VI. M
les montagnes qui font suite au mont Cainii#l. Ces montagnes s'abaissent, par degrés insensibles, en se rapprochant de la Galilée ; elles sont noires et nues ; les rochei-s percent souvent l'enveloppe de terre et d'arbustes qui leur reste ; leur aspect est sombre et morne; elles n'ont que leur vêtement de lumière éblouissante et la majesté idéale du passé qui les entoure ; de temps en temps, la chaîne, qu'elles continuent pendant environ dix lieues, est brisée, et quelque vallée peu profonde s'entr ouvre au regard; au fond ou sur les flancs d'une de ces vallées, npus voyons distinctement les restes d'un château fort et un gmnd village arabe qui s'étend sous les murs du château ; la fumée des maisons s'élève et serpente le long des flancs du Carmel, et de longues files 4& joh^meaux, de chèvres noires et de vaches rouges, se prolongent du village dans la plaine que mous UiavïersoDs; quelques Arabes à cheval, armes de lances et vêtus seulement de leur couverture de iaine blandie, les jambes et les bras nus, marchent en tête et en 'flanc de ces caravanes de pasteurs qui vont mener les troupeaux à la seule source que nous ayons rencontrée depuis quatre heures. Les sources ont été découvertes et creusées autrefois par les babitans des viUes 3itll<^ toutes au bord de la mer : les Ar^ibes actuels ont abandonné ces villes depuis des siècle^ ; îl n'y rest^ que la fontaine, et ils font tous les jours ce voyage d'une heure ou deux pour venir chercher l'eau et abreuver des troupeaux. Nous avons marché tout le jour sur des débris de murailles, sur des mosaïques
qui percent le sable ; la route est jalonnée de ruines qui attestent la splendeur et l'immense population de ces rivages dans les temps reculés.
Nous avions depuis le matin à Thorizon devant nous, au bord de la mer, une immense colonne sur laquelle les rayons du soleil étaient répercutés, et qui semblait grandir et sortir des flots à mesure que nous avancions. En approchant, nous reconnaissons que cette colonne est une masse confuse de magnifiques ruines appartenant à différentes époques ; nous distinguons d'abord une immense muraille, toute semblable, par sa forme, sa couleur, et la taille des pierres, à un pan du Colyséeà Rome. Cette muraille, d'une prodigieuse hauteur, se dresse seule et échancrée, sur un monceau d'autres ruines de constructions grecques et romaines ; bientôt nous découvrons, au-delà de ce pan de mur, les restes élégans et découpés à jour, comme une dentelle de pierre, d'un monument moresque, église ou mosquée, ou peutêtre tous les deux tour à tour ; puis une série d'autres débris debout, et d'une belle conservation, de plusieurs autres constructions antiques ; le chemin de sable que suivaient nos moukres nous menait assez près de ces curieux débris du passé dont nous ignorions complètement l'existence, le nom et la date.
 environ un demi-mille de ce groupe de monumens , la côte de la mer s'élève et le sable se change en rocher; ce rocher a été taillé partout par la main des hommes sur une étendue d'environ un mille de circuit ; on dirait une ville primitive creusée dans
le roc avant que les hommes eussent appris l'art d'arracher la pierre à la terre et de s'élever des demeures à sa surface; c'est en effet une des villes souterraines dont parlent les premières histoires , ou tout au moins une de ces vastes nécropolis, villes des morts , qui creusaient en tout sens la terre ou le rocher aux environs des grandes cités des vivans; mais la forme des rochers et des cavernes sans nombre taillées dans leurs flancs indique plutôt , à mon avis, la demeure des vivans. Ces cavernes sont vastes, les portes en sont élevées; des escaliers nombreux et larges conduisent à ces portes ; des fenêtres sont percées aussi dans la roche vive pour donner de la lumière à ces habitations, et ces portes et ces fenêtres donnent sur des rues taillées profondément dans les entrailles de la colline. Nous avons suivi plusieurs de ces rues profondes et larges et où des ornières indiquent la trace de la roue des chars. Une multitude d'aigles, de vautours, et des nuées innombrables d'étourneaux s'élevaient, à notre approche, de l'ombre de ces rochers creusés ; des arbustes grimpans , des fleurs pariétaires , des touffes de myrte et de figuier on t pris racine dans la poussière de ces rues de pierres, et tapissent ces longues avenues. Dans quelques endroits, les anciens habitans avaient entièrement fendu la colline avec le ciseau , et percé des canaux qui laissent venir l'eau de la mer et permettent au regard d'embrasser une partie du golfe qu'elle forme derrière la ville. C'est un paysage d'un caractère entièrement neu f , à la fois grave et dur comme le rocher.
riant et lumineux comme ces percées aériennes sur le bleu de la mer , et comme ces forêts de plantes nées d'elles-mêmes dans les fentes du granit. Nous marchâmes quelque temps dans ces labyrinthes merveilleu)Ly et nous arrivâmes enfin au pied de la grande muraille et des monumens moresques que nous avions devant nous; là, nous nous arrêtâmes un instant pour délibérer. Ces ruines ont une mauvaise renommée; c'est là que se cachent souvent des bandes d'Arabes voleurs qui pillent et massacrent les caravanes. On nous avait avertis à Kaïpha de les éviter ou de les passer en ordre de bataille et sans permettre à aucun de nos honmies de s'écarter du corps de la caravane. La curiosité l'avait emporté ; nous n'avions pu résister au désir de visiter des monumens dont l'histoire ancienne et moderne ne connaît rien : nous ignorions s'ils étaient déserts ou habités. Arrivés au pied des murs d'enceinte qui les enveloppent encore , nous aperçûmes la brèche par laquelle nous devions y pénétrer. Au même moment, im groupe d'Arabes à cheval pai*ut , la lance à la main, sur le sable qui nous séparait encore de l'entrée, et fondit sur nous; nous fumes surpris, mais nous étions prêts ; nous avions à la main nos fusils à deux coups chargés et armés , et des pistolels à la ceinture ; nous avançâmes sur les Arabes , ils s'arrêtèrent court ; je me détachai de la caravane en lui ordonnant de rester sous les armes; je m'avançai avec mes deux compagnons et mon drogman ; nous parlementâmes ; et le scheik , avec ses principaux
cavaliers 9 nous escortèrent eux-mêmes jusqu'à la brèche y en donnant ordre aux Arabes de F intérieur de nous respecter et de nous laisser examiner les monumens. Je jugeai prudent néanmoins de ne laisser entrer avec nous qu'une partie de mon monde ; le reste demeura campé à une portée de fusil du tertre, prêt à venir à notre secours si nous fussions tombés dans une embûche. Cette précaution n'était pas inutile, car nous trouvâmes dans l'intérieur des murs une population de deux à trois cents Arabes Bédouins, y compris les femmes et les enfans. 11 n'y a qu'une issue pour sortir de ces ruines , et nous aurions été facilement pris et égorgés si ces barbares n'eussent été tenus en respect par la force qui nous restait dehors et qu'ils pouvaient supposer plus considérable qu'elle ne l'était réellement : nous avions eu soin de ne pas montrer tout notre monde , et quelques moukres étaient restés exprès en arrière,- campés sur un mamelon où l'on pouvait les apercevoir.
Aussitôt que nous eûmes franchi là brèche , nous nous trouvâmes dans un dédale de sentiers tournant autour des débris écroulés de la grande muraille et des autres édifices antiques que nous découvrions successivement. Ces sentiers ou ces rues n'avaient aucune percée régulière ; mais le pied des Arabes , des chameaux et des chèvres, les avait tracés au hasard panni ces décombres. Les familles de la tribu n'avaient elles-mêmes rien édifié , elles avaient pi-ofité seulement de toutes les cavités que la chute des pierres gigantesques avait formées çà et là pour s'y
abriter, les unes à Fombre même des Fûts des colonnes od des chapiteaux arrêtés dans leur chute par d'autres débris; les autres, par un morceau d'étofîe de poil de chèvre noire, tendu d'un pilier à l'autre, et formant ainsi le toit. Le scheik lui-même, ses femmes et ses ènfans , qui occupaient sans doute le palais du village , avaient tous leur démeure à l'entrée de la ville , dans les décombres d'un temple romain , sur un tertre très-élevé , au-dessus du sentier où nous entrions , et leur maison était formée par un bloc immense de pierre Sculptée qui pendait presque perpendiculairement , appuyé par un de ses angles sur d'autres blocs roulés ^le-méle et comme arrêtés dans leur chute. Ce chaos de pierres semblait véritablement s'écrouler encore , et prêt à écraser les femmes et les enfans du scheik , qui montraient leurs têtes au-dessus de nous , hors de cette caverne artificielle. Les femmes n'étaient pas voilées ; elles n'avaient pour vêtement qu'une chemise de coton bleu, qui laisse la poitrine découverte et les jambes nue^; cette chemise est serrée autour du corps par une ceinture de cuir. Ces femmes nous parurent belles , malgré les anneaux qui perçaient letfts narines, et les tatouages bizarres dont leui^ joues et ieilr gorge étaient sillonnées. Les enfans étaient nus , assis ou à cheval sur les blocs de pierres taillées qui formaient la terrasse de ces effrayantes demeures ; et quelques chèvres noires, slux longues oreilles pendantes, étaient grimpées à côté des enfans sur la porte de ces grottes, et nous regardaient passer, ou bondissaient au-dessus de nos têtes en franchissant
d'un bloc à l'autre le sentier profond où nous marchions. Nous vîmes .quelques chameaux couchés ça et là dans le creux frais , formé par les interstices des débris, et dressant leur tête pensive et calme audessus des tronçons de colonnes et de chapiteaux éboulés. A chaque pas, la scène était nouvelle et attirait plus vivement notre attention. Un peinfre trouverait mille sujets d'un pittoresque inconnu dans la forme sans cesse neuve et inattendue dont les demeures de la tribu sont mêlées et confondues avec les restes des théâtres, des bains, des églises, des mosquées, qui jonchent ce coin de terre. Moins l'homme a travaillé pour se créer un asile dans ce chaos d'une ville renversée , plus ces habitations sont improvisées par le hasard bizarre de la chute des monumens , plus aussi la scène est poétique et frappante. Des femmes trayaient leurs chèvres sur les gradins de l'amphithéâtre ; des troupeaux de moutons sautaient un à un de la fenêtre en ogive du palais d'un émir ou d'une église gothique de l'époque des croisés. Des scheiks accroupis fumaient leurs pipes sous l'arche ciselée d'un arc romain, et des chameaux avaient leurs longes attachées aux colonnettes moresques delà porte d'un harem. Nous descendîmes de cheval pour visiter en détail les principaux restes. Les Arabes nous firent de grandes difficultés quand nous témoignâmes la volonté d'entrer dans l'enceinte du grand temple qui est au bout de la ville, sur un rocher au bord de la mer. Il nous fallu! une contestation nouvelle à chaque cour, à chaque
mur que nous avions à franchir pour y pénétrer ; nous fumes obligés d'employer même la menace pour les forcer à nous céder le passage. Les femmes et les enfans s'éloignèrent en nous lançant des imprécations ; le scheik se retira un moment, et les autres Arabes montrèrent sur leurs Bgures et dans leurs gestes tous les signes du mécontentement ; mais l'air d'indécision et de timidité mal déguisé que nous aperçûmes aussi dans leurs manières nous encouragea à insister, et nous entrâmes, moitié de gré , moitié de force, dans l'intérieur même de ce dernier et de ce plus étonnant des monumens.
Je ne puis dire ce que c'est; il y a de tout dans sa construction , dans sa forme et dans ses omemens ; je penche à croire que c'est un temple antique que les croisés ont converti en église à l'époque où ils possédèrent Césarée de Syrie et les rivages qui l'avoisinent , et que les Arabes ont converti plus tard en mosquée. Le temps, qui se joue de l'œuvre et des pensées des hommes, le convertit maintenant en poussière , et le genou du chameau se plie sur ces dalles où les genouii de trois ou quatre générations de religion se sont plies tour à tour devant des dieux différens. I^s bases de l'édifice sont évidemment d'architecture grecque d'une époque de décadence; à la naissance des voûtes, l'architecture prend le type mauresque ; des fenêtres^ primitivement corinthiennes , ont été converties avec beaucoup d'art et de goût en fenêtres mauresques à ogives et à légères colonnes accouplées ; ce qui subsiste des voûtes est
brodé d'arabesques d'un fini et d'une délicatesse exquis. L'édifice a huit faces^ et chacun des enfoncemens produits par cette forme octdgobe renfermait sans doute un autel , si Ton en juge par les niches qui décorent la partie des murs où ces autels devaient être appuyés. La partie centrale du montitneot était occupée aussi par un principal autel ; on le devine aisément à l'élévation du terrain dans cet endroit du temple. Cette élévation doit être produite par les marches qui entouraient l'autel. Les pans de cette église sont à demi écroulés , et laissent à l'œil des échappées de vue sur la mer et les écueils qui la bordent ; des plantes grimpantes pendent en touffes de feuillage et de fleurs du haut des voûtes déchirées, et des oiseaux au collier rouge, et des nuées de petites hirondelles blettes , gazouillaient dans ceâ bosquets aériens, ou voltigeaient le long des corniches. La nature reprend sori hymne là où l'homiiie a fini le sien. En sortant de ce temple inconnu, nous parcourûmes à pied les différentes ruelles du village, trouvant à chaque pas des débris curieux et des scènes inattendues formées par ce mélange de mœurs sauvages avec les beaux témoignages de civilisations mortes. Nous vîmes un grand nombre de femmes et de filles arabes occupées , dans les petites cours de leurs cahuttes, aux différentes occupations de la vie pastorale ; les unes tissaient des étoffes de poil de chèvre ; les autres étaient employées à moudre l'orge ou à faire cuire le riz ; elles sont généralement trèsbelles, grandes, fortes, le teint brûlé par le soleil.
tnais avec l'apparence de la vigueur et de la santé. Leurs cheveux noii*s étaient couverts de piastres d'argent enfilées ; elles avaient des boucles d'oreilles et des colliers garnis du même ornement; elles jetaient des cris de surprise en nous voyant passer , et nous suivaient jusqu'à d'autres maisons. Aucun des Arabes ne nous ofTrit le moindre présent; nous ne jugeâmes pas devoir enoiïrir nous-mêmes; nous sortîmes avec précauiioii de l'enceinte. Personne de la tribu ne nous suivit y et nous allâmes planter nos tentes à un quart de lieue de la grande muraille, au Fond d'un petit golfe entouré aussi de murs antiques, et qui fut jadis le port de cette ville inconnue. La chaleur était de trente-deux degrés; nous nous baignâmes dans la mer à l'ombre d'un vieux môle que la vague n'a pas encore complètement emporté, pendant que nos sais dressaient nos tentes, donnaient un peu d'orge à nos chevaux, et allumaient le feu contre une arche qui servit sans doute de porte à ce port.
Les Arabes appellent ce lieu d'uil nom qui veut dire rocher coupé. Les croisés le nomment dans leurs chroniques Castel Peregrino (Château des Pèlerins) ; mais je n'ai pu découvrir le nom de la ville intermédiaire, grecque, juive ou romaine, à laquelle appartenaient les grands restes qui nous avaient attirés. Le lendemain nous contiimâmes à longer les rives de la mer jusqu'à Césarée, où nous arrivâmes vers le milieu du jour ; nous avions traversé le matin un fleuve que les Arabes appellent Zirka , et qui est le fleuve des Crocodiles, de Pline.
Cësarée, l'ancienne et splendide capitale d'Hérode, n'a plus un seul habitant ; ses murailles^ relevées par saint Louis pendant sa croisade, sont néanmoins intactes, et serviraient encore aujourd'hui de fortifications excellentes à une ville moderne. Nous franchîmes le fossé profond qui les entoure, sur un pont de pierre à peu près au milieu de l'enceinte, et nous entrâmes dans le dédale de pierres, de caveaux entr'ou verts, de restes d'édifices, de fragmensde marbre et de porphyre, dont le sol de l'ancienne ville est jonché. Nous fîmes lever trois chakals du sein des décombres qui retentissaient sous les pieds de nos chevaux, nous cherchions la fontaine qu'on nous avait indiquée, nous la trouvâmes avec peine à l'extrémité orientale de ces ruines; nous y campâmes. Vers le soir, un jeune pasteur arabe y arriva avec un troupeau innombrable de vaches noires, de moutons et de chèvres ; il passa environ deux heures à puiser constamment de l'eau de la fontaine pour abreuver ces animaux , qui attendaient patiemment leur tour, et se retiraient en ordre après avoir bu , comme s'ils eussent été dirigés par des bergers. Cet enfant, absolument nu, était monté sur un âne; il sortit le dernier des ruines de Césarée , et nous dit qu'il venait ainsi tous les jours, d'environ deux lieues, conduire à l'abreuvoir les troupeaux de sa tribu établie dans la montagne. Voilà la seule rencontre que nous fîmes à Césarée, dans cette ville où Hérode, suivant Josèphe, avait accumulé toutes les merveilles des arts grecs et romains, oii il avait creusé un port artificiel qui ser-
vait d'abri à toute la marine de Syrie. Cësarée est la ville où saint Paul fut prisonnier et fit j pour sa défense et celle du christianisme naissant , cette belle harangue conservée dans le vingt-sixième chapitre des Actes des Apôtres. Cornélius le centurion et Philippe révangéliste étaient de Césarée, et c'est aussi du port de Césarée que les Apôtres s'embarquèrent pour aller semer la parole évangélique dans la Grèce et en Italie.
Nous passons la soirée à parcourir les masures de la ville, et à recueillir des fragmens de sculpture, que nous sommes obligés de laisser ensuite sur la place , faute de moyens de transport. — Belle nuit passée à l'abri de l'aqueduc de Césarée.
Route continuée à travers un désert de sable, couvert en quelques endroits d'arbustes et même de forets de chênes verts qui servent de repaire aux Arabes. M. de Parseval s'endort à cheval ; la caravane le devance; nous nous apercevons qu'il est en arrière ; deux coups de fusil retentissent dans le lointain : nous partons au galop pour aller à son secours, en tirant nous-mêmes des coups de pistolet afin d'effrayer les Arabes; heureusement il n'avait point été attaqué; il avait tiré ses deux coups sur des gazelles qui traversaient la plaine. Nous arrivons le soir, sans avoir rencontré une seule goutte d'eau , près du village arabe de El-Mukhalid. Un immense sycomore , jeté, comme une tente naturelle, sur le flanc d'une colline nue et poudreuse, nous attire et nous sert d'abri. Nos Arabes vont au village demander le che-
min de la fontaine ; on la leur indique ; nous y courons tous. Nous buvons, nous nous baignons la tête et les bras , nous revenons à notre camp où notre cuisinier a allumé le feu au pied de l'arbre. Son tronc est déjà calciné par les feux successifs des milliers de caravanes qui ont goûté successivement son ombre. Toutes nos tentes et tous nos chevaux sont à l'abri de ses rameaux immenses. Le scbeik de fll-Mukhalid vient m'apporter des melons; il s'assied sous ma tente, et me demande des nouvelles d'Ibrahim-Pacha, et quelques remèdes pour lui et pour ses femmes. Je lui donne quelques gouttes d'eau de Cologne, et l'engage à souper avec nous. Il accepte. Nous avons toutes les peines du monde à le congédier.
La nuit est brûlante. Je ne puis tenir sous la tente; je me lève et vais m'asseoir auprès de la fontaine sous un olivier. La lune éclaire toute la chaîne des montagnes de Galilée qui ondule gracieusement à l'horizon, à deux lieues environ de l'endroit où je sois cfimpé. C'est la plus belle ligne d'horizon qui ait encore frappé mes r^ards. Les premières branches de lilas de Perse qui pendent en grappes au printemps n'ont pas une teinte violette plus fraîche et plus nuancée que ces montagnes à l'heure où je les contemple. A mesure que la lune monte et s'en approche , leur nuance s'assombrit et devient plus pourpre; les formes en paraissent mobiles comme celles des grandes vagues qu'on voit par un beau coucher du soleil en pleine mer. Toutes ces montagnes ont de plus un nom et un récit dans la première
histoire que nos yeux d'enfans OBt lue sur les genoux de notre mère. Je sais que la Judée est là , avec ses prodiges et ses ruines ; que Jérusalem est assise derrière un de ces mamelons; que je n'en suis plus séparé que par quelques heures de marche ; que je touche ainsi à un des termes les plus désirés de mon long voyage. Je jouis de cette pensée, comme lliomme jouit toujours toutes les fois qiu'il touche à un des buts , même iosigpifians, qu'une passjon quelconque lui a assignés ; je reste }^ne ou d^ux heures à graverces lignes, ces couleurs, ce ciel transparent et rosé, cette solitude, ce silence, dans mou souvenir. L'humidité de la nuit tombe et mouille mon manteau; je rentre dans la tente, et je m'endor^. Il y avait à peine une heure que j'étais endormi , quand je fus réveillé par un léger bruit ; je me soulève sur le coude, et je regarde autour de moi. Un des coins du rideau de la tente était relevé pour laisser entrer la brise de la nuit ; la lune éclairait en plein l'intérieur ; je vois un énorme chakal qui entridt avec précaution, e,t regardait de mon côté avec ses yeux de feu ; je saisis mop fusil , le mouvement j'effraie , il part 9u galop. Je me rendors. Réveillé une seconde fois, je vois le chakal à mes pieds , fouillant du museau les plis de mon manteau , et prêt à saisir mon beau lévrier qui dormait sur la même natte que moi ; charmant animal , qui ne m'a pas quitté un jour depuis huit ans, et que je défendrais, comme une part de ma vie , au péril de mes joui*s. Je l'avais recouvert heureusement d'un pan du manteau, et il
dormait si profondément qu il n'avait rien entendu, rien senti , et ne se doutait pas du danger qu'il courait ; une seconde plus tard j le chakal l'emportait et regorgeait dans son terrier. Je jette un cri, mes compagnons s'éveillent ; j'étais déjà hors de la tente et j'avais tiré un coup de fusil, mais le chakal était loin, et le lendemain aucune trace de sang ne témoignait de ma vengeance.
Nous partons aux premiers rayons qui blanchissent les collines de Judée; nous suivons des collines ondoyantes hors de la vue de la mer; la chaleur nous fatigue beaucoup, et le silence le plus profond règne dans toute la marche ; à onze heures nous arrivons, accablés de soif et de lassitude , près des rives escarpées d'un fleuve qui roule lentement des eaux sombres entre deux falaises bordées de longs roseaux : il faut toucher ses eaux pour les apercevoir. Des troupeaux de buflles sauvages sont couchés dans les roseaux et dans le fleuve et montrent leurs têtes hors des flots; immobiles, ils passent ainsi les heures brûlantes du jour. Ils nous regardent sans faire un mouvement; nous traversons à gué le fleuve, et nous atteignons un kan abandonné. Ce fleuve est nommé aujourd'hui par les Arabes Mahr-el-jÉrsouf. L'ancienne ApoUonie devait être placée à peu près ici, à moins que sa situation ne soit déterminée par un autre fleuve que nous traversâmes une heure après, et qu'on appelle maintenant N ahr-eUPetras .
Nous nous étendons sur nos nattes, sous les caves fraîches et sombres qui restent seules de l'ancien
kan. A peine étions-nous assis autour d'un plat de riz froid que le cuisinier nous avait apporté pour déjeuner y qu'un énorme serpent de huit pieds de long y et gros comme le bras, sortit d'un des trous du vieux mur qui nous abritait et vint se déplier entre nos jambes; nous nous précipitâmes pour le fuir vers l'entrée du souterrain , il y fut avant nous et se perdit lentement , en faisant vibrer sa queue comme la corde d'un arc, dans les roseaux qui bordaient le fleuve. Sapeauétaitdu plus beau bleu foncé. Nous répugnions à reprendre notre gîte, mais la chaleur était si forte qu'il fallut nous y résigner, et nous nous endormîmes sur no§ selles, sans souci des visites semblables qui pourraient interrompre notre sommeil.
A quatre heures après midi nous remontons à cheval. J'aperçois sur un monticule, à peu de distancedu fleuve, un cavalier arabe, un fusil à la main, et accompagné d'un jeune esclave à pied. Le cavalier arabe semblait chasser : il arrêtait à chaque instant son cheval, et nous regardait défiler avec un air d'incertitude et de préoccupation. Tout ù coup, il met sa jument au galop, s'avance sur moi, et, m'adressant la parole en italien , il me demande si je ne suis pas le voyageur qui parcourt en ce moment l'Arabie, et dont les consuls européens ont annoncé la prochaine arrivée à JafTa. Je me nomme, if saute a bas de son cheval et veut me baiser la main. — Je suis, nous dit-il, le fils de M. Damiani, vice-consul de France à JafTa. Prévenu de votre arrivée par des