VI
Et toi, terre, livrée à plus de vents et d*onde Que le frêle navire où flotte mon destin ! Terre qui porte en toi la fortune du monde ! Adieu ! ton bord échappe à mon œil incertain ! Puisse un rayon du ciel déchirer le nuage Qui couvre trône et temple, et peuple et liberté. Et rallumer plus pur sur ton sacré rivage Ton phare d'immortalité !
Et toi, Marseille, assise aux portes de la France Comme pour accueillir ses hôtes dans tes eaux. Dont le port sur ces mers, rayonnant d'espérance, S'ouvre comme un nid d'aigle aux ailes des vaisseaux; Où ma main presse encor plus d'une main chérie. Où mon pied suspendu s'attache avec amour. Reçois mes derniers vœux en quittant la patrie. Mon premier salut au retour I
13 juin.
Nous avons été visiter notre navire, notre maison pour tant de mois! Il est distribué en petites cabines où nous avons place pour un hamac et pour une malle. Le capitaine a fait percer de petites fenêtres qui donnent un peu de lumière et d'air aux cabines, que nous pourrons ouvrir lorsque la vague ne sera pas haute ou que le brick ne se couchera pas sur le flanc. La grande chambre est réservée pour madame de Lamartine et pour Julia. Les femmes de chambre coucheront dans la petite chambre du capitaine, qu'il a bien voulu nous céder. Ck)mme la saison est
l)eile, on mangera sur le pont , sous une tente dressée au pied du grand mât. I^ brick est encombré de provisions de tout genre que nécessite un voyage de deux ans dans des pays sans ressources. Une bibliothèque de cinq cents volumes , tous choisis dans les livres d'histoire, de poésie ou de voyage, c'est le plus bel ornement de la plus grande chambre. Des faisceaux d'armes sont groupés dans les coins, et j'ai acheté, en outre , un arsenal particulier de fusils, de pistolets et de sabres pour armer nous et nos gens. Les pirates grecs infestent les mers de l'Archipel ; nous sommes déterminés à combattre à outrance et à ne les laisser aborder qu'après avoir perdu la vie. J'ai à défendre deux vies qui me sont plus chères que la mienne. Quatre canons sont sur le pont, et l'équipage, qui connaît le sort réservé par les Grecs aux malheureux matelots qu'ils surprennent , est décidé à mourir plutôt que de se rendre à eux.
17 juin 183i.
J'emmène avec moi trois amis. Le premier est un de ces hommes que la Providence attache à nos pas quand elle prévoit que nous aurons besoin d'un appui qui ne fléchisse pas sous le malheur ou sous le péril : Amédée de Parseval. Nous avons été liés dès notre plus tendre jeunesse par une affection qu'aucune époque de notre vie n'a trouvée en défaut. Ma mère l'aimait comme un flls; je l'ai aimé comme un
ao VOYAGE
frère. Toutes les fois que j'ai été frappé d'un coup du sorty je Tai trouvé là , ou je l'ai vu arriver pour en preiidre sa part, la part principale, le malheur tout entier, s'il l'avait pu. C'est un cœur qui ne vit que du bonheur ou qui ne souffre que du malheur des autres. Quand j'étais, il y a quinze ans, à Paris, seul, malade, ruiné, désespéré et mourant , il passait les nuits à veiller auprès de ma lampe d'agonie. Quand j'ai perdu quelque être adoré, c'est lui toujours qui est venu me porter le coup pour me l'adoucir. A la mort de ma mère , il arriva auprès de moi aussitôt que la fatale nouvelle, et me conduisit de deux cents lieues jusqu'au tombeau où j'allai vainement chercher le suprême adieu qu'elle m'avait adressé, mais que je n'avais pas entendu! Plus tard.... Mais mes malheurs ne sont pas fmis, et je retrouverai son amitié tant qu'il y aura du désespoir à étancher dans mon cœur, des larmes à mêler aux miennes.
Deux hommes bons, spirituels, instruits, deux liommes d'élite, sont arrivés aussi pour nous accompagner dans ce pèlerinage. L'un est M. de Capmas, sous-préfet, privé de sa carrière par la révolution de juillet, et qui a préféré les chances précaires d'un avenir pénible et incertain à la conservation de sa place. Un serment aurait répugné à sa loyauté , par là même qu'il eût semblé intéressé. C'est un de ces hommes qui ne calculent rien devant un scrupule de l'honneur, et chez qui les sympathies politiques ont toute la chaleur et la virginité d'un sentiment.
L'autre de nos compagnons est un médecin
d'Hondschoote, M. de la Rovère. Je l'ai connu chez ma sœur, à l'époque où je méditais ce départ. Ijn pureté de son àme, la grâce originale et naïve de son esprit, l'élévation de ses sentimens politiques et religieux, me frappèrent. Je désirai l'emmener avec moi, bien plus comme ressource morale que comme providence de santé. Je m'en suis félicité depuis. Je mets bien plus de prix à son caractère et à son esprit qu'à ses talens, quoiqu'il en ait de très-constatés. Nous causons ensemble de politique bien plus que de médecine. Ses vues et ses idées sur le présent et l'avenir de la France sont larges et nullement bornées par des affections ou des répugnances de personnes. Il sait que la Providence ne fair point acception de parti dans son œuvre, et il voit, comme moi, dans la politique humaine, des idées et non pas des nomspropres. Sa pensée va au Dut, sans s'inquiéter par qui ou par où il faut passer, et son esprit n'a aucun préjugé , aucune prévention , pas même ceux de sa foi religieuse, qui est sincère et fervente.
Six domestiques, presque tous anciens ou nés dans la maison paternelle, complètent notre équipage. Tous partent avec joie et mettent à ce voyage un intérêt personnel. Chacun d'eux croit voyager pour lui-même, et brave gaiement les fatigues et les périls que je ne leur ai point dissimulés.
En rade, mouillé devant le pedt golfe de M ontredon le lOJaillel 1831.
Je suis parti : les flots ont maintenant toute notre destinée. Je ne tiens plus à la terre natale que par la pensée des êtres chéris que j'y laisse encore, par la pensée surtout de mon père et de mes sœurs.
Pour m'expliquera moi-même comment, touchant déjà à la fîn de ma jeunesse, à cette époque de la vie où l'homme se retire du monde idéal pour entrer dans le monde des intérêts matériels, j'ai quitté ma belle et paisible existence de Saint-Point, et toutes les innocentes délices du foyer domestique charmé par une femme , embelli par un enfant; pour m'expliquer, dis-je, à moi-même comment je vogue à présent sur la vaste mer vers des bords et un avenir inconnus, je suis obligé de remonter à la source de toutes mes pensées, et d'y chercher les causes de mes sympathies et de mes goûls voyageurs. — C'est que l'imagination a aussi ses besoins et ses passions ! Je suis né poète, c'est-à-dire plus ou moins intelligent de cette belle langue que Dieu parle à tous les hommes, mais plus clairement à quelques-uns, par la voie de ses œuvres. Jeune, j'avais entendu ce verbe de la nature, cette parole formée d'images et non de sons, dans les montagnes, dans les forêts, sur les lacs, aux bords des abtmes et des torrens de mon pays et des Alpes ; j'avais même traduit dans la langue écrite quelques-
uns de ses accens qui m'avaient remue, et qui à leur tour remuaient d'autres âmes; mais ces accens ne me suffisaient plus ; j'avais épuisé ce peu de paroles divines que notre terre d'Europe jette à l'homme ; j'avai&soif d'en entendre d'autres sur des rivages plus sonores et plus- éclatans. Mon imagination était amoureuse de la mer , des déserts , des montagnes , des mœurs et des traces de Dieu dans l'Orient. Toute ma vie , l'Orient avait été le rêve de mes jours de ténèbres dans les brumes d'automne et d'hiver de ma vallée natale. Mon corps, comme mon âme , est fils du soleil; il lui faut la lumière; il lui faut ce rayon de vie que cet astre darde, non pas du sein déchiré de nos nuages d'Occident , mais du fond de ce ciel de pourpre qui ressemble à la gueule de la fournaise; ces rayons qui ne sont pas seulement une lueur , mais qui pleuvent tout chauds, qui calcinent en tombant les roches blanches , les dents étincelantes des pics des montagnes, et qui viennent teindre l'Océan de rouge comme un incendie flottant sur ses lames! J'avais besoin de remuer, de pétrir dans mes mains un peu de cette terre qui fut la terre de notre première famille, la terre des prodiges ; de voir, de parcourir cette scène évangélique , où se passa le grand drame d'une sagesse divine aux prises avec l'erreur et la perversité humaines! où la vérité morale se fit martyre pour féconder de son sang une civilisation plus parfaite! Et puis j'étais, j'avais été, presque toujours, chrétien par le cœur et par l'imagination ; ma mère m'avait fait tel : j'avais quelquefois cessé de
l'être, dans les jours les moins bons et les moins purs de ma première jeunesse; le malheur et l'amour, l'amour complet qui purifie tout ce qu'il brûle, m'avaient également repoussé plus tard dans ce premier asile de mes pensées , dans ces consolations du cœur qu'on redemande à ses souvenirs et à ses espérances, quand tout le bruit du cœur tombe au dedans de nous, quand tout le vide de la vie nous apparaît après une passion éteinte ou une mort qui ne nous laisse rien à aimer! Ce christianisme de sentiment était redevenu une douce habitude de ma pensée; je m'étais dit souvent à moi-même : Où est la vérité parfaite, évidente, incontestable? Si elle est quelque part, c'est dans le cœur, c'est dans l'évidence sentie contre laquelle il n'y a pas de raisonnement qui prévale. Mais la vérité de l'esprit n'est complète nulle part ; elle est avec Dieu et non avec nous; notre œil est trop étroit pour en absorber un seul rayon ; toute vérité, pour nous, n'est que relative; ce qui sera le plus ulile aux hommes sera donc le plus vrai aussi; la doctrine la plus féconde en vertus divines sera donc celle qui contiendra le plus de vérités divines, car ce qui est bon est vrai ; toute ma logique religieuse était là ; ma philosophie ne montait pas plus haut; elle m'interdisait les doutes, les dialogues interminables de la raison avec elle-même; elle me laissait cette religion du cœur qui s'associe si bien avec tous les sentimens infinis de la vie de l'âme; qui ne résout rien^ mais qui apaise tout.
10 Juillet, 7 heures du soir.
Xe me dis : Ce pèlerinage , sinon de chrétien , au moins d'homme et de poète, aurait tant plu à ma mère! Son âme était si ardente et se colorait si vite et si complètement de l'impression des lieux et des choses! c'esl elle dont l'àme se serait exaltée devant ce théâtre vide et sacré du grand drame de l'Évangile, de ce drame complet où la partie humaine et la partie divine de l'humanité jouent chacune leur rôle, l'une crucifiant, l'autre crucifiée! Ce voyage du fils qu'elle aimait tant doit lui sourire encore dans le séjour céleste où je la vois : elle veillera sur nous ; elle se placera comme une seconde providence entre nous et les tempêtes , entre nous et le simoun, entre nous et l'Arabe du désert! Elle protégera contre tous les périls son fils, sa fille d'adoption, et sa petite-fille, ange visible de notre destinée, que nous emmenons avec nous partout. Elle l'aimait tant ! elle reposait son regard avec une si ineffable tendresse, avec une volupté si pénétrante, sur le visage charmant de cet enfant, la dernière et la plus belle espérance de ses nombreuses générations! et s'il y a imprudence dans cette entreprise que nous avions souvent rêvée ensemble, elle me la fera pardonner là-haut en faveur des motifs, qui sont : Amour, Poésie et Religion. .
Même jour, le soir.
La politique revient nous assaillir jusqu'ici; la France est belle à voir dans un prochain avenir; une génération grandit qui aura, par la vertu de son âge, un détachement complet de nos rancunes et de nos récriminations de quarante ans. Peu lui importe qu'on ait appartenu à telle ou telle dénomination haineuse de nos vieux partis ; elle ne fut pour rien dans les querelles; elle n'a ni préjugés ni vengeances dans l'esprit. Elle se présente pure et pleine de force à l'entrée d'une nouvelle carrière, avec l'enthousiasme d'une idée ; mais cette carrière* nous la remplissons encore de nos haines, de nos passions, de nos vieilles disputes. Faisons-lui place; que j'aurais aimé à y entrer en son nom! à mêler ma voix à la sienne à cette tribune qui ne retentit encore que de redites sans écho dans l'avenir ! où Ton se bat avec des noms d'hommes ! L'heure serait venue d'allumer le phare de la raison et de la morale sur nos tempêtes politiques, de formuler le nouveau symbole social que le monde commence à pressentir et à comprendre : le symbole d'amour et de charité entre les hommes, la politique évangélique ! Je ne me rq)roche du moins pour ma part aucun égoisme à cet égard ; j'aurais sacrifié à ce devoir mon voyage même, ce rêve de mon imagination de seize ans! Que le ciel suscite deshommes, car notre politique faithonte àl'homme,
fait pleurer les anges. La destinée donne une heure par siècle à l'humanitë pour se régénérer; cette heure c'est une révolution, et les hommes la perdent à s'entre-déchirer; ils donnent à la vengeance Theure donnée par Dieu à la régénération et au progrès !
Même jour, toajoors à râncre.
La révolution de juillet, qui m'a profondément affligé, parce que j'aimais de race la vieille et vénérable famille des Bourbons, parce qu'ils avaient eu l'amour et le sang de mon père, de mon grand-père, de tous mes parens, parce qu'ils auraient eu le mien s'ils l'avaient voulu, cette révolution ne m'a cependant pas aigri, parce qu'elle ne m'a pas étonné. Je l'ai vue venir de loin ; neuf mois avant le jour fatal, la chute de la monarchie nouvelle a été écrite pour moi dans les noms des hommes qu'elle chargeait de la conduire. Ces hommes étaient dévoués et fidèles, mais étaient d'un autre siècle, d'une autre pensée; tandis que l'idée du siècle marchait dans un sens, ils allaient marcher dans un autre; la séparation était consommée dans l'esprit, elle ne pouvait tarder dans les faits; c'était une affaire de jours et d'heures. J'ai pleuré cette famille, qui semblait condamnée à la destinée et à la cécité d'OEdipe! J'ai déploré surtout ce divorce sans nécessité entre le passé et l'avenir! L'un pouvait être si utile à l'autre! La liberté, le progrès social, auraient emprunté tant de force de cette
adoption que les anciennes maisons royales, les vieilles familles, les vieilles vertus, auraient faite d'eux ! Il eût été si politique et si doux de ne pas séparer la France en deux camps, en deux affections ; de marcher ensemble, les uns pressant le pas, les autres le ralentissant pour ne pas se désunir en route ! Tout cela n'est plus qu'un rêve ! Il faut le regretter, mais il ne faut pas perdre le jour à le repasser inutilement ! Il faut agir et marcher; c'est la loi des choses, c'est la loi de Dieu! Je regrette que ce qu'on nomme le parti royaliste, qui renferme tant de capacités, d'influence et de vertus, veuille faire une halte dans la question de juillet. Il n'était pas compromis dans cette affaire, afîaire de palais, d'intrigue, de coterie, où la grande majorité royaliste n'avait eu aucune part. Il est toujours permis, toujours honorable de prendre sa part du malheur d'autrui ; mais il ne faut pas prendre gratuitement sa part d'une faute que l'on n'a pas commise. Il fallait laisser à qui la revendique la faute des coups d'état et de la direction rétrograde, plaindre et pleurer les augustes victimes d'une erreur fatale, ne rien renier des affections honorables pour eux ; ne point repousser les espérances éloignées, mais légitimes, et pour tout le l'esté rentrer dans les rangs des citoyens, penser, parler, agir, combattre avec la famille des familles, avec le pays! Mais laissons cela! Nous reverrons la France dans deux ans ! Que Dieu la protège et tout ce que nous y laissons de cher et d'excellent dans tous les partis.
Il juillet I83i, à la voile.
Aujourd'hui, à cinq heures et demie du matin, nous avons mis à la voile. Quelques amis de peu de jours, mais de beaucoup d*a(Tection, avaient devancé le soleil pour nous accompagner à quelques milles en mer, et nous porter plus loin leur adieu. Notre brick glissait sur une mer aplanie, limpide et bleue, comme l'eau d'une source à l'ombre dans le creux d'un rocher, k peine le poids des vergues, ces longs bras du navire chargés de voiles, faisaient-ils légè* rement incliner, tantôt un bord, tantôt un autre. Un jeune homme de Marseille ' nous récitait des vers admirables, où il confiait ses vœux pour nous aux vents et aux flots; nous étions attendris par cette séparation de la terre, par ces pensées qui revolaient au rivage, qui traversaient la Provence, et allaient vers mon père, vers mes sœurs, vers mes amis; par ces adieux, par ces vers, par cette belle ombre de Marseille, qui s'éloignait, qui diminuait sous nos yeux ; par cette mer sans limite qui allait devenir pour longtemps notre seule patrie.
O Marseille! ô France! tu méritais mieux; ce temps, ce pays, ces jeunes hommes , étaient dignes de contempler un véritable poète, un de ces hommes qui gravent un monde et une époque dans la mémoire harmonieuse du genre humain! Mais moi, je
t. M. Autran.
le sens profondément, je ne suis rien qu'un de ces hommes sans effigie , d'une époque transitoire et effacée, dont quelques soupirs ont eu de l'écho parce que l'écho est plus poétique que le poète. Cependant j'appartenais à un autre temps par mes désirs; j'ai souvent senti en moi un autre homme ; des horizons immenses, infinis, lumineux de poésie philosophique, épique, religieuse, neuve, se déchiraient devant moi; mais, punition d'une jeunesse insensée et perdue! ces horizons se refermaient bien vite. Je les sentais trop vastes pour mes forces physiques ; je fermais les yeux pour n'être pas tenté de m'y précipiter. Adieu donc à ces rêves de génie, de volupté intellectuelle! Il est trop tard. J'esquisserai peut-être quelques scènes, je murmurerai quelques chants, et tout sera dit : à d'autres ; et, je le vois avec plaisir, il en vient d'autres. La nature ne fut jamais plus féconde en promesses de génie que dans ce moment. Que d'hommes dans vingt ans, si tous deviennent hommes !
Cependant, si Dieu voulait m'exaucer, voici tout ce que je lui demanderais : un poëme selon mon cœur et selon le sien! une image visible, vivante, animée et colorée de sa création visible et de sa création invisible; voilà un bel héritage à laisser à ce monde de ténèbres, de doute et de tristesse! un aliment qui le nourrirait, qui le rajeunirait pour un siècle! Oh! que ne puis-je le lui donner; ou, du moins, me le donner à moi-même, lors même que personne, autre que moi, n'en entendrait un vers!
BN ORIENT. 31
Même jour, à trois heures, en mer.
Le vent d'est, qui nous dispute le chemin, a soufflé avec plus de force ; la mer a monté et blanchi ; le capitaine déclare qu'il faut regagner la côte , et mouiller dans une baie à deux heures de Marseille. Nous y sommes ; la vague nous berce doucement ; la mer parle, comme disent les matelots; on entend venir de loin un murmure semblable à ce bruit qui sort des grandes villes ; cette parole menaçante de la mer, la première que nous entendons , retentit avec solennité dans Foreille et dans la poitrine de ceux qui vont lui parler de si près pendant si longtemps.
A notre gauche, nous voyons les îles de Pomègue et le château d'If, vieux fort avec des tours rondes et grises qui couronnent un rocher nu et ardoisé; en face, sur la côte élevée et entrecoupée de rochers blanchâtres, de nombreuses maisons de campagne dont les jardins, entourés de murs, ne laissent apercevoir que les sommités des arbustes ou les arceaux verts des treilles; à environ un mille plus loin dans les terres, sur un mamelon isolé et dépouillé, s'élèvent le fort et la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde, pèlerinage des marins provençaux avant le départ et au retour de tous leurs voyages. Ce matin, à notre insu , à l'heure même où le vent entrait dans nos voiles, une femme de Marseille, accompagnée de ses enfans, a devancé le jour, et est allée prier pour nous
au sommet de cette montagne, d'où son regard ami voyait sans doute notre vaisseau comme un point blanc sur la mer.
Quel monde que ce monde de la prière ! quel lien invisible, mais tout-puissant, que celui d'êtres connus ou inconnus les uns aux autres , et priant ensemble ou séparés les uns pour les autres! Il m'a toujours semblé que la prière, cet instinct si vrai de notre impuissante nature, était la seule force réelle, ou du moins la plus grande force de l'homme! L'homme ne conçoit pas son effet ; mais que conçoit-il ? Le besoin qui pousse l'homme à respirer lui prouve seul que l'air est nécessaire à sa vie ! L'instinct de la prière prouve aussi à l'&me l'efficacité de la prière : prions donc! Et vous qui nous avez inspiré cette merveilleuse communication avec vous, avec les êtres, avec les mondes invisibles! vous, mon Dieu, exaucez-nous beaucoup! exaucez-nous au-delà de nos désirs!
Même jour, 11 heures du soir.
Une lune splendide semble se balancer entre les mâts , les vei^ues , les cordages , de deux bricks de guerre mouillés non loin de nous entre notre ancrage let les noires montagnes du Yar ; chaque cordage de ces b&timens se dessine à l'œil sur le fond bleu et pourpre du ciel de la nuit comme les fibres d'un squelette gigantesque et décharné vu de loin à la lueur pâle et immobile des lampes de Westminster
OU de Saint-Denis. Ijb lendemain, ces squelettes doivent reprendre la vie , étendre des ailes repliées comme nous, et s'envoler ainsi que des oiseaux de rOcëan , pour aller se poser sur d'autres rivages. Nous entendons, du pont où je suis, le sifflet aigu et cadence du maître d'équipage qui commande la manœuvre, les roulemens du tambour, la voix de l'officier de quart. Les pavillons glissent du mât; les canots, les embarcations remontent ce bord comme au geste rapide et vivant d'un être animé. Tout redevient silence sur leurs bords et sur le nôtre.
Autrefois l'homme ne s'endormait pas sur ce lit profond et perfide de la mer sans élever son âme et sa voix à Dieu, sans rendre gloire à son sublime auteur au milieu de tous ces astres, de tous ces flots, de toutes ces cimes de montagnes, de tous ces charmes, de tous ces périls de la nuit; on faisait une prière le soir à bord des vaisseaux! Depuis la révolution de juillet, on n'en fait plus. I^ prière est morte sur les lèvres de ce vieux libéralisme du dix-huitième siècle, qui n'avait lui-même rien de vivant que sa haine froide contre les choses de l'&me. Ce souffle sacré de l'homme que les fils d'Adam s'étaient transmis jusqu'à nous avec leurs joies ou leurs douleurs, il s'est éteint en France dans nos jours de dispute et d'orgueil ; nous avons mêlé Dieu dans nos querelles. L'ombre de Dieu fait peur à certains hommes. Ces insectes qui viennent de naitre , qui vont mourir demain, dont le vent emportera dans quelques jours la stérile poussière, dont ces vagues éternelles jette-
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roDt les os blanchis sur quelque écueil, craignent de confesser, par un mot, par un geste» Tétre infini que les cieux et les mers confessent ; ils dédaignent de nommer celui qui n'a pas dédaigné de les créer, et cela pourquoi ? parce que ces hommes portent un uni* forme,qu'ils calculent] usqu 'à unecertainequantitéde nombres, et qu'ils s'appellent Français du dix-neuvième siècle ! Heureusement le dix-neuvième siècle passe, et j'en vois approcher un meilleur, un siècle vraiment religieux, où, si les hommes ne confessent pas Dieu dans la même langue et sous les mêmes symboles, ils le confesseront au moins sous tous les symboles et dans toutes les langues '
Même nuit.
Je me suis promené une heure sur le pont du vaisseau, seul , et faisant ces tristes ou consolantes réflexions ; j'y ai murmuré du cœur et des lèvres toutes les prières que j'ai apprises de ma mère quand j'étais enfant; les versets, les lambeaux de psaumes que je lui ai si souvent entendu murmurer à voix basse en se promenant le soir dans l'allée du jardin de Milly, remontaient dans ma mémoire, et j'éprouvais une volupté intime et profonde à les jeter à mon tour à l'onde, au vent, à cette oreille toujours ouverte pour laquelle aucun bruit du cœur ou des lèvres n'est jamais perdu! La prière que l'on a entendu proférer par quelqu'un qu'on aima et qu'on a vu mourir est double-
ment sacrée I Qui <le nous ne prâtère le peu de mots que lui a enseignés sa mère, aux plus belles hymnes qu'il pourrait composer lui-même? Voilà pourquoi, de quelque religion que. notre. raison nous fasse à Tâge de.raison, la prière chrétienne sera toujours la prière du genre humain. J'ai fait seul aiiasi la prière du soir et de la mer, pour, cette femme qui ne calcule aucun péril pour s'unir à mon sort, pour cette belle enfant qui jouait pendant-ce temps sur le pont dans la chaloupé avec la. chèvre qui* doit lui dooner son lait, avec les beauii et doux lévriers qui lèchent ses blanches mains^ qui mordillent ses longs et blonds cheveux.
Le li, au mitiii, à la voile.
Pendant la nuit, le vent a changé et il a fraîchi ; j'enJtendai» de ma cabine à l'entrepont les pas, les voix et le chant plaintif des «matelots retentir longtemps sur ma tète avec les coups de la chaîne de l'ancre qu'on rattachait à la proue. On remettait à la voile; nous partions. Je me rendormis. Quand je me réveillai et que j'ouvris le sabord pour regarder les côtes de France que nous louchions la veille, je ne vis plus que l'immense mer vide, nue, clapotante avec deux voiles seulement, deux hautes voiles montant comme deux bornes, denx pyramides du désert dans ce lointain sans horfa&on.
I^ vague caressait doucement les flancs épaiA et
arrondis de mon brick , et babillait gracieusement sous mon étroite fenêtre où Técume s'élevait quelquefois en légères guirlandes blanches ; c'était le bruit inégal , varié , confus , du gazouillement des hirondelles sur une montagne, quand le soleil se lève au-dessus d'un champ de blé. Il y a des harmonies entre tous les élémens, comme il y en a une générale entre la nature matérielle et la nature intellectuelle. Chaque pensée a son reflet dans un objet visible qui la répète comme un écho, là réfléchit comme un miroir, et la rend perceptible de deux manières : aux sens par l'image, à la pensée par la pensée; c'est la poésie inflnie de la double création ! les hommes appellent cela comparaison : la comparaison c'est le génie. La création n'est qu'une pensée sous mille formes. Comparer, c'est l'art ou l'instinct de découvrir des mots de plus dans cette langue divine des analogies universelles que Dieu seul possède, mais dont il permet à certains hommesi de découvrir quelque chose. Voilà pourquoi le prophète, poète sacré, et le poète, prophète profane, furent jadis et partout regardés comme des êtres divins. On les regarde aujourd'hui comme des êtres insensés ou tout au moins inutiles, cela est logique; si vous comptez pour tout, le monde matériel et palpable^ cette partie de la nature qui se résout en chiffres, en étendue, en argent ou en voluptés physiques, vous faites bien de mépriser ces hommes qui ne conservent que le culte du beau moral, l'idée de Dieu, et cette langue des images, des rapports mys-
térieux entre l'invisible et le visible ! Qu'est-ce qu'elle prouve cette langue ? Dieu et l'immortalitë ! Ce n'est rien pour vous!
15 juillet, mouillés dans le petit golfe de la Ciout.
Le vent favorable , un moment levé, s'est bientôt évanoui dans nos voiles. Elles retombaient le long des mâts , et les laissaient osciller au gré des plus faibles lames. Belle image de ces caractères auxquels manque la volonté, ce vent de l'âme humaine, caractères flottans qui fatigdent ceux qui les possèdent; ces caractères usent plus par la faiblesse, que les courageux efforts qu'une volonté rigoureuse imprime aux hommes d'énei^ie et d'action, comme les navires aussi qui, sur une mer calme et sans vent, se fatiguent davantage que sous l'impulsion d'un vent frais qui les pousse et les soutient sur l'écume des vagues.
Soit hasard , soit manœuvre secrète de nos officiers, nous nous trouvons forcés pai* le vent à entrer à trois heures dans le golfe riant de la Ciotat, petite ville de la côte de Provence , où notre capitaine et presque tous nos matelots ont leurs maisons , leurs femmes et leurs enfans. A l'abri d'un pelit môle qui se détache d'une colline gracieuse, toute vêtue de vignes, de figuiers et d'oliviers, comme ime main amie que le rivage tend aux matelots, nous laissons tomber l'ancre. L'eau est sans ride et tellement transparente, qu'à vingt pieds de profondeur nous voyons briller les cailloux et les coquillages, ondoyer les
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loDgues lierbésmarinesy' et courir des milliers de pois> sons aux écailles ckatôyitnteS| trésots cachés du sein de la mer, aussi riche, aussi inépuisable que la terre en végétation et en habitans. I^ vie est partout comme rintelligence! Toute la nature estapimée, toute la nature sent et pense! Celui qui ne le voit pas n'a jamais. réflécjii 'à iTiiktartBsable fécondité delà pensée créatrice! Elle n'a pas dû , elle n'a pas pU s'arrêter; rinfini «st p^u[dé; «t partout où est la^vie, là iaussi est le sentiment;! et -la pensée a des degrés in^aux, sans doute,.mais saiisvide. En voulez^ousune démbnstra^ tion physjiquè? Regarde^ u^ g6utt0 d'eau sous le ffldcrQscppe solaire^ vouf yverrcte graviter dés milliers de mondes:! cka ooondes dan» une lamie d'itisècte; et si vous parveniez' à :décom|to9éi;e«iCQfre dracun dé ces milliers de mondes,^ des millions' d'ati^es Univers vous apparail raient encore ! Si^' de ces* mondes isans bornes et infiniment petits ^ vous vous élevez tout & coup aux grands» globes innombrables des voûtes célestes, si vous plonges dans les voies lactées, pous* sière incalculable de soleils dont diacun r^it un sys^ tème de globes plus vaste que la* terre et la lutie, Tesprit reste écrasé sous le poids de calculs; mais l'àme les supporte et ae glorifie d'avoir sa place dans cette œuvre, d'avoir la force de la comprendre, d^avoir un sentiment pour en bénir, pour en adorer l'auteur ! O mon Dieu , que la natnre est une digne prière pour celui qui t'y cherche, qui l'y découvre sous toutes les formes, et qui comprend quelques syllabes de sa langue muette, mais qui dit tout !
Qolfede la Clotat, 14 au soir.
Jje vent est mort et rien n'annonce son retour. La surface du golfe n*a pas tin pli ; la mer est si plane qu'on y distingue ça et là l'impression des ailes transparentes des moustiques qui flottent sur ce miroir, et qui seules le ternissent à cette heure. Voilà donc à quel degré de calme et de mansuétude peut descendre cet élément qui soulève les vaisseaux à trois ponts sans connaître leur poids, qui ronge des lieues de rivage, use des collines et fend les rochers, brise des montagnes sous le choc de ses lames mugissantes! Rien n*est si doux que ce qui est fort.'
Nous descendons à terre sur les instances de notre capitaine, qui veut nous présenter à sa femme et nous montrer sa maison. La ville ressemble aux jolies villes du royaume de Naples sur la côte de Gaéte. Tout est rayonnant, gai, serein; Texistence est une fête continuelle dans les climats du Midi. Heureux l'homme qui natt et qui meurt au soleil ! Heureux surtout celui qui a sa maison , la maison et le jardin de ses pères, aux bords de cette mer dont chaque vague est tme étincelle qui jette sa lumière et son éclat sur la terre! Les hautes montagnes exceptées , qui empruntent la clarté de leurs cimes et de leurs horizons aux neiges qui les couvrent, au ciel dans lequel elles plongent, aucun site de l'intérieur des terres, quelque riant, quelque gracieux que le fassent les collines, les
arbi*e$ et les fleuves, ne peut lutter de beauté avec les sites que baignent les mers du Midi. La mer est aux scènes de la nature ce que Tœil est à un beau visage; elle les éclaire, elle leur donne ce rayonnement, cette physionomie qui les fait vivre, parler, enchanter, fasciner le i*egard qui les contemple.
Même Jour.
Il est nuit, c'est-à-dire ce qu'on appelle la nuit dans ces climats. Combien n'ai-je pas compté de jours moins éclairés sur les flancs veloutés des collines de Richemond en Angleterre! dans les brumes de la Tamise, de la Seine, de la Saône, ou du lac de Genève! Une lune ronde monte dans le firmament; elle laisse dans l'ombre notre brick noir, qui repose immobile à quelque distance du quai. La lune en avançant a laissé derrière elle comme une traînée de sable rouge dont elle semble avoir semé la moitié du ciel ; le reste est bleu et blanchit à mesure qu'elle approche. A un horizon de deux milles à peu près, entre deux petites îles, dont l'une a des falaises élevées et jaunes comme le Colysée à Rome, et dont l'autre est violette comme des fleurs de lilas, on voit sur la mer le mirage d'une grande ville ; l'œil y est trompé: on voit étinceler des dômes, des palais aux façades éblouissantes, de longs quais inondés d'une lumière douce et sereine ; adroite et à gauche, les vagues blanchissent et semblent l'envelopper ; on dirait
Venise ou Malte dormant au milieu des flots. Ce n'est ni une ile ni une ville, c'est la réverbération de la lune au point où son disque lombe d'aplomb sur la mer ; plus près de nous, cette réverbération s'étend et se prolonge, et roule un fleuve d'or et d'argent entre deux rivages d'azur, k no|re gauche, le golfe étend jusqu'à un cap élevé la chaîne longue et sombre de ses collines inégales et dentelées ; à droite, c'est une vallée étroite et fermée où coule une belle fontaine à l'ombre de quelques arbres; derrière, c'est une colline plus haute couverte jusqu'au sommet d'oliviers que la nuit fait paraître noirs ; depuis la cime de cette colline jusqu'à la mer, des tours grises, des maisonnettes blanches percent çà et là l'obscurité monotone des oliviers, et attirent l'œil et la pensée sur la demeure de l'homme. Plus loin encore, et à l'extrémité du golfe, trois énormes rochers s'élèvent sans bases sur les flots; de formes bizarres , arrondis comme des cailloux, polis par la vague et les tempêtes, ces cailloux sont des montagnes ; jeux gigantesques d'un océan pripaitif dont les mers ne sont sans doute qu'une faible image.
15 juillet. I
Nous avons visité la maison du capitaine de notre brick. Jolie demeure, modeste, mais ornée. Nous fûmes reçus par la jeune femme, soufl'rante et triste du départ précipité de son mari. Je lui offris de la
prendre à bord et de nous accompagner pendant ce voyage, qui devait être plus k>ng que les voyages ordinaires d'un bâtiment de commerce. Sa santé s'y opposait', elle allait seule/ sans enfâns et malade, compter de kmgs jours, et de longues années peutêtre, pendant i*àbsencede son mari. Sa figure douce et sensible portait l'empreinte de cette mélancolie de son avenir et de cette solitude de son cœur. La maison ressemblaftt à unemaison flamande; ses mûrs étaient tapissés des portraits de vaisseaux que lé capitaine avait cdrntnandés; non loin de là, il nous toena voir dans la campagne une maison où il se pi*éparait, quoique jeune, un asile po«r se retirer dii vent et du flot. Je fus bien aise d'avoir vu Rétablissement ôbampétre où cet bomme' méditait d'avance son repos et son bonheur pour sa vieillesse. J'ai toujours aimé à connaître le foyer, les circonstances domestiques de ceux avec qui j'ai dû avoir affaire dans ce monde. C'est une partie d'eux-mêmes, c'est une seconde phy-^ sionomie extérieure qui donne la clef de leur caractère et de leur destinée.
La plupart de nos matelots sont aussi de ces villages. Hommes doux, pieux, gais, laborieux, maniant le vent, la tempête et la vague, avec cette régularité calme et silencieuse de nos laboureurs de Saint-Point maniant la herse ou la charrue; laboureurs de mer, paisibles et chantans comme les hommes de nos vallées, suivant aux rayons du soleil du matin leurs longs sillons fumans sur 4es flancs de leurs collines.
l6jttiUel.
Réveillé de bonne heure, j'entendis ce matin sur te pont imiiiobile la voix des matelots avec le chant du coq et le bêlement de la chèvre et denoà moutons. Quelques voix de femmes et des voix d'enPans complétaient riilusîon; j'aurais pu me croire couché dans la chambre de bois d'une cabane de paysans, sur les bords du lac de Zurich ou de Lucerne. Je montai ; c'étaient dès enfans de quelques uns de nos matelots que leurs femmes avaient amenés à leurs pères. Ceux-ci les asseyaient sur les canons, les tenaient debout sur les balustrades du navire, les couchaient dans la chaloupe, les berçaient dans le hamac avec cette tendresse dans l'accent et ces larmes dans les yeux qu^auraient pu avoir dès mères ou des nourrices. Braves gens aux cœurs de bronze contre les dangei^s, aux cœurs de femmes pour ce qu'ils aiment, rudeset doux comme l'élément qu'ils pratiquent ! Qu'il soit pasteur, quMlsoit marin; l'homme qui a une famille* a un cœur pétri de sentimens hu* mains et honnêtes. L'esprit dé famille est la seconde Ame de l'humatiité; les législateurs modernes l'ont ti'op oublié; ils ne songent qu'aux nations et aux individualités; ils omettent la famille, source unique des populations fortes et pures, sanctuaire des traditions et des mœurs, où se retrempent toutes les vertus sociales ; la législation, même après le chris-
tianisme, a été barbare sous ce rapport ; elle repousse Thomme de Tesprit de famille, au lieu de Vy convier. Elle interdit à la moitié des hommes, la femme, l'enfant, la possession du foyer et du champ ; elle devait ces biens à tous, dès qu'ils ont âge d'homme ; il ne fallait les interdire qu'aux coupaUes. La famille est la société en raccourci; mais c'est la société où les lois sont naturelles, parce qu'elles sont des sentimens. Excommunier de la famille aurait pu être la plus grande réprobation, la dernière flétrissure de la loi; c'eût été la seule peine de mort d'une l^islalion chrétienne et humaine : la mort sanglante devrait être efTacée depuis des siècles.
Juillet, toujours mouillés par veot contraire.
A un mille à l'ouest , sur la côte, les montagnes sont cassées comme à coups de massues ; lesfragmens énormes sont tombés, çà et là, sur les pieds des montagnes ou sous les flots bleus et verd&tres de la mer qui les baigne. La mer y brise sans cesse, et de la lame qui arrive avec un bruit alternatif et sourd contre les rochers, s'élancent comme des langues d'écume blanche qui vont lécher les bords salés. Ces morceaux entassés de montagnes, car ils sont trop grands pour qu'on les appelle rochers, sont jetés et piles avec une telle confusion les uns sur les autres, qu'ils forment une quantité innombrable d'anses étroites, de voûtes profondes, de grottes sonores, de
cavités sombres dont les enfans de deux ou trois cabanes de pécheurs du voisinage connaissent seuls les routesylessinuositéset les issues. Une de ces cavernes, dans laquelle on pénètre par Tarche surbaissée d'un pont naturel, couvert d'un énorme bloc de granit, donne accès a la mer et s'ouvre ensuite sur une étroite et obscure vallée que la mer remplit tout entière de ses flots limpides et aplanis comme le firmament dans une belle nuit. C'est une calangue connue des pécheurs, oii, pendant que la vague mugit et écume au dehors, en ébranlant de son choc les flancs de la c6te, les plus petites barques sont à l'abri ; on y aperçoit à peine ce léger bouillonnement d'une source qui tombe dans une nappe d'eau. La mer y conserve cette belle couleur d'un jaune verdâtre et moiré, que voit si bien l'œil des peintres de marine, mais qu'ils ne peuvent jamais rendre exactement, car l'œil voit plus que la main ne peut imiter.
Sur les deux flancs de cette vallée marine montent à perte de vue deux murailles de rochers presque à pic, sombres et d'une couleur uniforme , pareille à celle du mâchefer quelque temps après qu'il est tombé dans la fournaise. Aucune plante, aucune mousse n'y trouve même une fente pour se suspendre et s'enraciner, pour y faire flotter ces guirlandes de lianes et ces fleurs que l'on voit si souvent onduler sur les parois des rochers de la Savoie, à des hauteurs où Dieu seul peut les respirer ; nues, droites, noires, repoussant l'œil, elles ne sont là que pour défendre de l'air de la mer les collines de vignes et d'oliviers
4$ VOVAG£
qui végètenl sous leur abri. Images de ces hommes dominant une époque ou une nation, exposés à toutes les injures du temps et des tempêtes pour protéger des hommes plus faibles et plus heureux. Au fond de la calangue, la mer s'élargit un peu^ serpente, prend une teinte plus claire à mesure qu'elle découvre plus de ciel, et finit enfin par une belle nappe d'eau dormante sur un lit de petits coquillages vio« lets concassés et serrés comme du sable. Si vous mettez le pied hors de la chaloupe qui vous a porté jusque là, vous trouvez à gauche, dans le creux d'un ravin^ une source d'eau douce, fraîche et pure; puis, en tournant à droite, un sentier de chèvres pierreux, rapide, inégal, ombragé de figuiers, sauvages et d'aze* roliers, qui descend des terres cultivées vers cette solitude des flots. Peu de sites m'ont autant frappé^ autant alléché dans mes voyages. C'est ce mélange parfait de grâce et de force qui forme la beauté ac^ complie dans l'harmonie des élémens comme dans l'être animé ou pensant. C'est cet hymen mystérieux de la terre et de la mer, surpris, pour ainsi dire, dans leur union la plus intime et la plus voilée. C'est cette image du calme et de la solitude la plus inaccessible, à côté de cet orageux et tumultueux théâtre des tempêtes, tout près du retentissement de ses flots. C'est un de ces nombreux chefs-d'œuvre de la création, que Dieu a répandus partout comme pour se jouer avec les contrastes, mais qu'il se plaît à cacher, le plus souvent, sur les cimes impraticables des monts escarpés, dans le fond des ravins sans accès, sur les
écueils les plus inabordables de TOr éan, comme des joyaux de la nature qu'elle ne découvre que rarement à des hommes simples, à des bergers, à des pécheurs, aux voyageui*8, aux poètes, ou à la pieuse contemplation des solitaires.
U juillet 1839.
A dix heures, brise de Touest qui s'élève; nous levons l'ancre à trois heures *, nous n'avons bientôt plus que le ciel et les flots pour horizon ; — mer élin* celante* — mouvement doux et cadencé du brick, — murmure de la vague aussi régulier que la respiration d'une poitrine humaine* Cette alternation régu* Hère du flot, du vent^dans la voile, se retrouve dans tous les mouvemens, dans tous les bruits de la na-^ ture; est-ce qu'elle ne respirerait pas aussi? Oui, sans aucun doute, elle respire, elle vit, elle pense, elle souffre et jouit, elle sent, elle adore son divin auteur. Il n'a pas fait la mort; la vie est le signe de toutes ses œuvres.
16 juillet 183S, en pleine mer, 8 heures du soir.
Nous avons vu s'abaisser les dernières cimes des montagnes grises des côtes de Fratice et d'Ilalie, piiis la ligne bleue, sombre, de la mer à l'horizon a tout submergé; l'œil, à ce moment où l'horizon connu
s'évanouit, parcourt l'espace et le vide flottant qui l'entoui*e, comme un infortuné qui a perdu successivement tous les objets de ses affections, de ses habitudes, et qui cherche en vain où reposer son cœur.
Le ciel devient la grande et unique scène de contemplation; puis le regard retombe sur ce point imperceptible noyé dans Fespace, sur cet étroit navire devenu l'univers entier pour ceux qu'il emporte.
Ijb maitre d'équipage est à la barre ; sa figure mâle et impassible, son regard ferme et vigilant, fixé tantôt sur l'habitacle pour y chercher l'aiguille, tantôt sur la proue pour y découvrir, à travers les cordages du mât de misaine, sa route à travers les lames; son bras droit posé sur la barre, et d'un mouvement imprimant sa volonté à l'immense masse du vaisseau ; tout montre en lui la gravité de son œuvre, le destin du navire, la vie de trente personnes roulant en ce moment dans son large front et pesant dans sa main robuste.
A l'avant du pont, les matelots sont par groupes, assis, debout, couchés sur les planches de sapin luisant, ou sur les câbles roulés en vastes spirales ; les uns raccommodant les vieilles voiles avec de grosses aiguilles de fer, comme de jeunes filles brodant le voile de leurs noces ou le rideau de leur lit virginal; les autres se penchant sur les balustrades, regardant satis les voir les vagues écumantes comme nous regardons les pavés d'une route cent fois battue , et jetant au vent avec indifférence les bouffées de fumée de leurs pipes de terre rouge. Ceux-ci donnent à
boire aux poules dans leurs longues auges ; ceux-là tiennent à la main une poignée de foin, et font brouter la chèvre dont ils tiennent les cornes de Fautre main ; ceux-là jouent avec deux beaux moutons qui sont juchés entre les deux mâts dans la haute chaloupe suspendue ; ces pauvres animaux élèvent leur tête inquiète au-dessus des bordages, et ne voyant que la plaine ondoyante blanchie d'écume, ils bêlent après le rocher et la mousse aride de leurs montagnes.
A Textrémité du navire, Thorizon de ce monde flottant , c'est la proue aiguë précédée de son mât de beaupré incliné sur la mer; ce mat se dresse à l'avant du vaisseau comme le dard d'un monstre marin. Les ondulations de la mer, presque insensibles au centre de gravité, au milieu du pont, font décrire à la proue des oscillations lentes et gigantesques. Tantôt elle semble diriger la route du vaisseau vers quelque étoile du firmament, tantôt le plonger dans quelque vallée profonde de l'Océan ; car la mer semble monter et descendre sans cesse quand on est à l'extrémité d'un vaisseau qui, par sa masse et sa longueur, multiplie l'eflet de ces vagues ondulées.
Nous, séparés par le grand mât de cette scène de mœurs maritimes, nous sommes assis sur les bancs de quart, ou nous nous promenons avec les officiers sur le pont, regardant descendre le soleil et monter les vagues.
Au milieu de toutes ces figures mâles, sévères,