VI
35i VOYAGE
Tombre sur une eau limpide ^ est moins mobile et moins transparent que cette pbysiodomie. Nous ne pouvions en détacher nos yeux , et nous étions déjà reposés par le seul aspect de cette figure c|u'aucun de nous n'oubliera jamais.
Mademoiselle Malagamba a ce genre de beauté que Ton ne peut guère rencontrer que dans l'Orient : la forme accomplie^ comme elle l'est dans la dtàftue grecque; l'àme révélée dans le regard, comme etie l'est dans les races du midi ; et la simplicité dans l'expression j comme elle n'existe plusque che2 les peuples primitifs, quand ces trois conditions de la beauté se rencontrent dans une seule figure de femme , et s'harmonisent sur un visage avec la première fleuf de l'adolescence; quand la pensée rêveuse et erralHe dans le regard éclaire doucement, de ses rayons humides, des yeux qui se laissent lii*e jusqu'aa fond de l'âme , parce que l'innocence ne soupçonne f ien à voiler ; quand la délicatesse des contours, la pureté virginale des lignes , l'élégance et la souplesse des formes, révèlent à l'œil cette voluptueuse sensibilité de l'être né pour aimer, et mêlent tellement l'âme et les sens qu'on ne sait, en regardant, si l'on sent on si l'on admire ; alors la beauté est complète, et Fon éprouve à son aspect cette complète satisfaction des sens et du cœur, cette harmonie de jouissance qui n'est pas ce que nous appelons l'amour, mais qui est l'amour de l'intelligence, l'amour de l'artiste, l'amour du génie pour une œuvre parfaite. On se dit : Il fait bon ici ; et l'on ne peut s'arracher de cette place où
Ton vient de s^asseoir tout à l'heure avec indifTérence, tant le beau est la lumière de Tesprit et l'invincible attrait du cœur.
Son costume oriental ajoutait encore aux charmes de sa personne : ses longs cheveux, d'un blond foncé et légèrement dorés, étaient nattés sur sa tête en mille tresses qui retombaient des deux côtés sur ses épaules nues ; un confus mélange de perles, de sequins d'or enfilés, de fleurs blanches et de fleurs rouges, était répandu sur ses cheveux, comme si une main pleine de ce qu'elleaurait puisédans un écrin s'était ouverte au hasard sur cette tête et y avait laissé tomber sans choix cette pluie de fleurs et de bijoux ; tout lui allait bien : rien ne peut déparer une tête de quinze ans; sa poitrine était découverte , selon la coutume des femmes d'Arabie ; une tunique de mousseline brodée de fleurs d'argent était nouée par un schall autour de sa ceinture; ses bras étaient passés dans les manches flottantes et ouvertes jusqu'au coude d'une veste de drap vert , dont les deux basques pendaient librement sur les hanches ; de larges pantalons à mille plis complétaient ce costume; et ses jambes nues étaient embrassées au-dessus de la cheville du pied par deux bracelets d'argent ciselé. L'un de ces bracelets était orné de petit^grelots d'argent dont le bruit accompagnait le mouvement de ses pieds. Aucun poëte n'a jamais dépeint une si ravissante apparition. L'Aidé de lord Byron , dans Don Juan^ a quelque chose de mademoiselle Malagamba, mais elle est loin encore de cette perfection de grâce, d'innocence, de
douce confusion, de voluptueuse langueur et d'écla* tante sérénité, qui se confondent dans ces traits encore enfantins. Je la grave dans mon souvenir pour la peindre plus tard, comme le type de la beauté et de Tamour purs, dans le poëme où je veux consacrer mes impressions.
Ce devait être un beau tableau à faire pour un peintre, s'il y en eût eu un parmi nous , que cette scène de voyage. Nos costumes turcs, riches et pittoresques, nos armes de toute espèce, répandues sur le plancher autour de nous, nos lévriers couchés à nos pieds ; ces trois figures de femmes accroupies en face de nous sur un tapis d'Alep ; leurs attitudes pleines de simplicité, d'étrangeté et d'abandon; l'expression de leurs physionomies pendant que je leur racontais mes voyages, ou que nous comparions nos usages d'Europe avec le genre d'hospitalité qu'elles nous offraient; les cassolettes de parfums qui brûlaient dans un coin en embaumant l'air du soir ; les formes antiques des vases dans lesquels on nous offrait le sorbet ou les boissons aromatisées ; tout cela au milieu d'une chambre délabrée, ouverte sur la mer, et où les branches d'un palmier, croissant dans la cour, s'introduisaient par de larges ouvertures sans fenêtres. Je regrette de ne pas emporter ce souvenir pour mes amis, comme je l'emporte dans mon imagination.
Madame Malagamba la mère est Grecque et née dans l'île de Chypre; elle y épousa, à quatorze ans, M. Malagamba, riche négociant franc, qui était en même temps consul à Larnaca. Des malheurs et des
révolutions renversèrent la fortune de M. Malagamba ; il vint chercher une petite place d'agent consulaire à Acre, et y mourut, laissant sa femme et ses quatre enfans dans le dénuement le plus absolu. Son fils, jeune homme remarquable par Fhonnéteté et l'intelligence, fut employé par quelques consuls, et obtint enfin la place d'agent consulaire de Sardaigne à Raipha. C'est avec les faibles appointemens de cet emploi précaire qu'il soutient sa mère et ses sœurs. La sœur aînée de mademoiselle Malagamba , aussi belle que celle que nous avons tant admirée, avait inspiré , nous dit-on , une telle passion à un des jeunes religieux du couvent de Kaipha, qui avait eu occasion de la voir de la terrasse du couvent, qu'il s'était enfui sur un bâtiment anglais, avait embrassé la religion protestante afin de pouvoir la demander en mariage, et avait tenté tous les moyens de l'enlever sous divers déguisemens. On le croyait encore, à cette époque, caché dans quelque ville de la côte de Syrie pour exécuter son projet ; mais les autorités turques veillaient à la sûreté de cette famille, et si les moines, qui exercent sur les religieux de leur ordre la justice la plus arbitraire et la plus inflexible, parvenaient à découvrir le fugitif, il expierait, dans une étemelle captivité, l'amour insensé que cette beauté fatale a allumé dans son cœur. Nous ne vimes point cette sœur.
La nuit tombait , il fallait enfin nous arracher à l'enchantement de cette réception , et aller chercher un asile au couvent du Mont-Carmel. M. Malagamba était allé prévenir les Pères des hôtes nombreux qui
leur arrivaient. Nous nous levâmes et nous fûmes forcés , pour obéir aux usages du pays , de laisser madame et mademoiselle Malagamba approcher leurs lèvres de nos mains , et nous remontâmes à cheval.
Le mont Carmel commence à s'élever , à quelques minutes de marche de Kaïpha ; nous le gravîmes par une route assez belle , taillée dans le rocher sur la pointe même du cap ; — chaque pas que nous faisions nous découvrait un horizon nouveau sur la mer, sur les collines de la Palestine, et sur les rivages de ridumée. A. moitié chemin , nous rencontrâmes un des Pères du Carmel, qui, depuis quarante ans, habite une petite maisonnette qui sert d'hospice aux pauvres dans la ville de Ka'ipha , et qui monte et descend deux fois par jour la montagne , pour aller prier avec ses frères. La douce expression de sérénité d'âme et de gaité de cœur qui brillait dans tous ses traits nous frappa. Ces expressions de bonheur paisible et inaltérable ne se rencontrent jamais que dans les hommes à vie simple et rude et à généreuses résolutions. L'échelle du bonheur est une échelle descendante : on en trouve bien plus dans les humbles situations de la vie que dans les positions élevées. Dieu donne aux uns en félicité intérieure ce qu'il donne aux autres en éclat, en nom, en fortune. J'en ai fait maintes fois l'épreuve. Entrez dans un salon, cherchez l'homme dont le visage respire le plus de contentement intime , demandez son nom , c'est un inconnu pauvre et négligé du monde. T^ Providence se révèle partout.
A la porte du beau monastère qui s'élève aujour-
d'hui, tout construit à neuf, tout éblouissant de )>lancheur, sur le sommet le plus aigu du cap du Carmel , deux Pères nous attendaient. C'étaient les seuls habitans de cette vaste et magnifique retraite de cénobites. Nous fûmes accueillis par eux comme des compatriotes et des amis. Ils mirent à notre disposition trois cellules pourvues chacune d'un lit, meuble rare en Orient , d'une chaise et d'une table. Nos Arabes s'étal>lirent avec nos chevaux dans les vastes cours intérieures du monastère. On nous servit un souper composé de poisson frais et de légumes cultivés parmi les rochers de la montagne. Nous passâmes une soirée délicieuse, après tant de fatigues, assis sur les larges balcons qui dominent la mer et les cavernes des prophètes. Une lune sereine flottait spr les vagues dont le murmure et la fraîcheur mon* taient jusqu'à nous. Nous nous promimes de passer dans cet asile la journée du lendemain pour reposer nos chevaux et refaire nos provisions ; nous allions entrer dans une contrée nouvelle , où nous ne trouverions plus ni ville ni village, rarement des sources (l'eau douce : nous voyions cinq journées de désert s'étendre devant nous.
20 octobre 1832.
Journée de repos passée au monastère du mont Carmel ou à parcourir les sites de la montagne et les grottes d'Ëlie et des prophètes. La principale de ces grottes, évidemment taillée de main d'homme dans
le roc le plus dur, est une salle d'une pi-odigie.use élévation ; elle n'a d'autre vue que la mer sans bomeS| et on n'y entend d'autre bruit que celui des flots qui brisent continuellement contre l'arête du cap. Les traditions disent que c'était là l'école où Élie enseignait les sciences des mystères et des hautes poésies. L'endroit était admirablement choisi , et la voix du vieux prophète, mattre de toute une innombrable génération de prophètes, devait majestueusement retentir dans le sein creusé de la montagne qu'il sillonnait de tant de prodiges, et à laquelle il a laissé son nom ! L'histoire d'Élie est une des plus merveilleuses histoires de l'antiquité sacrée : c'est le géant des bardes sacrés. A lire sa vie et ses terribles vengeances, il semble que cet homme avait la foudre du Seigneur pour âme, et que l'élément sur lequel il fut enlevé au ciel était son élément natal . C'est une belle figure lyrique ou épique à jeter dans le poëme des vieux mystères de la civilisation judaïque. En tout , l'époque des prophètes , à la considérer historiquement , est une des époques les moins intelligibles de la vie de ce peuple fugitif. On aperçoit cependant, et surtout dans l'époque d'Élie , la clef de cette singulière organisation du corps des prophètes. C'était évidemment une classe sainte et lettrée, toujours en opposition avec les rois ; tribuns sacrés du peuple, le soulevant ou l'apaisant avec des chants , des paraboles , des menaces; formant des factions dans Israël, comme la parole et la presse en forment parmi nous ; se combattant les uns les autres , d'abord avec
ie glaive de leur parole , puis avec la lapidation ou répée ; s'exterminant de la face de la terre comme on voit Élie en exterminer par centaines ; puis succombant eux-mêmes à leur tour, et faisant place à d'autres dominateurs du peuple. Jamais la poésie proprement dite n*a joué un si grand rôle dans le drame politique, dans les destinées de la civilisation. La raison ou la passion, selon qu'ils étaient faux ou vrais prophètes , ne parlait, par leur bouche, que la langue énei^ique et harmonieuse des images. Il n'y avait point d'orateurs comme à Athènes ou à Rome ; l'orateur est trop homme ! il n'y avait que des hymnes et des lamentations ; le poète est divin.
Quelle imagination ardente, colorée, délirante, ne suppose pas dans un pareil peuple une pareille domination de la parole chantée ! et comment s'étonner qu'indépendamment du haut sens religieux que ces poésies renfermaient , elles aient été un monument aussi accompli, aussi inimitable, de génie et de grâce? le prix des poètes alors, c'était la société même. Leur inspiration leur soumettait le peuple ; ils l'entraînaient à leur gré au crime ou à l'héroïsme; ils faisaient trembler les rois coupables, leur jetaient la cendre sur le front, ou, réveillant le patriotisme dans le cœur de leurs concitoyens , ils les faisaient triompher de leurs ennemis, ou leur rappelaient, dans l'exil et dans l'esclavage , les collines de Sion et la liberté des enfans de Dieu. Je suis étonné que, parmi tous les grands drames que la poésie moderne a puisés dans l'histoire des Juifs , elle n'ait pas conçu
encore ce drame merveilleux des prophètes. C'est un beau chant de l'histoire du monde.
Même date.
Je reviens de me promener seul sur les pentes embaumées du Carmel. J'étais assis sous un arbousier , un peu au-dessus du sentier à pic qui monte au sommet de la montagne et aboutit au couvent, regardant la mer qui me sépare de tant de choses et de tant d'êtres que j*ai connus et aimés , mais qui ne me sépare pas de leur souvenir. Je repassais ma vie écoulée, je me rappelais des heures pareilles passées sur tant de rivages divers et avec des pensées si différentes; je me demandais si c'était bien moi qui étais là au sommet isolé du Mont Carmel , à quelques lieues de l'Arabie et du désert, et pourquoi j'y étais; et où j'allais ; et où je reviendrais ; et quelle main me conduisait ; et qu'est-ce que je cherchais sciemment, ou à mon insu , dans ces courses étemelles à travers le monde. J'avais peine à recomposer un seul être de moi-même avec les phases si opposées et si imprévues de ma courte existence ; mais les impressions si vives, si lucides, si présentes , de tous les êtres que j'ai aimés et perdus, retentissaient toutes avec ime profonde angoisse dans le même cœur et me prouvaient trop que cette unité, que je ne retrouvais pas dans ma vie , se retrouvait tout entière dans mop cœur! et je sentais mes yeux se mouiller en r^ardant le passé où je n'apercevais déjà que cinq ou six tom-
beaux oii mon bonheur s'était d^à cinq ou six fois englouti. Puis, selon mon instinct, quand mes impressions deviennent trop fortes et sont près d'écraser ma pensée, je les soulevais d'un élan religieux vers Dieu, vers cet infini qui reçoit tout, qui absorbe tout , qui rend tout ; je le priais, je me soumettais à sa volonté toujours bonne, je lui disais : Tout est bien, puisque vous l'avez voulu ; me voici encore ; continuez à me conduire par vos voies et non par les miennes; menez-moi où vous voudrez et comme vous voudrez, pourvu que je me sente conduit par vous ; pourvu que vous vous révéliez de temps en temps à mes ténèbres par un de ces rayons de l'âme qui nous montrent, comme l'éclair, un horizon d'un moment au milieu de notre nuit profonde ; pourvu que je me sente soutenu par cette espérance immortelle que vous avez laissée sur la terre comme une voix de ceux qui n'y sont plus ; pourvu que je les retrouve en vous, et qu'ils me reconnaissent et que nous nous aimions dans cette ineffable unité que nous formerions, vous, eux et nous ! Cela me sufHt pour avancer encore, pour marcher jusqu'au bout dans ce chemin qui semble sans but. Mais faites que le chemin ne soit pas trop rude à des pieds déjà blessés ! *
Je me suis relevé plus léger et me suis pris à cueillir des poignées d'herbes odoriférantes dont le Carmel est tout embaumé. Les Pères du couvent en font une espèce de thé plus parfumé que la menthe et la sauge de nos jardins. J'ai été distrait de mes pensées et de mon herborisation par le pas de deux ânes
36fc VOYAGE
dont les fers retentissaient sur les rocs polis du sentier. Deux femmes, enveloppées de la tête aux pieds d'un long drap blanc, étaient assises sur les ânes, un jeune homme tenait la bride du premier de ces animaux , et deux Arabes marchaient derrière , la tète chargée de larges corbeilles de roseaux , recouvertes de serviettes de mousseline brodée. C'était M. Malagamba , sa mère et sa sœur qui montaient au monastère pour m'offrir des provisions de route qu'elles nous avaient préparées pendant la nuit. Une des corbeilles était remplies de petits pains jaunes comme l'or, et d'une saveur exquise, précieuse rencontre dans une contrée où le pain est inconnu. L'autre était pleine de fruits de tous genres, de quelques bouteilles d'excellens vins de Chypre et du Liban , et de ces confitures innombrables, délices des Orientaux. Je reçus avec reconnaissance le présent de ces aimables femmes. J'envoyai les Arabes porter les corbeilles au monastère , et nous nous assîmes pour causer un moment des infortunes de madame Maiagamba. L'endroit était charmant : c'était sous deux ou trois grands oliviers qui ombragent un des bassins que la source du prophète Élie s'est creusés en tombant de roc en roc dans un petit ravin du mont Carmel. Les Arabes avaient étendu les tapis de leurs ânes sur le gazon qui entoure la source , et les deux femmes qui avaient repoussé leurs longs voiles sur leurs épaules , assises sur le divan du voyageur, au bord de l'eau , dans leur costume le plus riche et le plus éclatant, formaient un groupe digne de l'œil
d'un peintre. J'étais assis moi-même, vis-à-vis d'elles, sur une corniche du rocher d'où tombait la source. Bien des larmes mouillèrent les yeux de madame Malagamba en repassant ainsi devant moi le temps de ses prospérités , et sa chute dans l'infortune , et ses misères présentes, et sa fuite de Saint-Jean-d'Àcre, et ses préoccupations maternelles sur l'avenir de son fils et de ses charmantes filles.
Mademoiselle Malagamba' écoutait ce récit avec l'insouciance tranquille de la première jeunesse ; elle s'amusait à réunir en bouquets les fleurs sur lesquelles elle était assise; seulement, lorsque la voix de sa mère s'altérait en parlant , et que des larmes tombaient de ses yeux, sa fille passait son bras autour du cou de sa mère , et essuyait ses pleurs avec le mouchoir de mousseline brodée d'ai^ent qu'elle tenait à la main : puis, quand le sourire revenait sur le visage de sa mère, elle reprenait sa distraction enfantine et assortissait de nouveau les nuances de son bouquet. Je promis à ces pauvres femmes de me souvenir d'elles et de leur hospitalité si inattendue, à mon retour en Europe , et de solliciter un peu d'avancement de mes amis à Turin pour le jeune agent consulaire de Raïpha. L'espérance, quoique bien éloignée et bien incertaine , rentra dans le cœur de madame Malagamba , et la conversation prit un autre tour. Nous parlâmes des mœurs du pays et de la monotonie de la vie des femmes arabes, dont les femmes européennes, qui vivent en Arabie , sont obligées de contracter aussi les habitudes. Mais mademoiselle
Malagamba et sa mère n'avaient jamais connu d'autre genre de vie, et s'étonnaient au contraire de ce que je leur racontais de l'Europe. Vivre pour un seul homme et d'une seule pensée dans l'intérieur de leurs appartemens ; passer la journée sur un divan à tresser ses cheveux, à disposer avec grâce les nombreux bijoux dont elles se parent ; respirer l'air frais de la montagne ou de la mer du haut d'une terrasse ou à travers les treillis d'une fenêtre grillée ; faire quelques pas sous les orangers et les grenadiers d'un petit jardin pour aller rêver au bord d'un bassin que le jet d'eau aiiime de son murmure; soigner le ménage, faire de ses mains la p&te du pain, le sorbet, les confitures; une fois par semaine, aller passer la journée au bain public en compagnie de toutes les jeunes filles de la ville , et chanter quelques strophes des poètes arabes en s'accompagnant sur la guitare; voilà toute la vie de l'Orient pour les femmes. La société n'existe pas pour elles; aussi n'ont-elles aucune de ces passions factices de l'amour-propre que la société produit ; elles sont toutes à l'amour quand elles sont jeunes et belles, et, plus tard, toutes aux soins domestiques et à leurs enfans. Cette civilisation en vaut-elle une autre ? Comme nous étions à causer ainsi de choses au hasard , mon. drogman , jeune homme né en Arabie et très-versé dans les lettres arabes, me cherchait aux alentours du monastère, et me découvrit auprès de la fontaine ; il m'amenait un autre jeune Arabe qui avait appris mon arrivée à Kaïpha , et qui était venu de Sainl-Jean-d'Acre
EN ORIENT. se?
pour faire connaissance avec un poète de rOccident. Ce jeune homme , né dans le Liban, et élevé à Àlep , était célèbre déjà par son talent poétique. J'en avais souvent entendu parler moi-même , et je m'étais fait traduire plusieurs de ses compositions. Il m'en apportait quelques-unes , dont je donnerai plus loin la traduction. Il s'assit avec nous auprès de la fontaine, et nous causâmes assez longtemps avec l'aide de mon drogman. Cependant le jour baissait, il fallait nous séparer. Puisque nous sommes ici deux poètes, lui dis-je, et que le hasard nous réunit de deux points du monde si opposés dans un lieu si charmant , dans une û belle heure , et en présence d'une beauté si accomplie , nous devrions consacrer chacun dans notre langue , par quelques vers, notre rencontre et les impressions que ce moment nous inspire. Il sourit ; il tira de sa ceinture l'écritoire et la plume de roseau qui ne quittent pas plus un écrivain arabe que le sabre ne quitte le cavalier; nous nous écartâmes tous les deux de quelques pas pour aller méditer un moment nos vei*s. Il eut fini bien avant moi. Voici ses vers , et voici les miens. On y reconnaîtra le caractère des deux poésies ; mais je n'ai pas besoin d'avertir combien toutes les langues perdent à passer dans une autre.
tf Dans fes jardins de Raîpha il y a une fleur que a le rayon du soleil cherche à travers le treillis des
a feuilles de palmier.
a Cette fleur a des yeux plus doux que la gazelle,
ce des yeux qui ressemblent à une goutte d'eau de la tf mer dans un coquillage.
« Cette fleur a un parfum si enivrant que le scheik (c qui s'enfuit devant la lance d'une autre tribu, sur <c sa jument plus rapide que la cbute des eaux, la sent « au passage et s'arrête pour la respirer.
« Lèvent de Simoun enlève des habits du voyageur <c tous les autres parfums, mais il n'enlève jamais du « cœur l'odeur de cette fleur merveilleuse.
a On la trouve au bord d'une source qui coule « sans murmure à ses pieds.
a Jeune fille, dis-moi le nom de ton père, et je te (c dirai le nom de cette fleur. »
Voici ceux que je rapportai moi-même et que je fis traduire aussitôt en arabe par mon drogman :
Fontaine au bleu miroir, quand sur ton vert rivage, La rêveuse Lilla dans Tombre vient s'asseoir, Et sur tes flots penchée y jette son image. Comme au golfe immobile une étoile da soir,
D'un mobile frisson tes flots dormans se plissent. On n'en voit plus le fond de sable ou de roseaux. Mais de charme et de jour tes ondes se remplissent, Et l'œil ne cherche plus son ciel que dans tes eaux !
Tu n'es plus qu'un reflet de ravissantes choses. Yeux bleus comme ces fleurs qui bordent ton bassin, Dents de nacre riant entre des lèvres roses, Globes qu'un souffle pur soulève avec le sein I
Cheveux nattés de fleurs et que leur poids fait pendre, Colliers qui de ses bras relèvent le carmin, Perles brillant sous Fonde et que l'on croit y prendre, Comme son sable d'or en y plongeant la main !
Ma main s'étend sur toi, source où cette ombre nage. De peur que par le vent tout ne soit effacé. Et mes lèvres voudraient, jalouses du rivage, Boire ces flots heureux où l'image a passé !
Mais quand Lilla, riant, se lève et suit sa mère. Ce n'est plus qu'un peu d'eau dans un bassin obscur. Je goûte en vain les flots du doigt; l'onde est amère, Et la vase et l'insecte en ternissent l'azur !
Eh bien 1 ce que tu fais pour ces flots, jeune fille. Sur mon flme à jamais la beauté le produit ; n y fait joie et jour tant que son œil y brille ; Dès que son œil se voile, hélas ! il y fait nuit !
Or, la jeune fille pour qui nous venions de faire ces vers en français et en arabe littéral, n'entendait ni le français ni Tarabe, et ne comprenait qu'un peu Fitalien.
i3 octobre 183a.
Au lever du soleil, nous avons quitté , frais et dispos, le couvent du mont Carmel et ses deux excellens religieux, et nous nous sonmies acheminés par des sentiers escarpés qui descendent du cap à la mer. Là, nous sommes entrés dans le désert; il règne entre la mer de la Syrie, dont les côtes ici sont en général plates, sablonneuses et découpées en petits golfes, et