fleuve jadis roi, je remplis quelques bouteilles de ses eaux pour les porter à des amis moins heureux que moi, et je remplis les fontes de mes pistolets de cailloux que je ramassai sur le bord de son cours. Que ne pouvais-je emporter aussi l'inspiration sainte et prophétique dont il abreuvait jadis les bardes de ses sacrés rivages, et surtout un peu de cette sainteté et de cette pureté d'esprit et de cœur qu'il contracta sans doute en baignant le plus pur et le pluii saint des enfans des hommes! Je remontai ensuite à cheval ; je fis le tour de quelques-uns des piliers ruinés qui portaient le pont ou l'aqueduc dont j'ai parlé plus haut ; je ne vis rien que la maçonnerie dégradée de toutes les constructions romaines de cette époque, ni marbre, ni sculpture, ni inscription ; — aucune arche ne subsistait , mais dix piliers étaient encore debout , et l'on distinguait les fondations de quatre ou cinq autres ; chaque arche, d'environ dix pieds d'ouverture, — ce qui s'accorde assez bien avec la dimension de cent vingt pieds, qu'à vue d'œil , je crois devoir donner au Jourdain.
Au reste j ce que j'écris ici de la dimension du Jourdain , n'a pour objet que de satisfaire la curiosité des personnes qui veulent se faire des mesures justes et exactes des images mêmes de leurs pensées, et non de prêter des armes aux ennemis ou aux défenseurs de la foi chrétienne, armes pitoyables des deux parts. Qu'importe que le Jourdain soit un torrent ou un fleuve ? que la Judée soit un monceau de roches stériles ou un jardin délicieux? que telle montagne ne soit qu'une colline, et tel royaume une province ? Ces hommes qui s'acharnent, se combattent sur de pareilles questions, sont aussi insensés que ceux qui croient avoir renversé une croyance de deux mille ans, quand ils ont laborieusement cherché à donner un démenti à la Bible et un soufTIet aux prophéties ? Ne croirait-on pas, à voir ces grands combats sur un mot mal compris ou mal interprété des deux parts , que les religions sont des choses géométriques que Ton démontre par un chiffre ou que l'on déti;Mit par un argument ; et que des générations de croyans ou d'incrédules sont là toutes prêtes à attendre la fin de la discussion et à passer immédiatement dans le parti du meilleur logicien et de l'antiquaire le plus érudit et le plus ingénieux? Stériles disputes qui ne pervertissent et ne convertissent personne ! Les religions ne se prouvent pas, ne se démontrent pas, ne s'établissent pas, ne se ruinent pas par de la logique! elles sont, de tous les mystères de la nature et de l'esprit humain, le plus mystérieux et le plus inexplicable! elles sont d'instinct et non de raisonnement !
comme les vents qui soufflent de Torient ou de l'occident, mais dont personne ne connaît la cause ni le point de départ, elles soufflent, Dieu seul sait d'où, Dieu seul sait pourquoi , Dieu seul sait pour combien de siècles et sur quelles contrées du globe! Elles sont , parce qu'elles sont ; on ne les prend, on ne les quitte pas à volonté , sur la parole de telle ou telle bouche ; elles font partie du cœur même plus encore que de l'esprit de l'homme. — Quel est l'homme qui dira : Je suis chrétien , parce que j'ai là telle réponse péremptoire dans tel livre, ou telle objection insoluble dans tel autre? Tout homme sensé à qui on demandera compte de sa foi , répondra : Je suis chrétien , parce que la fibre de mon cœur est chrétienne, parce que ma mère m'a fait sucer un lait cjirétien, parce que les sympathies de mon âme et de mon esprit sont pour cette doctrine, parce que je vis de l'air de mon temps sans prévoir de quoi vivra l'avenir.
On voyait deux villages suspendus sur les bords escarpés du lac de Génésareth , — l'un à un quart d'heure de marche , en face de nous , de l'autre côté du Jourdain , l'autre à quelques centaines de toises sur notre gauche et sur la même rive du fleuve. Nous ignorions par quelles races d'Arabes ces villages étaient habités, et nous avions été prévenus de nous tenir sur nos gardes et de craindre quelque surprise de la part des Arabes du Jourdain , qui ne souffrent guère qu'on traverse impunément leurs plaines et leur fleuve. Nous étions bien montés, bien armés, et
la conquête rapide et inattendue de la Syrie , par Méhémet-Ali , avait frappé tous les Arabes d'un tel ëblouissementdepeuretd'étonnement, que le moment était bien cboisi pour tenter des excursions bardies sur leur territoire; ils ignoraient qui nous étions y pourquoi nous marchions avec tant de confiance parmi eux, et ils pouvaient naturellement supposer que nous étions suivis de près par des forces supérieures à celles qu'ils pouvaient déployer contre nous ; la peur du lendemain 9 la crainte d'uneprompte vengeance y assurait donc notre route. Dans cette pensée y j'allai camper audacieusement au milieu même du dernier village arabe dont j'ai parlé ; je n'en sais pas le nom ; il est bâti, si l'on peut appeler maisons un bloc informe de pierre et de boue, sur l'extrémité même de la plage élevée qui domine la mer de Galilée. Pendant que nos Arabes dressaient nos tentes, je descendis seul la pente escarpée qui mène au lac ; il la baignait en murmurant et la bordait d'une frange de légère écume qui s'évanouissait et se reformait , à chaque retour de ses lames courtes et rapides semblables aux lames d'une mer douce et profonde qui viennent mourir sur le sable dans le fond d'un golfe étroit ; j'eus à peine le temps de me baigner dans ses eaux, théâtre de tant d'actions du grand poème moral moderne , l'Évangile , et de ramasser pour mes amis d'Europe quelques poignées de ses coquillages ; déjà le soleil était descendu derrière les hautes cimes volcaniques et noires du plateau deTibériade, et quelques Arabes qui m'avaient vu
descendre seul et qui erraient sur la grève pouvaient être tentés par Toccasion ; mofn Fusil à la main, je remontai droit à eux ; ils me regardèrent et me saluèrent en mettant la main sur leur cœur; je renti^i dans les tentes ; nous nous étendîmes sur nos nattes y accablés de lassitude, mais la main sur nos armes , pour être debout à la première alerte : rien ne troabla le silence et le sommeil de cette belle nuit où nous n'étions bercés que par le bruit doux et caressant des flotd de la mer de Jésus-Christ contre ses rives ; par le vent qui soufflait par bouffées harmonieuses entre lés cordes tendues de nos tentes, et par les pensées( pieuses et les souvenirs sacrés que chacun de ces bruits réveillait en nous : le lendemain, à l'aurore, quatid m)ùs sortîmes des tentes pour aller nous baigner encore dans te lac, nous ne vîmes que les fennoUès des Arabes , peignant leurs longs cheveux noirs sur les terrasses de leurs chaumières, quelques pasteurs occupés à traire , pour nous , des vaches et des chèvres, et les enfans nus du village qui jouaient familièrement avec nos chevaux et nos chiens; le coq chantait , Tenfant pleurait , la mère berçait ou allaitait comme dans un hameau paisible de France ou dé Suisse. Nous nous félicitâmes d'avoir risqué une course dans une partie de la Galilée si redoutée et si peu connue , et nous ne doutâmes pas que le même pacifique accueil ne nous attendit plus avant encore si nous voulioris nous enfoncer dans TArabie; nous avions tous les moyens de traverser avec sécurité la Samarie et le pays de Naplouse , Tanlique
Sychein , par M. Cotufago qui est tout-puissant dans cette contrée, et qui nous offrait de nous faire annoncer par ses nombreux amis arabes , et accompagner par son propre frère.
Des inquiétudes personnelles me forcent à renoncer à cette route et à reprendre celle de Nazareth et du ipont Carmel, où j'espère trouver des exprès et des lettres de Bayruth.
Cependant nous remontâmes à cheval pour longer, jusqu'au bout de la mer de Tibériade , les bords sacrés du beau lac de Génésareth. La caravane s'éloignait en silence du village où nous avions dormi, et marchait sur la rive occidentale du lac , à quelques pas de ses flots, sur une plage de sable et de cailloux, semés çà et là de quelques touffes de lauriers-roses et d'arbustes à feuilles légères et dentelées qui portent une fleur semblable au lilas. A notre gauche , une cliaine de collines à pic, noires, dépouillées, creusées de ravines profondes , tachetées de distance en distance par d'immenses pierres éparses et volcaniques , s'étendait tout le long du rivage que nous allions côtoyer, et, s'avançant en promontoire sombre et nu, à peu près au milieu de la mer, nous cachait la ville de Tibériade et le fond du lac du côté du Liban. Nul d'entre nous n'élevait la voix; toutes les pensées étaient intimes, pressées et profondes, tant les souvenirs sacrés parlaient haut dan§ l'âme de chacun de nous. Quant à mc^, jamais aucun lieu sur la terre ne me parla au cœur plus fort et plus délicieusement. J'ai toujours aimé à parcourir la
scène physique des lieux habités par les hommes que j'ai connus y admires, aimés ou révérés, parmi les vivans comme parmi les morts. Le pays qu'un grand homme a habité et préféré pendant son passage sur la terre, m'a toujours paru la plus sûre et la plus parlante relique de lui-même ; une sorte de manifestation matérielle de son génie, une révélation muette d'une partie de son âme, un commentaire vivant et sensible de sa vie, de ses actions et de ses pensées. Jeune, j'ai passé des heures solitaires et contemplatives, couché sous les oliviers qui ombragent les jardins d'Horace, en vue des cascades éblouissantes de Tibur ; je me suis couché souvent le soir, au bruit de la belle mer de Naples, sous les rameaux pendans des vignes, auprès du lieu où Virgile a voulu que reposât sa cendre, parce que c'était le plus beau et le plus doux site où ses regards se fussent reposés. Combien plus tard j'ai passé de matins et de soirs assis aux pieds des beaux châtaigniers , dans ce petit vallon des Charmettes, où le souvenir de Jean-Jacques Rousseau m'attirait et me retenait pai* la sympathie de ses impressions, de ses rêveries, de ses malheurs et de son génie ; ainsi de plusieurs autres écrivains ou grands hommes dont le nom ou les écrits ont fortement retenti en moi. J'ai voulu les étudier, les connaître dans les lieux qui les avaient enfantés ou inspirés; et, presque toujours, un coup d'œil intelligent découvre une analogie secrète et profonde entre la patrie et le grand homme , entre la scène et l'acteur, entre la nature et le génie qui en
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fut formé et inspiré. Mais ce n^était plus un grand homme ou un grand poète dont je visitais le séjour favori ici-bas ; — c'était Vhomme des hommes , l'homme divin, la nature et le génie et la vertu faits chair ; la divinité incarnée, dont je venais adorer les traces sur les rivages mêmes où il en imprima le plus , sur les flots mêmes qui le portèrent , sur les collines où il s'asseyait, sur les pierres oè il reposait son front. Il avait, de ses yeux mortels, vu cette mer, ces flots , ces collines , ces pierres ; ou plutôt cette mer, ces collines, ces pierres l'avaient vu; il avait foulé cent fois ce chemin où je marchais respectueusement ; ses pieds avaient soulevé cette poussière qui s'envolait sous les miens ; pendant les trois années de sa mission divine, il va et vient sans cesse de Nazareth à Tibériade , de Jérusalem à Tibériade ; il se promène dans les barques des pécheurs sur la mer de Galilée, il en calme les tempêtes; il y monte sur les flots en donnant la main à son ap6tre de peu de foi comme moi, main céleste, dont j'ai besoin plus que lui dans des tempêtes d'opinions et de pensées plus terribles !
La grande et mystérieuse scène de TÉvsKigile se passe presque tout entière sur ce lac et au bord de ce lac et sur les montagnes qui entourent et qui voient ce lac. Voilà Emmaùs où il choisit au hasard ses disciples parmi les derniers des hommes, pour témoigner que la force de sa doctrine est dans sa doctrine même, et non danà ses iropuissans organe. Voilà Tibériade où il apparaît à saint Pierre, et fonde en
trois paroles réternelle hiérarchie de son Église. Voilà Caphamaûm, voilà la montagne où il fait le beau sermon de la montagne ; voilà celle où il prononce les nouvelles béatitudes selon Dieu ; — voilà celle où il s'écrie : Misereor super turbam ! et multiplie les pains et les poissons , comme sa parole enfante et multiplie la vie de l'âme ; voilà le golfe de la pèche miraculeuse ; voilà tout l'Évangile enfin , avec ses paraboles touchantes et ses images tendres et délicieuses qui nous apparaissent telles qu'elles apparaissaient aux auditeurs du divin maitre, quand il leur montrait du doigt l'agneau, le bercail, le bon pasteur, le lis de la vallée; voilà enfin le pays que le Christ a préféré sur cette terre, celui qu'il a choisi pour en faire l'avant-scène de son drame mystérieux ; celui où, pendant sa vie obscure de trente ans , il avait ses parens et ses amis selon la chair, celui où cette nature dont il avait la clef lui apparaissait avec le plus de charmes ; voilà ces montagnes où il regardait comme nous s'élever et se coucher le soleil qui mesurait si rapidement ses jours mortels; c'était là qu'il venait se reposer, méditer, prier, et aimer les hommes et Dieu.