VI
d'Européen. Il était vêtu de la pelisse rouge fourrée d'hermine, et portait un ioimense chapeau à trois cornes, signe distinctif des ageiis français en Orient : ce chapeau date du temps ^e la guerre d'Egypte; c'est la défroque religieusement conservée de quelque général de brigade de Bonaparte : on ne le met sur la tête que dans les occasions officielles, dans les audiences du pacha , ou lorsqu'un Européen passe dans le pays. Ce sont ses dieux pénates qu'on s'imagine lui faire revoir. M. Cattafago était un petrt vieillard, à la physionomie spirituelle, forte et perçante, des Arabes ; ses yeux, pleins d'un feu adouci par la bienveillance et la politesse , éclairaient sa figure d'un rayon d'une intelligence supérieure. On concevait, au premier coup d'œil, l'ascendant qu'on pareil homme avait dû prendre sur des Arabes et des Turcs qui manquent en général de ce principe d'activité qui pétillait dans les regards , et se trahissmt dans les mouvemens et dans les gestes de M. Cattafago. Il tenait à la main un paquet de lettres pour moi, qu'il venait de recevoir de la côte de Syrie, par un courrier d'Ibrahim-Pacha , et une série de journaux français qu'il reçoit lui-même. Il avait pensé avec raison qu'il y aurait pour un voyageur français surprise et plaisir à trouver ainsi au milieu du désert, et à mille lieues de sa patrie, des nouvelles fraîches de l'Europe. Je lus les lettres, qui me donnaient toujouK quelques inquiétudes sur la santé de Julia. M. Cattafago me laissa en me priant d'aller déjeuner dans un pavillon qu'il avait construit à Nazareth , et où il
passait seul les jours brûlans de l'été, et j'ouvris les journaux. Mon nom fut le premier qui me frappa : c'était un feuilleton du Journal des Débats où l'on citait des vers que j'avais adressés en partant de France à Wal ter Scott. Je tombai sur ceux-ci , dont le sens triste et inquiet convenait si bien à la scène où le hasard me les envoyait, scène des plus grandes révolutions de l'esprit humain, scène où l'esprit de Dieu avait si puissamment remué les hommes , et dont l'idée rénovatrice du christianisme avait pris son vol sur le monde, comme une idée , fille encore du christianisme, remuait l'autre rivage de ces piers d'où mes accens m'étaient revenus.
Spectateur fatigaé du grand spectacle humain,
Ta nous laisses pourtant dans un rude chemin ;
Les nations n'ont plus ni barde ni prophète
Pour enchanter leur route et marcher à leur tète ;
Un tremblement de trône a secoué les rois ;
Les chefs comptent par jour et les règnes par mois ;
Le souffle impétueux de Thumaine pensée,
Equinoxe brûlant dont Tâme est renversée.
Ne permet à personne, et pas même en espoir,
De se tenir debout au sommet du pouvoir ;
Mais poussant tour à tour les plus forts sur la cime.
Les frappe de vertige et les jette à Fablme.
En vain le monde invoque un sauveur, un appui,
Le temps, plus fort que nous» nous entraîne sous lui ;
Lorsque la mer est basse, un enfant la gourmande,
Mais tout homme est petit quand une époque est grande t
Regarde! citoyens, rois, soldat ou tribun.
Dieu met la main sur tous et n*en choisit pas un ;
Et le pouvoir, rapide et brûlant météore.
En tombant sur nos fronts, nous jnge et nous défore.
C'en est fait; la parole a soufQé sur les mers,
Le chaos bout, et couve un second univers,
Et pour le genre humain que le sceptre abandonne,
Le salut est dans tous et n'est plus dans personne !
A l'immense roulis d'un océan nouveau,
Aux oscillations du ciel et du vaisseau,
Aux gigantesques flots qui croulent sur nos têtes,
On sent que l'honmie aussi double un cap des tempêtes,
Et passe sous la foudre et dans l'obscurité
Le tropique orageux d'une autre humanité !
Je relus ces vers comme s'ils eussent été d'un autre, tant je les avais complètement effacés de ma mémoire ; je fus frappé de nouveau de ce sentiment qui me les avait inspirés ailleurs; de ce sentiment du tremblement général des choses , du vertige, de Yéblouissement universel de l'esprit humain qui court avec trop de rapidité pour se rendre compte de sa marche même, mais qui a l'instinct d'un but nouveau, inconnu, où Dieu le mène par la voie rude et précipiteuse des catastrophes sociales. J'admirai aussi cette puissance merveilleuse de la locomotion de la pensée humaine, de la presse et du journalisme, par lesquels une pensée qui m'était venue au front , six mois auparavant, dans un bois de Saint-Point, venait me retrouver, comme une fille qui cherche son père, et frapper les vieux échos des rochers de Nazareth des sons d'une langue jeune et déjà universelle.
EN ORIENT. 3<i.l
iO octobre 1833.
Déjeuné au pavillon de M. Cattafago^ avec un de ses frères et quelques Arabes. Parcouru de nouveau les environs de Nazareth; visité la pierre dans la montagne où Jésus allait, selon les traditions, prendre ses repas avec ses premiers disciples. M. Cattafago me remet des lettres pour Saint-Jean-d'Acre et pour le mutzelin de Jérusalem.
Le u I , à six heures du matin , nous partons de Nazareth. Tous les Pères espagnols et italiens du couvent, réunis dans la cour, se pressent autour de nos chevaux et nous offrent, les uns des vœux et des prières pour notre voyage, les autres des provisions fraîches, du pain excellent cuit pendant la nuit, des olives et du chocolat d'Espagne. Je donne cinq cents piastres au supérieur pour payer son hospitaHté. Cela n'empêche pas quelques-uns des jeunes Pères espagnols de me glisser tout bas leur requête à l'oreille, et de recevoir furtivement quelques poignées de piastres pour s'acheter le tabac et les autres petites douceurs monacales qui distraient leur solitude. Les voyageurs ont fait une peinture romanesque et fausse de ces couvens de Terre -Sainte. Rien n'est moins poétique ni moins religieux, vu de près. La pensée en est grande et belle. Des hommes s'arrachent aux délices de la civilisation d'Occident pour aller exposer leur existence ou mener une vie de privations et de martyre parmi les persécuteurs de leur culte sur
les lieux mêmes où les mystères de leur religion ont consacré la terre. Ils jeûnent, ils veillent, ils prient, au milieu des blasphèmes des Turcs et des Arabes, pour qu'un peu d'encens chrétien fume encore sur chaque site où le christianisme est né. Us sont les gardiens du berceau et du tombeau sacrés; l'ange du jugement les retrouvera seuls à cette place, comme ces saintes femmes qui veillaient et pleuraient près du sépulcre vide. Tout cela est beau et grand dans la pensée ; mais dans le fait il faut en rabattre presque tout le grandiose. Il n'y a point de persécution, il n'y a plus de martyre ; tout autour de ces hospices une population chrétienne est aux ordres et au service des moines de ces couvens. Les Turcs ne les inquiètent nullement, au contraire ils les protègent. C'est le peuple le plus tolérant de la terre, et qui comprend le mieux le culte et la prière dans quelque langue ou sous quelque forme qu'ils se montrent à lui. Il ne hait que l'athéisme qu'il trouve, avec raison, une dégradation de l'intelligence humaine ; une insulte à l'humanité bien plus qu'à l'être évident, Dieu. Ces couvens sont de plus sous la protection redoutée et inviolable des puissances chrétiennes et représentées par leurs consuls. Sur une plainte du supérieur, le consul écrit au pacha, et justice est faite à l'instant même. Iwics moines que j'ai vus dans la Terre-Sainte, bien loin de me présenter l'image du long martyre dont on leur fait honneur, m'ont paru les plus heureux, les plus respectés, les plus redoutés des habitans de ces contrées. Ik» occu-
pent des espèce^ de châteaux forts, semblables à nos yiaix castels du moyen-âge ; ces demeures sont inviolables, entourées de murs et fermées de pointes de fer. Ces portes ne s'ouvrent que pour la population catholique du voisinage, qui vient assister aux offices, recevoir un peu d'instruction pieuse , et payer ea respects et en dévouement aux moines le salaire de l'autel. Je ne suis jamais senti accompagné d'un des Pères, dans les rues d'une des villes de> Syrie , sans que les enfans et les femmes vinssent s'incliner sous la main du prêtre, baiser cette main et le bas de sa robe. Les Turcs mêmes, bien loin de les insulter, semblaient partager le respect qu'ils imprimaient sur ' leur passage.
Maintenant, qui sont ces moines ? En général des paysans d'Espagne et d'Italie , entrés jeunes dans les couvens de leurs patries, et qui, s'ennuyant de la vie monacale , désirent la diversifier au moias par l'aspect de contrées nouvelles, et demandant à être envoyés en Terre-Sainte. Leur résidence dans les maisons de leur ordre établies en Orient ne dure en général que deux où trois ans. Un vaisseau vient les reprendre et en ramène d'autres. Ceux qui apj)rennent l'arabe et se consacrent au service de la population catholique des villes y restent davantage, et y consument souvent toute leur vie. Ils ont les occupations et la vie de nos curés de campagne ; mais ils sont entourés de plus de vénération et de dévoûment. Les autres restent renfermés dans l'enceinte du couvent, ou passent, pourfaire leur pèlerinage, d'une
maison dans une autre , tantôt à Nazareth, tantôt à Bethléem, quelque temps à Rome, quelque temps k JafTa ou au couvent de Saint-Jean , dans le désert. Ils n'ont d'autre occupation que les offices de Téglise, la promenade dans les jardins ou sur les terrasses du couvent. Point de livres, nulles études, aucune fonction utile. L'ennui les dévore; des cabales se forment dans l'intérieur du couvjent ; les Espagnols médisent des Italiens, *les {taliens des Espagnols. Nous fumes peu édifiés des propos que tenaient les uns sur les autres les moines de Nazareth. Nous n'en trouvâmes pas un seul qui pût soutenir la moindre conversation raisonnable sur les sujets même que leur vocation devait leur rendre le plus familiers. Aucune connaissance de l'antiquité sacrée, des Pères, de l'histoire des lieux qu'ils habitent. Tout se réduit à un certain nombre de traditions populaires et ridicules qu'ils se transmettent sans examen , et qu'ils donnent aux voyageurs copime ils les ont reçues de l'ignorance et de la crédulité des Arabes chrétiens du pays. Us soupirent tous après le moment de leur délivrance, et retournent en Italie ou en Espagne , sans aucuns fruits pour eux ni pour la religion. Du reste, les greniers du couvent sont bien remplis ; les caves renferment les meilleurs vins que cette terre produise. Eux seuls savent le faire. Tous les deux ans un vaisseau arrive d'Espagne, apportant au Père supérieur le revenu que les puissances catholiques, l'Espagne, le Portugal et l'Italie, leur envoient. Cette somme, grossie des aumônes pieuses des chrétiens d'Egypte,
de la Grèce 9 de CoDstantinopIe et de la Syrie, leur fournit, dit-on, un revenu de trois à quatre cent mille francs. Gela se divise entre les différens couvens , selon le nombre des moines et les besoins de la communauté. Les édifices sont bien entretenus , et tout indique Taisance et même la richesse relative dans les maisons que j'ai visitées.
Je n'ai vu aucun scandale dans ces maisons des moines de Terre-Sainte. L'ignorance, l'oisiveté, l'ennui, voilà les trois plaies qu'il faudrait et qu'on pourrait guérir.
Ces hommes m'ont paru simples et sincèrement mais fanatiquement crédules. Quelques-uns même, à Nazareth , m'ont semblé de véritables saints animés de la foi la plus ardente et de la charité la plus active ; humbles , doux , patiens , serviteurs volontaires de leurs frères et des étrangers. J'emporte leurs physionomies de paix et de candeur dans ma mémoire, et leur hospitalité dans mon cœur. J'ai bien aussi leurs noms ; mais que leur importe que leurs noms courent la terre , pourvu que le ciel les connaisse et que leurs vertus demeurent ensevelies dans l'ombre du cloître où leur plaisir est de les cacher !
Même date.
A la sortie de Nazareth , nous côtoyons une montagne revêtue de figuiers et de nopals. A gauche s'ouvre une vallée verte et ombreuse ; une jolie maison de campagne , rappelant à l'œil nos maisons
d'Europe, est assise seule sur une des pentes de cette vallée. Elle appartient à un négociant arabe de Saint- Jean-d'Acre. Les Européens ne courent aucun danger dans les environs de Nazareth ; une population presque toute chrétienne est à leur service. En deux heures de marche nous atteignons une série de petites vallées circulant gracieusement entre des monticules couverts de belles forêts de chênes verts. Ces forets séparent la plaine de Kaïpha du pays de Nazareth et du désert du mont Thabor. Le mont Carmel, chaîne élevée de montagnes qui part du cours du Jourdain et vient finir à pic sur la mer, commence à se dessiner sur notre gauche. Sa ligne, d'un vert sombre , se détache sur un ciel d'un bleu foncé tout ondoyant de vapeurs chaudes comme la vapeur qui sort de la gueule d'un four. Ses flancs ardus sont semés d'une forte et mâle végétation. C'est partout une couche fourrée d'arbustes , dominés çà et là par les têtes élancées des chênes ; des roches grises, taillées par la nature en formes bizarres et colossales, percent de temps en temps cette verdure et réfléchissent les rayons éclatans du soleil. Voilà l'aspect que nous avions à perte de vue sur notre gauche ; à nos pieds, les vallées que nous suivions descendaient en douces pentes , et commençaient à s'ouvrir sur la belle plaine de Kaïpha. Nous gravissions les derniers mamelons qui nous en séparaient, et nous ne laperdions de vue un moment que pour la retrouver bientôt. Ces mamelons , entre la Palestine et la Syrie maritime, sont un des sites les plus doux et les plu^
solennels à la fois que nous ayons contemplés. Çà et là y les forêts de chênes abandonnes à leur seule végétation forment des clairières étendues , couvertes d'une pelouse aussi veloutée que dans nos praiHes d'Occident; derrière la cime du Thabor s'élève; comme un majestueux autel couronné de guirlandes vertes dans un ciel de feu : plus loin , la cime bleue des monts de Gelboé et des collines de Samarie j tremble dans le vague de l'horizon. Le Carmel jette son rideau sombre à grands plis sur un des côtés de la scène, et le regard, en le suivant, arrive jusqu'à la mer qui termine tout, comme le ciel dans les beaux paysages. Combien de sites n'ai-je pas choisis là, dans ma pensée , pour y élever une maison , une forteresse agricole, et y fonder une colonie avec quelques amis d'Europe et quelques centaines de ces jeunes hommes déshérités de tout avenir dans nos contrées trop pleines! La beauté des lieux, la beauté du ciel, la fertilité prodigieuse du sol , la variété des produits équinoxiaux qu'on peut y demander à la terre; la facilité de s'y procurer des travailleurs à bas prix; le voisinage de deux plaines immenses, fécondes, arrosées et incultes; la proximité de la mer pour l'exportation des denrées ; la sécurité qu'on obtiendrait aisément contre les Arabes du Jourdain , en élevant de légères fortifications à l'issue des gorges de ces collines : tout m'a fait choisir cette partie de la Syrie pour l'entreprise agricole et civilisatrice que j'ai arrêtée depuis.
M6ine date» le soir.
Nous avons été surpris par un orageau milieu du jour. J'en ai peu vu de si terribles. Les nuages se sont élevés perpendiculairement 9 comme des tours, audessus du mont Carmel ; bientôt ils ont couvert toute la longue crête de cette chaîne de montagnes; la montagne, tout à l'heure si sereine et si éclatante, a été plongée peu à peu dans des vagues roulantes de ténèbres fendues çà et là par des traînées de feu. Tout Thorizon s'est abaissé en peu de momens, et s'est rétréci sur nous. Le tonnerre n'avait point d'éclats; c'était un seul roulement majestueux, continu et assourdissant comme le bruit des vagues au bord de la mer, pendant une forte tempête. Les éclairs ruisselaient véritablement, comme des torrens de feu du ciel, sur les flancs noirs du Carmel ; les chênes de la montagne et ceux des collines où nous étions enr core, pliaient comme des roseaux ; le vent qui sortait des gorges et des cavernes nous aurait renversés, si nous n'étions pas descendus de nos chevaux , et si nous n'avions pas trouvé un peu d'abri derrière les parois d'un rocher, dans le lit à sec d'un torrent. Les feuilles sèches, soulevées par l'orage, roulaient sur nos têtes comme des nuages, et les rameaux d'arbres pleuvaient autour de nous. Je me souvins de la Bible et des prodiges d'Élie, ce prophète exterminateur sur sa montagne : sa grotte n'était pas loin.
L'orage ne dura qu'une demi-heure. Nous bûmes
l'eau de sa pluie, recueillie dans les couvertures de feutre de nos chevaux. Nous nous reposâmes quelques momens, à peu près à moitié chemin de Nazareth à Kaîpha, et nous reprimes notre route en longeant le pied du mont Carmel ; la montagne sur notre gauche, une vaste plaine avec une rivière à droite. Le Carmel, que nous suivîmes ainsi pendant environ quatre heures de marche , nous présenta partout le même aspect sévère et solennel. C'est un mur gigantesque et presque à pic, revêtu partout d'un lit d'arbustes et d'herbes odoriférantes. Nulle part la roche n'y est à nu ; quelques débris, détachés de la montagne, ont ghssé jusque dans la plaine. Us sont comme des citadelles données par la nature pour servir de base et d'abri à des villages d'Arabes cultivateurs. Nous ne rencontrâmes qu'un de ces villages, deux heures environ avant d'apercevoir la ville de Kaïpha. Les maisons sont basses, sans fenêtres, et couvertes d'un terrassement qui les garantit de la pluie. Au-dessus, les Arabes élèvent, en feuillage soutenu par des troncs d'arbres, un second étage de verdure qu'ils habitent pendant l'été. Ces terrasses étaient couvertes d'hommes et de femmes qui nous regardaient passer, et nous criaient des injures. L'aspect de cette population est féroce : aucun d'eux pourtant n'osa descendre du mamelon pour nous insulter de plus près.
A sept heures, nous approchions de Raîpha, dont les dômes , les minarets et les murailles blanches forn^ent , comme dans toutes les villes de l'Orient, un
aspect brillant et gai à une certaine dislance. Kaîpha s'élève au pied du Carmel , sur une grève de sable blanc j au bord de la mer. Cette ville forme l'extrémité d'un arCy dont Saint-Jean-d'Acre est l'autre extrémité. Un golfe de deux lieues de lai^e les sépare : ce golfe est un des plus délicieux rivages de la mer sur lesquels l'œil des marins puisse se reposer. Saint- Jean-d'Acre, avec ses fortifications dentelées par le canon d'Ibrahim-Pacha et de Napoléon , avec le dôme percé à jour de sa belle mosquée écroulée, avec les voiles qui entrent et sortent de son port, attire l'œil sur un des points les plus importans et les plus illustrés par la guerre : au fond du golfe une vaste plaine cultivée; le mont Carmel jetant sa grande ombre sur cette plaine; puis ELaipha, comme une sœur de Saint-Jean-d'Acre , embrassant l'autre côté du golfe , et s'avançant dans la mer avec son petit môle, [où se balancent quelques bricks arabes; audessus de Kaîpha , une forêt de gros oliviers ; plus haut encore , un chemin taillé dans le roc , aboutissant au sommet du cap du Carmel ; là, deux vastes édifices couronnant la montagne : l'un , maison de plaisance d'Abdalla, pacha d'Acre ; l'autce, couvent des religieux du mont Carmel, élevé récemment par les aumônes de la chrétienté, et surmonté d'un large drapeau tricolore, pour nous annoncer l'asile et la protection des Français ; un peu plus bas que le couvent, d'immenses cavernes creusées dans le granit de la montagne : ce sont les fameuses grottes des prophètes. Voilà le paysage qui nous frappe en entrant
daBs les rues poudreuses et étroites de Kaïpfaa. Les habitans étonnés r^ardaient avec terreur défiler notre longue caravane. Nous ne connaissions personne ; nous n'avions aucun gite, aucune haspitalité à réclamer* Le hasard nous fit rencontrer un jeune Piémontais qui faisait les fonctions de vice-consul à Kaipha, depuis la prise et le renversement d'Acre. M. Bianco , consul de Sardaigne en Syrie, lui avait ^crit à notre insu, et l'avait prié de nous accueillir si nous venions à passer par Kaipha. Il nous aborda , slnforma de nos noms , et nous conduisit à la porte de la petite maison en ruine ou il vivait avec sa mère et deux jeunes sœurs. Nous laissâmes nos chevaux et nos Arabes camper sur le bord de la mer, près de la ville, et nous entrâmes chez M. Malagamba : c'est le nom de ce jeune et aimable vice-consul , le seul Européen qui reste dans ce champ de bataille désolé, depuis la ruine complète d'Acre par les Égyptiens.
Une petite cour, un escalier en bois, conduisent à une petite terrasse recouverte en feuilles de palmiers: derrière cette terrasse , deux chambres nues et environnées seulement d'un divan , seul meuble indis* pensable du riche et du pauvre dans tout TOrient ; quelques pots de fleurs sur la terrasse , une volière peuplée de jolies colombes grises, nourries par les sœurs de M. Malagamba, des étagères autour des murs, sur lesquelles sont rangés avec ordre des tasses, des pipes, des verres à liqueur, des cassolettes d'argent pour les parfums, et des crucifix de bois incrustés de nacre, faits à Bethléem : — voilà tout l'ameu-
blement de cette pauvre maison, où une famille délaissée représente], pour mille piastres de traitement (environ trois cents francs), une des puissances de notre Europe.
Madame Malagamba, la mère, nous reçut avec les cérémonies usitées dans le pays. Elle nous présenta les parfums et les eaux de senteur, et nous étions à peine assis sur le divan, essuyant la sueur de nos fronts, que ses filles , deux apparitions célestes, sortirent de la chambre voisine, et nous présentèrent Teau de fleur d'orange et les confitures, sur des plateaux de porcelaine de la Chine. L'empire de la beauté est tel sur notre âme, que, quoique dévorés de soif et accablés d'une marche de douze heures, nous serions restés en contemplation muette devant ces deux jeunes filles sans porter le verre à nos lèvres , si la mère ne nous eût pressés par ses instances d'accepter ce que ses fdles nous présentaient. L'Orient tout entier était là, tel que je l'avais rêvé dans mes belles années, la pensée remplie des images enchantées de ses conteurs et de ses poètes. L'une des jeunes filles n'était qu'un enfant; ce n'était que l'accompagnement gracieux de sa sœur, comme ces images qui en reflètent une autre. Après nous avoir offert tous les soins de l'hospitalité la plus simple et la plus poétique cependant, les jeunes filles vinrent prendre aussi leur place à côté de leur mère, sur le divan, en face de nous. C'est ce tableau que je voudrais pouvoir rendre avec des paroles , pour le conserver dans ces notes comme je le vois dans ma pensée ; mais nous avons
en nous de quoi sentir la beauté dans toutes ses nuances, dans toutes ses délicatesses , dans tous ses mystères, et nous n'avons qu'un mot vague et abstrait pour dire ce qu'est la beauté. C'est là le triomphe de la peinture : elle rend d'un trait, elle conserve pour des siècles cette impression ravissante d'un visage de femme, dont le poète ne peut que dire : Elle est belle; et il faut le croire sur parole ; mais sa parole ne peint pas»
La jeune fille était donc assise sur les tapis, les jambes repliées sous elle , le coude appuyé sur les genoux de sa mère, le visage un peu penché en arrière, tantôt levant ses yeux bleus pour exprimer à sa mère son naïf étonnement de notre aspect et de nos paroles, tantôt les reportant sur nous avec une curiosité gracieuse, puis les abaissant involontairement et les cachant sous la longue soie de ses cils noirs, pendant qu'une rougeur nouvelle colorait ses joues, ou qu'un léger sourire mal contenu effleurait ses lèvres. Notre singulier costume était nouveau pour elle, et la bizarrerie de nos usages lui causait un étonnement toujours nouveau ; sa mère lui faisait en vain signe de ne pas témoigner sa surprise, de peur de nous offenser ; la simplicité et la naïveté de ses im- • pressions se faisait jour malgré elle sur cette figure de seize ans , et son âme se peignait dans chaque expression de ses traits avec une telle grâce, avec une telle transparence , qu'on voyait sa pensée sous sa peau avant qu'elle en eût elle-même la conscience. Le jeu des rayons du soleil, qui glissent à travers