VOYAGE EN ORIENT
Un vieux père, eotooré de no§ doiioefi images, Y tressaille au bruit sourd du vent dans les créneaui, Et prie, en se levant, le maître des orages De mesurer la brise à Taile des vaisseaux ; De pieux laboureurs, des serviteurs sans maître. Cherchent du pied nos pas absens sur le gazon. Et mes chiens au soleil, couchés sous ma fenêtre. Hurlent de tendresse à mon nom.
J'ai des sœurs qu'allaita le même sein de fenune. Rameaux qu'au même tronc le vent devait bercer ; J'ai des amis dont l'âme est du sang de mou âme. Qui lisent dans mon œil et m'entendent penser ; J'ai des cœurs inconnus, où la muse m'écoute. Mystérieux amis, à qui parlent mes vers, Invisibles échos répandus sur ma route Pour me renvoyer des concerts.
Mais l'Ame a des instincts qu'ignore la nature. Semblables à l'instinctde ces hardis oiseaux Qui leur fait, pour chercha une autre nourriture. Traverser d'un seul vol l'dbtme aux grandes eaux. Que vont-ils demander aux climats de l'aurore? N'ont-ils pas sous nos toits de la mousse et des nids? Et des gerbes du champ que notre soleil dore. L'épi tombé pour leurs petits ?
Moi, j'ai comme eux le pain que chaque jour demande, J'ai comme eux la colline et le fleuve écumeux ; De mes humbles désirs la soif n'est pas plus grande, Et cependant je pars et je reviens conune eux ; Mais, conune eux, vers l'aurore une force m'attire, Mais je n'ai pas touché de l'œil et de la main Cette terre de Cham, notre premier empire. Dont Dieu pétrit le cœur humain.
16 VOYÀÔE
Je n'ai pas navigué sur l'océan de sable, Au branle assoupissant du Vaisseau du désert; Je n'ai pas étanché ma soif intaris^ble, Le soir, au puits d'Hébron de. trois palmiers couvert; Je n'ai pas étendu mon manteau sous les tentes, Dormi dans la poussière où Dieu retournait Job, Ni la nuit, au doux bruit d'étoiles palpitantes. Rêvé les rêves de Jacob.
Des sept pages du monde une me reste è lire : Je ne sais pas comment l'étoile y tremble aiix cieux, Sous quel poids de néant la poitrine respire, Comment le cœur palpite en approchant des dieux ! Je ne sais pas comment, au pied d'une colonne. D'où l'ombre des vieux jours sur le barde descend L'herbe parle à l'oreille, ou la terre bourdonne, Ou la brise pleure en passant.
Je n'ai pas entendu dans les cèdres antiques Les cris des nations monter et retentir. Ni vu du haut Liban les aigles prophétiques S'abattre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr ; Je ii'ai pas reposé ma tête sur la terre Où Pahnire n'a plus que l'écho de son nom. Ni fait sonner au loin, sous mon pied solitaire. L'empire vide de Memnon.
Je n'ai pas entendu, du fond de ses abimes, Le Jourdain lamentable élever ses sanglots, Pleurant avec des pleurs et des cris plus sublimes Que ceux dont Jérémie épouvanta ses flots ; Je n'ai pas écouté chanter en moi mon àmc Dans la grottç sonore où le barde des rois Sentait au sein des nuits l'hymne à la main de flamme Arracher la harpe à ses doigs.
Et je n'ai pas marché sur des traces divines Dans ce champ oà le Christ pleura sous i'olivier ; Et je n'ai pas cherché ses pleurs sur les racines D*oà les anges jaloux n'ont pu les essuyer! Et je n'ai pas veillé pendant des nuits sublime» Au jardin ou, suant sa sanglante sueur, L'écho de nos douleurs et Técho de nos crimes Retentirent dans un seul coeur.
Et je n'ai pas couché mon front dans la poussière Où le pied du Sauveur en partant s'imprima ; Et je n'ai pas usé sous mes lèvres la pierre Où, de pleurs embaumé, sa mère l'enferma ! Et je n'ai pas frappé ma poitrine profonde Aux lieux où, par sa mort conquérant l'avenir, Il ouvrit ses deux bras pour embrasser le monde, Et se pencha pour le bénir.
Voilà pourquoi je pars, voilà pourquoi je joue Quelque reste de jours inutile ici-bas.
Qu'importe sur quel bord le vent d'hiver secoue L'abre stérile et sec et qui n'ombrage pas ! L'insensé I dit la foule. — Elle-même insensée ! Nous ne trouvons pas tous notre pain en tout lieu ; Du barde voyageur le pain c'est la pensée, Son cœur vit des œuvres de Dieu !
Adieu donc, mon vieux père, adieu, mes sœurs chéries. Adieu, ma maison blanche à l'ombre du noyer. Adieu, mes beaux coursiers oisifs dans mes prairies. Adieu, mon chien fidèle, hélas ! seul au foyer ! Votre image me trouble , et me suit comme l'ombre De mon bonheur passé qui veut me retenir : Ah ! puisse se lever moins douteuse et moins sombre L'heure qui doit nous réunir !