‹ Œuvres complètes de M.A. de LamartineChapitre 25 sur 35 · SYRIE.— GALILÉE · texte numérisé non relu

SYRIE.— GALILÉE

15 octobre 1833.

La mer de Galilée, large d'environ une lieue à Textrémité méridionale où nous l'avions abordée.

s'élargit d'abord insensiblement jusqu'à la hauteur é'Enimaûs , extrémité du promontoire qui nous cachait la ville de Tibériade; puis tout à coup les montagnes qui la resserrent jusque-là, s'ouvrent en larges golfes des deux côtés, et lui forment un vaste bassin presque rond^ où elle s'étend et se développe dans un lit d'environ douze à quinze lieues de tour. — Ce bassin n'est pas régulier dans sa forme , les montagnes ne descendent pas partout jusqu'à ses ondes; — tantôt elles s'écartent à quelque distance du rivage et laissent entre elles et cette mer une petite plaine basse, fertile et verte comme les plaines de Génézareth ; tantôt elles ^ séparent et s'entr'ouvrent pour laisser pénétrer ses flots bleus dans des golfes creusés à leurs pieds et ombragés de leur ombre. — La main du peintre le plus suave ne dessinerait pas des contours plus arrondis, plus indécis et plus variés que ceux que la main créatrice a donnés à ces eaux et à ces montagnes; elle semble avoir préparé la scène évangélique pour l'œuvre de grâce, de paix, de réconciliation et d'amour qui devait une fois s'y accomplir ! A l'orient , les montagnes forment , depuis les cimes du Jelboê qu'on entrevoit du côté du midi, jusqu'aux cimes du Liban qui se montrent au nord, une chaîne serrée, mais ondulée et flexible, dont les sombres anneaux semblent de temps en temps prêts à se détendre et se brisent même çà et là pour laisser passer un peu de ciel. — Ces montagnes ne sont pas terminées à leurs sommets par ces dents aiguës, par ces rochers aiguisés par les tempêtes qui présentent

leurs pointes ëmoussées à la fondre et aux vents, et donnent toujours à l'aspect des hautes chaînes quelque chose de vieux, de terrible, de ruiné, qui attriste le cœur en élevant la pensée. — Elles s'amoindrissent mollement en croupes plus ou moins larges, plus ou moins rapides , vêtues , lés unes de quelques chênes disséminés , les autres de broussailles verdoyantes , celles-ci d'une terre nue, mais fertile, qui offre encore les traces d'une culture variée, quelques autres enfin de la seule lumière du soir ou du matin qui glisse sur leur surface et les colore d'un jaune clair, ou d'une teinte bleue et violette plus riche que le pinceau ne pourrait la retrouver. — Leurs flancs, quoiqu'ils ne laissent passage à aucune véritable vallée, ne forment pas un rempart toujours égal ; ils sont creusés , de distance en distance , de profondes et larges ravines, comme si les montagnes avaient éclaté sous leur propre poids, et les accidens naturels de la lumière et de Tombre font de ces ravines des taches lumineuses, ou plus souvent obscures, qui attirent l'œil, et rompent l'uniformité des contours et de la couleur. — Plus bas ^ elles s'affaissent sur elles-mêmes et avancent çà et là , sur le lac , des mamelons ou des monticules arrondis : transition douce et gracieuse entre leurs sommets et les eaux qui les réfléchissent. Presque nulle part, du côté de l'orient , le rocher ne perce la couche végétale dont elles sont grassement revêtues, et cette Arcadie de la Judée réunit ainsi toujours à la majesté et à la gravité des contrées montagneuses, l'image de la fertilité et

de Fabondance variées de la terre. Si les rosées de VHermon tombaient encore sur son sein ! — Au bout du lac, vers le nord , cette chatne de montagnes s'abaisse en s'éloignant ; on distingue de loin une plaine qui vient mourir dans les flots , et, à l'extrémité de cette plaine , une masse blanche d'écume qui semble rouler d'assez haut dans la mer. — C'est le Jourdain qui se précipite de là dans le lac qu'il traverse sans y mêler ses eaux, et qui va en sortir tranquille, silencieux et pur, àTendroit où nous l'avons décrit. Toute cette extrémité nord de la mer de Galilée est bordée d'une lisière de champs qui paraissent cultivés ; on y distingue des chaumes jaunissans de la dernière récolte, et de vastes champs de joncs que les Arabes cultivent partout où il se trouve une source pour en arroser le pied. — Du côté occidental, j'ai peint les cbaines de monticules volcaniques que nous suivions depuis le lever du jour. — Elles régnent uniformément jusqu'à Tibériade. — Des avalanches de pierres noires , vomies par les gueules encore entr'ouvertes d'une centaine de cônes volcaniques éteints, traversent à chaque instant les pentes ardues de cette côte sombre et funèbre. — La route n'était variée pour nous que par la forme bizarre et les couleurs étranges des hautes masses de lave durcie qui étaient éparses autour de nous , et par les débris de murailles , de portes de villes détruites, et de colonnes couchées à terre, que nos chevaux franchissaient à chaque pas. — Les bords de la mer de Galilée de ce côté de la Judée n'étaient, pour ainsi dire, qu'une seule ville.

— Ces débris multipliés devant nous , et la tnullitude des villes^ et la magnificence de constructions que leurs fragmens mutilés témoignent, rappellent à ma mémoire la route qui longe le pied du mont Vésuve y de Castellamare à Portici. — Comme là , les bords du lac de Génésareth semblaient porter des villes au lieu de moissons et de forêts. -— Après deux heures de marche, nous arrivâmes à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance daqs le lac, et la ville de Tibériade se montra tout à coup devant nous, comme une apparition vivante et éclatante d'une ville de deux mille ans. — Elle couvre la pente d'une colline noire et nue, qui s'incline rapidement vers le lac. l£X\e est entourée d'une haute muraille carrée, flanquée de quinze à vingt tours crénelées. Les pointes de deux blancs minarets se dressent seules au-dessus de ces murs et de ces tours, et tout le reste de la ville semble se cacher de l'Arabe à l'abri de ces hautes murailles, et ne présenter à l'œil que la voûte basse et uniforme de ses toits gris semblables à l'écaillé découpée d'une tortue.

Arrêté là, au bain minéral turc d^Emmaâs. — Coupole isolée et entourée de superbes débris de bains romains ou hébreux. — Nous nous établissons dans la salle même du bain. ^ Bassin rempli d'eau courante, chaude de loo degrés Farenheit. — Pris un bain. — Dormi une heure. — Remonté à cheval.

— Tempête sur le lac, que je désirais vivement voir.

— Eau verte comme les feuilles du jonc qui l'entoure. *— Écume livide et éblouissante. — Vagues

assez hautes et très - pressées. — Grand bruit des lames sur les cailloux volcaniques qu'elles roulent j mais point de barques en péril ni en \ue. — Il n*y en a pas une seule sur le lac. — Entré à Tibériade par un orage et une pluie du midi. — Réfugié dans l'église latine. — Fait apporter du feu allumé au milieu de l'église déserte, la première église du christianisme.

Tibériade ne vaut pas même pour l'intérieur ce coup d'œil rapide ; — assemblage confus et boueux de quelques centaines de maisons , semblables aux cahutes arabes de boue et de paille. Nous sommes salués en italien et en allemand par plusieurs juifs polonais ou allemands qui, sur la fin de leurs jours, lorsqu'ils n'ont plus rien à attendre que l'heure incertaine de la mort, viennent passer leurs derniers instans à Tibériade, sur les bords de leur mer, au cœur même de leur cher pays , afin de mourir sous leur soleil, et d'être ensevelis dans leur terre, comme Abraham et Jacob. — Dormir dans la couche de ses pères. Témoignage de l'inextinguible amour de la patrie. — On le nierait en vain. — Il y a sympathie, il y a affinité entre l'homme et la terre dont il fut formé, dont il est sorti. — Il est bien, il est doux de lui rapporter à sa place ce peu de poussière qu'on lui a empruntée pour quelques jours. Faites que je dorme aussi , ô mon Dieu , dans la teri*e et auprès de la poussière de mes pères. —

Neuf heures de marche sans repos nous ramènent à Nazareth par Cana , lieu du premier miracle du

Sauveur. Un joli village turc, gracieusement penché sur les deux bords d*un bassin de terre fertile , entouré de collines couvertes de nopals, de chênes et d'oliviers. — Des grepadiers , trois palmiers, des figuiers autour. — Des femmes et des troupeaux autour des auges de la fontaine. — Maison de saint Barthélémy, apôtre, dans le village. — A côté, maison où eut lieu le miracle de Teau changée en vin : elle est en ruines et sans toit. —-Les religieux montrent encore les jarres qui continrent le vin du prodige. — Broderies monacales qui déparent partout la simple et riche étoffe des traditions religieuses.

Après nous être reposés et désaltérés un moment au bord de la fontaine de Cana, nous nous remettons en marche, par un clair de lune, vers Nazareth. Nous traversons quelques plaines assez bien cultivées, puis une série de collines boisées qui s'élèvent à mesure qu'elles s'approchent de Nazareth. Après trois heures et demie de marche , nous arrivons aux portes du couvent latin, où nous sommes reçus de nouveau à Nazareth.

A mon réveil , je fus étonné d'entendre une voix qui me saluait en italien : c'était celle d'un ancien vice-consul de France à Saint-Jean-d'Acre, M. Cattafago , personnage très-connu et très-important dans toute la Syrie, où son titre d'agent des Européens , son amitié avec Abdalla, pacha d'Acre, son commerce et ses richesses, l'ont rendu célèbre et puissant. Il est encore consul d'Autriche à Saint-Jean-d'Acre. Son costume répondait à sa double nature d'Arabe et

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