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50 VOYAGB
pensives^ une enfant, les cheveux dénoués et flottaqs sur sa robe blanche , son beau visage rose , heureu]||: et gai, entouré d'un chapeau de paille de matelot, noué sous son menton, joue avec Iç chat blanc du capitaine, ou avec une nichée de pigeons de mer, pris la veille, qui se couchent sous raffut d'un canon et auxquels elle émiette le pain de son goûter.
Cependant le capitaine du navire, sa montrf gia,rine à la main, et épiant en silence à l'occident 1% seconde précise où le disque du soleil réfracté de la moitié de son disque semble toucher la vague et y flotter un moment avant d'y être submergé entier^ élève la voix et dit : Messieurs ^ la prière l Toutes les conversations cessent, tous les jeux finissent, les ip^telots jettent à la mer leur cigare encore enflammé, ils ôtent leurs bonnets grecs de lainie fouge, les tiennent à la main , et viennent s'agenpyiller entre les deux mâts. Le plus jeune d'entre eux ouvre le livre de prières et chante l'^^e, maris Stella^ et les litanies sur un mode tendre, plaintif e( graye, qui semble avoir été inspiré au milieu de la mer et de cette mélancolie inquiète des dernières heures du jour où tous les souvenirs de la terre, de la chaumière, à\\ foyer, remontent du cœur dans la pensée de ces hommes simples. I^s ténèbres vont reç^escendre sur les flots et engloutir jusqu'au matin, dans leur obscurité dangereuse, la route des navigatei^rs, et les vies de tant d'êtres qui n'ont plus pour phare que la Providence, pour asileque la main invisible qui lessoutient sur les flots. Si la prière n'était pas née avec l'homme
même y c'est là qu'elle eût été inventée , par des hommes seuls avec leurs pensées et leurs faiblesses, en présence. de Tabime du ciel où se perdent leurs regards, de Tabime des mers dont une planche fragile les sépare; au mugissement de TOcéan qui gronde, siffle, hurle, mugit comme les voix de mille bétes féroces ; aux coups du vent qui fait rendre un son aigu à chaque cordage; aux approches de la nuit qui grossit tous les périls et multiplie toutes les terreurs. Mais la prière ne fut jamais inventée, elle naquit du premier soupir, de la première joie, de la première peine du cœur humain, ou plutôt l'homme ne naquit que pour la prière : glorifier Dieu ou l'implorer, ce fut sa seule mission ici-bas; tout le reste périt avant lui ou avec lui ; mais le cri de gloire, d'admiration ou d'amour, qu'il élève vers son créateur, en passant sur la terre, ne périt pas ; il remonte, il retentit d'âge en âge à l'oreille de Dieu, comme l'écho de sa propre voix, comme un reflet de sa magnificence; il est la seule chose qui soit complètement divine en l'homme, et qu'il puisse exhaler avec joie et avec orgueil, car cet orgueil est un hommage à celui-là seul qui peut en avoir, à l'être infini.
A peine avions-nous roulé ces pensées ou d'autres pensées semblables , chacun dans notre silence , qu'un cri de Julia s'éleva au bord du vaisseau qui regardait l'orient. Un incendie sur la mer! un navire en feu ! Nous nous précipitâmes pour voir ce feu lointain sur les flots. En effet, un large charbon de feu flottait à l'orient sur l'extrémité de l'horizon
de la mer, puis, s'élevant et s'arrondissant en peu de minutes, nous reconnûmes la pleine lune enflammée par la vapeur du vent d'ouest , et sortant lentement des flots comme un disque de fer rouge que le forgeron tire avec ses tenailles de la fournaise , et qu'il suspend sur l'onde où il va l'éteindre. Du côté opposé du ciel, le disque du soleil, qui venait de descendre, avait laissé à l'occident comme un banc de sable d'or, semblable au rivage de quelque terre inconnue. Nos regards flottaient d'un bord à l'autre entre ces deux magnificences du ciel. Peu à peu les clartés de ce double crépuscule s'éteignirent; des milliers d'étoiles naquirent au-dessus de nos têtes , comme pour tracer la route à nos mâts qui passèrent de l'une à l'autre ; on commanda le premier quart de la nuit, on enleva du pont tout ce qui pouvait gêner la manœuvre , et les matelots vinrent, l'un après l'autre, dire au capitaine : Que Dieu soit avec nous! Je continuai de me promener quelque temps en silence sur le pont; puis je descendis rendant grâce à Dieu dans mon cœur d'avoir permis que je visse encore celte face inconnue de sa nature. Mon Dieu! mon Dieu! voir ton œuvre sous toutes ses faces, admirer ta magnificence sur les montagnes ou sur les mers, adorer et bénir ton nom qu'aucune lettre ne peut contenir! c'est là toute la vie! Multiplie la nôtre pour multiplier l'amour et l'admiration dans nos cœurs ! Puis tourne la page, et fais-nous lire dans un autre monde les merveilles sans fin du livre de ta grandeur et de ta bonté!
16 juillet 183S, en pleine mer.
Nous avons eu toute la nuit et tout le jour une belle mais forte mer. Le soir, le vent fraichit, la lame se forme et commence à rouler pesamment sur les flancs du brick ; lune éclatante qui prolonge des torrens d'une clarté blanche et ondoyante dans les larges vallées liquides, creusées entre les grandes vagues. Ces lueurs flottantes de la lune ressemblent à des ruisseaux d'eau courante, à des cascades d'eau de neige dans le lit des vertes vallées du Jura ou de la Suisse. Le vaisseau descend et remonte lourdement chacune de ses ravines profondes. Pour la première fois, dans ce voyage, nous entendons les plaintes, les gémissemens du bois; les flancs écrasés du brick rendent, sous le coup de chaque lame, un bruit auquel on ne peut rien comparer que les.derniers mugissemens d'un taureau frappé par la hache, et couché sur le flanc dans les convulsions de Tagonie. Ce bruit mêlé dans la nuit aux rugissemens de cent mille vagues, aux bonds gigantesques du navire, aux craquemens des mâts, au sifflement des rafales, à la poussière de récume qu'elles lancent et qu'on entend pleuvoir en sifflant sur le pont, aux pas lourds et précipités des hommes de quart, qui courent à la manœuvre, aux paroles rares, fermes et brèves, de l'officier qui commande; tout cela forme un ensemble de sons significatifs et terribles qui ébranlent bien plus profondément l'ame humaine que le coup de cauon sur
le champ de bataille. Ce sont de ces scènes auxquelles il faut avoir assisté, pour connaître la face pénible de la vie des marins , et pour mesurer sa propre sensi* bilité morale et physique !
La nuit entière se passe ainsi sans sommeil. Au lever du jour, le vent tombe un peu, la lame ne déferle plus ; c'est-à-dire qu'elle ne se couronne plus d'écume; tout annonce une belle journée; nous apercevons à travers la brume colorée de l'horizon les hautes et longues chaînes des montagnes de Sardaigne. Le capitaine nous promet une mer calme et plane comme un lac entre cette lie et la Sicile. Nous filons huit nœuds , quelquefois neuf ; à chaque quart d'heure, les côtes éclatantes vers lesquelles le vent nous emporte, se dessinent avec plus de netteté; les golfes se creusent, les caps s'avancent, les rochers blancs se dressent sur les flots, les maisons, les champs cultivés commencent à se distinguer sur les flancs de l'Ile. A midi , nous touchons à l'entrée du golfe de Saint-Pierre; mais au moment de doubler les écueils qui le ferment, un ouragan subit de vent du nord éclate dans nos voiles; la lame déjà grosse de la nuit donne prise au vent, et s'amoncèle en véritables collines mouvantes; toutl'horizon n'est qu'une nappe d'écume ; le vaisseau chancelle tour à tour sur la crête de toutes les vagues, puis se précipite presque perpendiculairement dans les profondeurs qui les séparent ; en vain nous persistons à vouloir chercher un abri dans le golfe. A l'instant où nous doublons le cap pour y entrer, uu vent furieux et sifflant comme
une volëe de flèches s'échappe de chaque vallon, de chaque snie de la côte, et jette le brick sur le flanc ; on a le temps à peine de serrer les voiles; nous ne gardons que les voiles basses où nous serrons le vent ; le Capitaine court lui-même à la barre du gouvernail; le navire alors, comme un cheval contenu pai* une main vigoureuse et dont on tient la bride courte, semble piaffer sur Fécume du golfe; les flots rasent les bords du pont, du côté où le navire est incliné, et tout le flanc gauche jusqu'à la quille est hors de Teau ; nous filons ainsi environ vingt minutes, dans l'espoir d'atteindre la petite rade de là ville de Saint-Pierre; nous voyons déjà les vignes et les maisonnettes blanches à une portée de canon ; mais la tempête augmente, le vent nous frappe comme un boulet ; nous sommes contraints de céder et de virer périlteusement dé bord, sous le coup même le plus violent de la rafide. Nous réussissons, et nous sortons du golfe par la même manœuvre qui nous y a lancés; nous nous retrouvons au large sur une mer horrible. La fatigue de la nuit et du jour nous fait vivement désirer un abri avant une seconde nuit que tout nous fait appréhender comme plus orageuse encore. Le capitaine se décide à tout braver, même la rupture de ses mâts, pour trouver un mouillage sur la côte de Sardaigne. A quelques lieues du point où nous sommes, le golfe de Palma nous en promet un. Nous combattons, pour y entrer, la même furie des vents, qui nous a chassés du golfe de Saint-Pierre. Après deux heures de lutte, nous l'emportons et nous entrons, comme
un oiseau de mer penché sur ses ailes, jusqu'au fond du beau golfe de Palma. La tempête n'est point tombée ; nous entendons le mugissement incessant de la pleine mer à trois lieues derrière nous; le vent continue à siffler dans nos cordages; mais, dans ce bassin cerné de hautes montagnes, il ne peut soulever que des bouffées d'écume , dont il arrose et rafraîchit le pont, et enfin nous mouillons à trois encablures de la plage de Sardaigne, sur un fond d'herbes marines, et dans des eaux tranquilles et à peine ridées. C'est une impression délicieuse que celle du navigateur échappé à la tempête à force de travail et de peine, quand il entend enfin rouler la chaîne de fer de l'ancre qui va l'attacher à un rivage hospitalier. Aussitôt que l'ancre a mordu, toutes les figures contractées des matelots se détendent; on voit que les pensées se reposent aussi; ils descendent dans l'entrepont, ils vont changer leurs habits mouillés, ils remontent bientôt avec leur costume des dimanches, et reprennent toutes les habitudes paisibles de leur vie de terre. Oisifs, gais, causeurs, ils sont assis, les bras croisés, sur les balustres du bordage, ou fument tranquillement leurs pipes, en regardant avec indifférence les paysages et les maisons du rivage.
17 juillet 18».
Mouillés dans cette rade paisible , après une nuit de sommeil délicieux, nous déjeunons sur le pont à l'abri d'une voile qui nous sert de tente; la côte bru-
lée mais pittoresque de la Sardaigne s'étend devant nous. Une embarcation armée de deux pièces de canon se détache de l'ile de Saint-Antiocbe, à deux lieues de nous , et semble s'approcher. Nous la distinguons bientôt mieux ; elle porte des marins et des soldats; elle est en peu de temps à portée de la voix ; elle nous interroge, et nous ordonne d'aller à terre ;. nous délibérons ; je me décide à y accompagner le capitaine du brick. Nous nous armons de plusieurs fusils et de pistolets pour résister si Ton voulait employer la force pour nous retenir. Nous mettons à la voile dans le petit canot. Arrivés près de la petite barque sarde qui nous précède, nous descendons sur une plage au fond du golfe. Cette plage borde une plaine inculte et marécageuse. Du sable blanc, de grands chardons, quelques touffes d'aloès , çà et là quelques buissons d'un arbuste àl'écorce pâle et grise dont là feuille ressemble à celle du cèdre, des nuées de chevaux sauvages, paissant librement dans ces bruyères, qui viennent en galopant nous reconnaître et nous flairer, et partent ensuite en hennissant, comme des volées de corbeaux ; à un mille de nous, des montagnes grises, nues, avec quelques taches seulement d'une végétation rabougrie sur leurs flancs; un ciel d^Âfrique sur ces cimes calcinées ; un vaste silence sur toutes ces campagnes; l'aspect de désolation et de solitude qu'ont toutes les plages de mauvais air dans la Romagne, dans la Calabre ou le long des marais Pontins, voilà la scène; sept ou huit hommes à belle physionomie, le front élevé, l'œil
hardi et sauvage, à demi nus, à demi velus de lambeaux d'uniformes y armés de longues carabines et tenant de l'autre main des perches de roseaux pour prendre nos lettres, ou nous présenter ce qu'ils ont à nous offrir, voilàles acteurs. Je réponds en mauvais patois napolitain à leurs questions ; je leur nomme quelques-uns de leurs compatriotes avec qui j'ai été lié d'amitié en Italie dans ma jeunesse; ces hommes deviennent polis et obligeans après avoir été insotens et impérieux ; je leur achète un mouton qu'ils équarrissent sur la plage. Nous écrivons; ils prennent nos lettres dans la fente qu'ils ont faite à l'extrémité d'un long roseau, ils battent le briquet, arrachent quelques branches vertes de l'arbuste qui couvre la côte, allument un feu, et passent nos lettres, trempées dans l'eau de mer, à la fumée de ce feu, avant de les toucher. — Us nous promettent de tirer un coup de fusil ce soir pour nous avertir de revenir à fa côte lorsque nos autres provisions de légumes et d'eau douce seront prêtes. -*Puis, tirant de leur bâtiment une immense corbeille de coquillages ^/rulfi di mare^ ils nous lés offrent , sans vouloir accepter aucun salaire.
Nous revenons à bord. — Heures de loisir et de contemplations délicieuses, passées sur la poùpe du navire à l'ancre, pendant que la tempête résonne encore à l'extrémité des deux caps qui nous couvrent, et que nous regardons Técume de la haute mer monter encore de trente ou quarante pieds contre les flancs dorés de ces caps.
lê juillet 18S».
Sortiâ du golfe de Palpa par une mer miroitée et plane, — léger souffle d'ouest, à peine suffisant pour sécher la rosée de la nuit qui brille sur les rameaux découpés des lentisques, seule verdure de ces côtes déjà africaines : — eu pleine mer, journée silencieuse, douce brise qui nous fait filer six à sept nœuds par heure; — belle soirée j — nuit étincelante; — la mer dort aussi.
19 Juillet 1839.
Nous nous réveillons à vingt-cinq lieues de la côte d'Afrique. Je relis Thistoire de saint Louis pour me rappeler les circonstances de sa mort sur la plage de Tunis , près du cap de Carlhage , que nous devons voir ce soir ou demain.
Je ne savais pas dans ma jeunesse pourquoi certains peuples m'inspiraient une antipathie pour ainsi dire inn^, tandis que d'autres m'attiraient et me ramenaient sans cesse à leur histoire par un attrait irréfléchi. — J'éprouvais pour ces vaines ombres du passé, pour ces mémoires mortes des nations, exactement ce que j'éprouve avec un irrésistible empire pour ou contre les physionomies des hommes avec lesquels je vis ou je passe. — J'aime ou j'abhorre
dans l'acception physique du mot ; à première vue, en un clin d'œil, j'ai jugé un hofnme ou une femme pour jamais. — La raison, la réflexion, la violence même, tentées souvent par moi contre ces premières impressions, n'y peuvent rien. — Quand le bronze a reçu son empreinte du balancier, vous avez beau le tourner et Iç retourner dans vos doigts, il la garde ; — • ainsi de mon âme ; — ainsi de mon esprit. — C'est le propre des êtres chez lesquels l'instinct est prompt, fort, instantané, inflexible. On se demande : Qu'est-ce que l'instinct ? et l'on reconnaît que c'est la raison suprême; mais la raison innée, la raison non raisonnée, la raison telle que Dieu l'a faite et non pas telle que l'homme la trouve. — Elle nous frappe comme l'éclair sans que l'œil ait la peine de la chercher. — Elle illumine tout du premier jet. — L'inspiration dans tous les arts comme sur un champ de bataille est aussi cet instinct, cette raison devinée. Le génie aussi est instinct, et non logique et labeur. Plus on réfléchit, plus on reconnaît que l'homme ne possède rien de grand et de beau qui lui appartienne, qui vienne de sa force ou de sa volonté; mais que tout ce qu'il y a de souverainement beau vient immédiatement de la nature et de Dieu. — Le christianisme, qui sait tout, l'a compris du premier jour. — Les premiers apôtres sentirent en eux cette action immédiate de la Divinité et s'écrièrent dès la première heure : Tout don parfait vient de Dieu.
Revenons aux peuples. — Je n'ai jamais pu aimer les Romains ; je n'ai jamais pu prendre le moindre
intérêt de cœur à Carlbage, malgré ses malheurs et sa gloire. — Âunibal ne m'a jamais paru qu'un général de la Compagnie des Indes, faisant une campagne industrielle, une brillante et héroïqt:e opération de commerce dans les plaines de Trasimène. — Ce peuple, ingrat comme tous les peuples égoïstes , l'en récompensa par l'exil et la mort ! — Pour sa mort, elle fut belle, elle fut pathétique, elle me réconcilie avec ses triomphes ; j'en ai été remué dès mon enfance. — Il y a eu toujours pour moi, comme pour l'humanité tout entière, une sublime et héroïque harmonie entre la souveraine gloire , le souverain génie et la souveraine infortune. — C'est là une de ces notes de la destinée qui ne manque jamais son effet, sa triste et voluptueuse modulation dans le cœur humain! Il n'est point en effet de gloire sympathique, de vertu complète, sans l'ingratitude, la persécution et la mort. — Le Christ en fut le divin exemple, et sa vie comme sa doctrine expliquent cette mystérieuse énigme de la destinée des grands hommes par la destinée de l'homme divin !
Je l'ai découvert plus tard, le secret de mes sympathies ou de mes antipathies pour la mémoire de certains peuples est dans la nature même des institutions et des actions de ces peuples; Les peuples comme les Phéniciens, Tyr, Sidon, Carthage, sociétés de commerce exploitant la terre à leur profit et ne mesurant la grandeur de leurs entreprises qu'à Futilité matérielle et actuelle du résultat ; — je suis pour eux comme le Dante, je regarde et je passe.
« Non ragionar di lor, ma guarda e passa I »
N'en parlons pas. — Us ont été riches et prospèresy voilà tout. — Ils n'ont travaillé que pour le temps; l'avenir n'a pas à s'en occuper. — ^ fiecepe^ runt mercedem.
Mais ceux qui, peu soucieux du présent qu'ils seo* taient leur échapper , ont, par un sublime instinct d'immortalité, par une soif insatiable d'avenir, porté la pensée nationale au-delà du présent, et le sentiment humain au-dessus de l'aisance, de la richesse, de l'utilité matérielle; — ceux qui ont consumé des générations et des siècles à laisser sur leur route une trace belle et éternelle de leur passage ; ces nations désintéressées et généreuses qui ont remué toutes les grandes et pesantes idées de l'esprit humain, pour en ccmstruire des sagesses, des législations, des théogonies, des arts, des systèmes^ — celles qui ont remué les masses de marbre ou de granit pour en construire des obélisque^ ou des pyramides, défi sublime jeté par elles au temps, voix muette avec laquelle elles parleront à jamais aux l^mes grandes et généreuses ; — ces nations poètes, comme les Égyptiens, les Juifs, les Indous, les Grecs, qui ont idéalisé la politique et fait prédominer dans leur vie de peuples le principe divin, Tâme, sur le principe humain, l'utile; — celles-là, je les aime, je les vénère, je cherche et j'adore leurs traces, leurs souvenirs, leurs œuvres écrites, bâties ou sculptées ; je vis de leur vie, j'assiste en spectateur ému et partial au drame touchant ou
héroïque de leur de^inéci et je traverse volontiers les mers pour aller rêver quelques jours sur leur poussière et pour aller dire à leur mémoire le mémento de Tavenir; celles-là ont bien mérité des bommesy car elles ont élevé leurs pensées au-dessus de ce globe de fange, au-delà de ce jour fugitif. — • Elles se sont senties faites pour une destinée plus haute et plus large, et ne pouvant se donnera elles-mémea la vie immortelle que rêve tout cœur noble et grand, elles ont dit à leurs œuvres : Immortalisez-nous , subsistez pour nous, parlez de nous à ceux qui traverseront le désert, ou qui passeront sur les flots de la mer Ionienne, devant le cap Sygée ou devant le promontoire de Sunium, où Platon chantait une s^r gesse qui sera encore la sagesse de Tavenir*
Voilà ce que je pensais en écoutant la proue^ sur laquelle j'étais assis, fendre les vagues de la mer d'Afrique, et en regardant à chaque minute sous la brume rose de l'horizon si je n'apercevais pas le cap de Carthage.
La brise tomba, la mer se calma, le jour s'écoula à r^arder en vain de loin la côte vaporeuse d'Afrique : le soir un fort coup de vent s'éleva; le navire, ballotté d'un flanp à l'autre , écrasé sous les voiles semblables aux ailes , cassées par le plomb , d'un oiseau de mer, nous secouait dans ses flancs avec ce terrible mugissement d'un édifice qui s'écroule; je passe la nuit sur le pont, le bras passé autour d'un câble; des nuages blanchâtres, qui se pressent comme une haute montagne dans le golfe profond de Tunis,
bords de la mer, sur un cap abandonne , sur une grève sauvage, trois pierres, jaunies par les siècles et brisées par le foudre, font réfléchir, penser, rêver ou pleurer.
La solitude et la mort, la solitude et le passé, qui est la mort de choses, s'allient nécessairement dans la pensée humaine. Leur accord est une mystérieuse harmonie; j'aime mieux le promontoire nu de Carthage, le cap mélancolique de Sunium, la plage nue et infestée de Pœstum, pour y placer les scènes des temps écoulés, que les temples, les arcs, les colysées de Rome morte, foulés aux pieds dans Rome vivante, avec l'indifférence de l'habitude ou la profanation de l'oubli.
80 Juillet 183S.
A dix heures le vent s'adoucit ; nous pouvons monter sur le pont, et, filant sept nœuds par heure, nous nous trouvons bientôt à la hauteur de l'ile isolée de Pantelleria, ancienne ile de Calypso^ délicieuse encore par sa végétation africaine et la fraîcheur de ses vallées et de ses eaux. C'est là que les empereurs exilèrent successivement les condamnés politiques.
Elle ne nous apparaît que comme un cène noir sortant de la mer, et vêtue jusqu'aux deux tiers de son sommet par une brume blanche qu'y a jetée le vent de la nuit. Nul vaisseau n'y peut aborder; elle n'a de ports que pour les petites barques qui y portent les exilés de Naples et de la Sicile, qui languissent
depuis dix anDëes, expiant quelques rêves de liberté précoces.
Malheureux les hommes qui en tout genre devancent leur temps ! leur temps les écrase. — C'est notre sort à nous, hommes impartiaux, politiques, rationnels, de la France. — La France est encore à un siècle et demi de nos idées. ^ Elle veut en tout des hommes et des idées de secte et de parti : que lui importe du patriotisme et de la raison ? c'est de la haine, de la rancune , de la persécution alternative , qu'il faut à son ignorance ! Elle en aura jusqu'à ce que, blessée avec les armes mortelles dont elle veut absolument se servir, elle tombe ou les rejette loin d'elle pour se tourner vers le seul espoir de toute amélioration politique : Dieu, sa loi ; et la raison, sa loi innée*
SI Jaillet lS8i.
La mer, à mon réveil, après une nuit orageuse, semble jouer avec le reste du vent d'hier ; — l'écume la couvre encore comme les flocons à demi essuyés qui tachent les flancs du cheval fatigué d'une longue course, — ou comme ceux que son mors secoue quand il abaisse et relève la tète , impatient d'une nouvelle carrière. — Les vagues courent vite, irrégulièrement, mais légères, peu profondes, transparentes; cette mer ressemble à un champ de belle avoine ondoyant aux brises d'une matinée de printemps, après une nuit d'averse; -— nous voyons les
îles de Gozzo et de Malte surgir au-dessous de la brume, à cinq ou six lieues à l'horizon.
tt Juillet, arrivée à Malte.
A mesure qne nous approchons de Malte, la côte basse s'élève et s'articule ; mais l'aspect est morne et stérile. Bientôt nous apercevons les fortifications et les golfes formés par les ports ; une nuée de petites barques, montées chacune par deux rameurs, sort de ces golfes et accourt à la proue de notre navire; la mer est grosse, et la vague les précipite quelquefois dans le profond sillon que nous creusons dans la mer; ils semblent près d'y être engloutis; le flot les relève, ils courent sur nos traces , ils dansent sur les flancs du brick, ils nous jettent de petites cordes pour nous remorquer dans la rade.
Les pilotes nous annoncent une quarantaine de dix jours, et nous conduisent au port réservé sous les hautes fortifications de la cité Valette. — Le consul de France, M. Miége, informe le gouverneur, sir Frederick Ponsonby , de notre arrivée ; il rassemble le conseil de santé, et réduit notre quarantaine à trois jours.
Nous obtenons la faveur de monter une barque et de nous promener le soir le long des canaux qui prolongent le port de quarantaine. — C'est un dimanche. — Ije soleil brûlant du jour s'est couché au fond d'une anse paisible et étroite du golfe qui est derrière la proue de notre navire ; la mer est là, plane et bril-
lante, légèrement plombée, absolument semblable à de rétain fraîchement étamé. — Le ciel au-dessus est d'une teinte orange, légèrement rosée. — Il se décolore à mesure qu'il s'élève sur nos têtes et s'éloigne de l'occident ; à l'orient, il est d'un bleu gris et pâle, et ne rappelle plus l'azur éclatant du golfe de Naples, — ou même la profondeur noire du firmament au^ dessus des Alpes de la Savoie. — ^La teinte du ciel africain participe de la brûlante atmosphère et de l'âpre sévérité de ce continent; la réverbération de ces montagnes nues frappe le firmament de sécheresse et de chaleur, et la poussière enflammée de ces déserts de sable aride semble se mêler à l'air qui l'enveloppe, et ternir la voûte de celte terre. — Nos rameurs nous mènent lentement à quelques toises du rivage. — Le rivage bas et uni d'une grève, qui vient mourir à quelques pouces au-dessus de la mer, est couvert, pendant un demi-mille, d'une rangée de maisons qui se touchent les unes les autres, et semblent s'être approchées le plus près possible du flot, pour en respirer la fraîcheur et pour en écouter le murmure. Voici une de ces maisons et une des scènes que nous voyons répétées sur chaque seuil , sur chaque terrasse, sur chaque balcon. — En multipliant cette scène et cette vue par cinq ou six cents maisons semblables, on aura un souvenir exact de ce paysage, unique pour un Européen qui ne connaît ni Séville, ni Cordoue, ni Grenade : c'est un souvenir qu'il faut graver tout entier, et avec ses détails de mœurs, pour le retrouver une fois dans la sombre
et terne uniformité de nos villes d'Occident. Ces sou- ▼enirsy retrouvés dans la mémoire pendant nos jours et nos mois de neige, de brouillard et de pluie, sont comme une échappée sur le ciel serein pendant une longue tempête. — Un peu de soleil dans Tœil , un peu d'amour dans le cœur, un rayon de foi ou de vérité dans Tàme, c'est une même chose. — Je ne puis vivre sans ces trois consolations de Texil terrestre. — Mes yeux sont de l'Orient , mon âme est amour, et mon esprit est de ceux qui portent en eux un instinct de lumière, une évidence irréfléchie qui ne se prouve pas, mais qui ne trompe pas et qui console. Voici donc le paysage :
Lumière dorée, douce et sereine, comme celle qui sort des yeux et des traits d'une jeune fille avant que l'amour ait gravé un pli sur son front, jeté une ombre sur ses yeux. — Cette lumière , répandue également sur l'eau, sur la terre, dans le ciel, frappe la pierre blanche et jaune des maisons, et laisse tous les dessins des corniches, toutes les arêtes des angles, toutes les balustrades des terrasses, toutes les ciselures des balcons, s'articuler vides et nets sur l'horizon bleu, sous ce tremblement aérien , sous ce vague incertain et brumeux dont notre Occident a fait une beauté pour ses arts, ne pouvant corriger ce vice de son climat. Cette qualité de l'air, cette couleur blanche, jaune, dorée, de lapieire, cette vigueur des contours, donne au moindre édifice du midi une fermeté et une netteté qui rassurent et frappent agréablement l'œil. Chaque maison a l'air, non pas d'avoir été bâtie
pierre à pierre , avec du ciment et du sable , mais d'avoir été sculptée vivante et debout dans le rocher vify et d'être assise sur la terre^ comme un bloc sorti de son sein, et aussi durable que le sol même. — Deux pilastres larges et élégans s'élèvent aux deux angles de la façade ; ils s'élèvent seulement à la hauteur d'un étage et demi ; là , une corniche élégante , sculptée dans la pierre éclatante, les couronne et sert de base elle-même à une balustrade riche et massive, qui s'étend tout le long du faite, et remplace ces toits plats, irréguliers, pointus, bizarres, qui déshonorent toute architecture , qui brisent toute ligne harmonieuse avec l'horizon, dans nos assemblages d'édifices bizarres que nous appelons villes, en Allemagne, en Angleterre et en France. — Entre ces deux larges pilastres qui s'avancent de quelques pouces sur la façade, trois ouvertures seulement sont dessinées par l'architecte, une porte et deux fenêtres. — La porte, haute, large et cintrée , n'a pas son seuil sur la rue ; elle s'ouvre sur un perron extérieur, qui empiète sur le quai de sept ou huit pieds. Ce perron , entouré d'une balustrade de pierre sculptée, sert de salon extérieur autant que d'entrée à la maison. — Décrivons un de ces perrons, nous les aurons décrits tous. — Un ou deux hommes, en veste blanche; à figure noire, à l'œil africain, une longue pipe à la main, sont nonchalamment étendus sur un divan de jonc , à côté de la porte ; devant eux, gracieusement accoudées sur la balustrade, trois jeunes femmes, dans différentes attitudes, regardent silencieusement passer
notre baix}ue, ou sourient entre elles de notre aspect étranger. — Une robe noire qui ne descend qu'à mijambe, un corset blanc à larges manches plissées et flottantes, une coiffure de cheveux noirs, et par-dessus les épaules et la tète un demi-manteau de soie noire semblable à la robe, couvrant la moitié de la figure, une des épaules et un des bras qui retient le manteau ; ce manteau, d'étoffe légère enflée par la brise , se dessine dans la forme d'une voile gonflée sur un esquif, et, dans ses plis capricieux, tantôt dérobe, tantôt dévoile la figure mystérieuse qu'il enveloppe, et qui semble lui échapper à plaisir. — Les unes lèvent gracieusement la tète pour causer avec d'autres jeunes filles qui se penchent au balcon supérieur et leur jettent des grenades ou des oranges ; les autres causent avec des jeunes hommes à longues moustaches, à noire et touffue chevelure, en vestes courtes et pincées, en pantalons blancs et ceintures rouges. — Assis sur le parapet du perron, deux jeunes abbés, en habit noir, en souliers bouclés d'argent , s'entretiennent familièrement, et jouent avec de laides éventails verts , tandis qu'au pied des dernières marches, un beau moine mendiant, les pieds nus, le front pâle, chauve et blanc, découvert, le corps enveloppé des plis lourds de sa robe brune, s'appuie comme une statue de la mendicité sur le seuil de Thomme riche et heureux, et regarde d'un œil de détachement et d'insouciance ce spectacle de bonheur, d'aisance et de joie. — A l'étage supérieur, on voit sur un large balcon , supporté par de belles
cariatides el recouvert d'une viranda indienne garnie de rideaux et de franges, une famille d'Anglais, ces heureux et impassibles conquérans de la Malte actuelle. — Lày quelques nourrices moresques, aux yeux étincelans, au teint plombé et noir, tiennent dans leurs bras ces beaux enfans de la Grande-Bretagne, dont les cheveux blonds et bouclés et la peau rose et blanche résistent au soleil de Calcutta comme à celui de Malte ou de Corfou. — A voir ces enfans sous le manteau noir et sous le regard brûlant de ces femmes demi-africaines, on dirait de beaux et blancs agneaux suspendus aux mamelles des tigresses du désert. — Sur la terrasse , c'est une autre scène ; les Anglais et les Maltais se la partagent. — D'un côté, vous voyez quelques jeunes filles de l'ile tenant la guitare sous le bras et jetant quelques notes d'un vieil air national, sauvagecomme le climat; del'autre, une jeune et belle Anglaise, mélancoliquement penchée sur son coude, contemplant indifféremment la scène de vie qui passe sous ses regards, et feuilletant les pages des poètes immortels de son pays.
Ajoutez à ce coup d'œii les chevaux arabes montés par les officiers anglais , et courant , les crins épars, sur le sable du quai ; — les voitures maltaises, espèces de chaises à porteur sur deux roues, attelées d'un seul cheval barbaresque que le conducteur suit à pied au galop, les reins noués d'une ceinture rouge à longues franges, et le front couvert de la résille ou du bonnet rouge, pendant jusqu'à la ceinture, du muletier espagnol. — Les cris sauvages des enfans nus
qui se précipitent dans la mer et nagent sous notre barque, les chants des Grecs ou des Siciliens mouillés dans le port voisin , et se répondant en chœur d'un pont de navire à l'autre , et les notes monotones et sautillantes de la guitare, formant comme un doux bourdonnement de Tair du soir au-dessus de tous ces sons aigus, et vous aurez une idée d'un quai de l'Empsida le dimanche au soir.
ai juillet 1S32.
Entrée en libre pratique dans le port de la cité Valette ; le gouverneur, sir Frederick Ponsonby, revenu de sa campagne pour nous accueillir, nous reçoit au palais du Grand-Maitre à deux heures. — Excellente figure d'un honnête homme anglais ; — la probité est la physionomie de ces figures d'homme ; — élévation, gravité et noblesse, voilà le type du véritable grand seigneur anglais. — Nous admirons le palais; — magnifique et digne simplicité; — beauté dans la masse et la nudité de vaines décorations au dehors et au dedans; -— vastes salles; — longues galeries ; — peintures sévères ; — escalier large, doux et sonore ; — salle d'armes de deux cents pieds de long, renfermant les armures de toutes les époques de l'histoire de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ; — bibliothèque de quarante mille volumes, où nous sommes reçus par le directeur, l'abbé Bollanti, jeune ecclésiastique maltais, tout à fait semblable aux abbés romains de la vieille école : — œil
pénétrant et doux, bouche méditative et souriante , front pâle et articulé, langage élégant et cadencé , politesse simple, naturelle et fine. — Nous causons longtemps, car c'est Tespèce d'homme le plus propre à une longue, forte et pleine causerie. — Il y a en lui, comme dans tous ces ecclésiastiques distingués que j'ai rencontrés en Italie, quelque chose de triste, d'indifférent et de résigné, qui tient de la noble et digne résignation d'un pouvoir déchu. — Élevés parmi des ruines, — sur les ruines mêmes d'un monument écroulé, ils en ont contracté la mélancolie et l'insouciance sur le présent. — Comment, lui disais-je, un homme comme vous supporte-t-il l'exil intellectuel et la réclusion dans laquelle vous vivez dans ce palais désert et parmi la poudre de ces livres? — U est vrai, me répondit-il, je vis seul, et je vis triste; l'horizon de cette tle est bien borné; le bruit que je pourrais y faire par mes écrits ne retentirait pas bien loin, et le bruit même que d'autres hommes font ailleurs retentit à peine jusqu'ici ; mais mon âme voit au-delà un horizon plus libre et plus vaste, où ma pensée aime à se porter ; nous avons un beau ciel sur la tête, un air tiède autour de nous, une mer large et bleue sous les regards ; cela suffit à la vie des sens; quant à la vie de l'esprit, elle n'est nulle part plus intense que dams le silence et dans la solitude. — Cette vie remonte ainsi directement à la source d'où elle émane, à Dieu, sans s'égarer et s'altérer par le contact des choses et des soucis du monde. Quand saint Paul, allant porter la parole
féconde du christianisme aux nations, fit naufrage à Malte, et y resta trois mois pour y semer le grain de sénevé, il ne se plaignit pas de son naufrage et de son exil qui valurent à cette ile la connaissance précoce du verbe et de la morale divine; dois-je me plaindre, moi, né sur ces rochers arides, si le Seigneur m*y confine pour y conserver sa vérité chrétienne dans les cœurs où tant de vérités sont prêtes à s'éteindre? — Cette vie a sa poésie, ajoutait-il, quand je serai libre enfin de mes classifications et de mes catalogues, peut-être écrirai-je aussi cette poésie de la solitude et de la prière! — Je le quittai avec peine et désir de le revoir.
L'église de Saint-Jean, cathédrale de Tile, a tout le caractère, — tpute la gravité qu'on peut attendre d'un pareil monument dans un pareil lieu, — grandeur, hoblesse, richesses; les clefs de Rhodes, emportées après leur défaite par les chevaliers, sont suspendues aux deux côtés de l'autel , symbole de regrets éternels ou d'espérances à jamais trompées. -— Voûte superbe, peinte en entier par le Calabrèse ; — œuvre digne de Rome moderne dans ses plus beaux temps de la peinture.
Un seul tableau me frappe dans la chapelle de l'Élection ; — il est de Michel-Ange de Caravaggio, que les chevaliers du temps avaient appelé dans l'île pour peindre la voûte de Saint-Jean. 11 l'entreprit, mais la fougue et l'irritabilité de son caractère sauvage l'emportèrent ; il eut peur d'un long ouvrage, et partit. -— Il laissa son chef-d'œuvre à Malte, la
décollation de saint Jean-Baptiste. Si nos peintres modernes, qui cherchent le romantisme par système, au lieu de le trouver par nature, voyaient ce magnifique tableau, ils trouveraient leur prétendue invention inventée avant eux. — Voilà le fruit né sur Tarbre, et non le fruit artificiel moulé en cire et peint en couleurs fausses; — pittoresque d'attitudes, énergie de tableau, profondeur de sentiment, vérité et dignité réunies ; — vigueur de contraste, et cependant unité et harmonie, horreur et beauté tout ensemble, voilà le tableau. — C'est un des plus beaux que j'aie vus de ma vie. — C'est le tableau que cherchent les peintres de l'école actuelle. — Le voilà, il est trouvé. Qu'ils ne cherchent plus. — Ainsi rien de nouveau dans la nature et dans les arts. — Tout ce qu'on fait a été fait; — tout ce qu'on dit a été dit;
— tout ce qu'on rêve a été rêvé. — Tout siècle est plagiaire d'un autre siècle; car tous tant que nous sommes, artistes ou penseurs, périssables ou fugitifs, nous copions de diffét^entes manières un modèle immuable et étemel, la nature, — cette pensée une et diverse du Créateur!
as juillet 183i.
Du sommet de l'observatoire qui domine le palais du Grand-Mattre, — vue d'ensemble des villes, des ports et campagnes de Malte; -— campagnes nues, sans forme, sans couleurs, arides comme le désert ;
— ville semblable à une écaille de tortue échouée sur le rocher; — on dirait qu'elle a été sculptée dans
un seul bloc de rocher vif; — scènes de toits en terrasses à l'approche de la nuit ; — femmes assises sur ces terrasses. — David ainsi vit Bethsd^ee. — BJen de plus gracieux et de plus séduisant que ces ^;iire» blanches ou noires, semblables à des ombres^ appa* raissant ainsi aux rayons de la lune, sur les toits de cette multitude de maisons. — On ne voit les femmes que là, à Téglise, ou sur leurs balcons; tout le langage est dans les yeux ; tout amour est un long mystère que les paroles n'altèrent pas; — un long drame se noue et se dénoue ainsi sans paroles. — Ce silence, ces apparitions à certaines heures, ces rencontres aux mêmes lieux, ces intimités de distances, ces expressions muettes, sont peut-être le premier et le plus divin langage de l'amour, ce sentiment au-dessus des paroles et qui, comme la musique, exprime dans une langue à part ce que nulle langue ne peut exprimer. Ces aspects, ces pensées, rajeunissent Fàme ; — elles font sentir le seul charme inépuisable que Dieu ait répandu sur la terre, et r^retter que les heures de la vie soient si rapides et si mêlées. — Deux seuls sentimens suffiraient à l'homme, vécût-il l'âge des rochers, la contemplation de Dieu et l'amour. — L'amour et la religion sont les deux pensées ou plutôt la pensée une des peuples du midi; — aussi ne cherchent-ils pas autre chose, ils ont assez. — Nous les plaignons, il faudrait les envier. — Qu'y a-t-il de commun entre nos passions factices, entre la tumultueuse agitation de nos vaines pensées et ces deux seules pensées vraies qui occupent la vie de ces en-
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fana du soleil : — la religion el Tamour ; Tune enchantant le présent^ l'autre enchantant l'avenir? aussiy j'ai toujours été frappé, malgré les préjugés contraires, du calme profond et rarement troublé des physionomies du midi^ et de cette masse de repos, de sérénité et de bonheur répandue dans les habitudes et $ur les visages de cette foule silencieuse qui respire, vit, aime et chante sous vos yeux; — le chant, ce superflu du bonheur et des impressions dans une âme trop pleine ! On chante à Rome, à Naples, à Gènes, à Malte, en Sicile, en Grèce^ en lonie, sur le rivage, sur les flots, sur les toits; on n'entend que le lent récitatif du pécheur, du matelot, du berger, ou les bourdonnemens vagues de la guitare pendant les nuits sereines. — C'est du bonheur, quoi qu'on en dise. -^ Ils sont esclaves, dite^ vous? Qu'en savent-ils? Esclavage ou liberté! malheur ou bonheur de convention ! le malheur ou le bonheur sont plus près de nous. Qu'importe à ces foules paisibles qui respirent la brise de mer ou se couchent aux tièdes rayons du soleil de Sicile, de Malte ou du Bosphore, que la loi leur soit faite par un prêtre, par un pacha ou par un parlement? Cela change-t-il quelque chose à leurs relations avec la nature, les seules qui les occupent? Non, sans doute; toute société libre ou absolue se résout toujours en servitudes plus ou moins senties. — Nous sommes esclaves des lois variables et capricieuses que nous nous faisons, ils le sont de la loi immuable de la force que Dieu leur fait ; — tout cela, pour le bonheur ou le
malheur, revient au même; — pour la dignilë humaine et pour le progrès de rintelligence et de la morale de l'homme, — » non, — non j encore faudrait-il examiner a^ant de prononcer ce non. — Prenez au hasard cent hommes parmi ces peuples esclaves, et cent hommes parmi nos peuples soidisant libres, et pesez. — Où se trouve-t-il plus ou moins de morale et de vertu? — Je le sais bien, mais je frémis de le dire. — Si quelqu'un lisait ceci après moi, on me soupçonnerait de partialité pour le despotisme ou de mépris pour la liberté. — On se tromperait! — J'aime la liberté comme un effort difficile et ennoblissant pour l'humanité, — comme j'aime la vertu pour son mérite et non pour sa récompense; mais il s'agit de bonheur, et en philosophe j'examine, et je dis comme Montaigne : Que sais-je? Le fait est que nos questions politiques, si capitales dans nos lycées, ou dans nos cafés, ou dans nos clubs, sont bien petites vues de loin, au milieu de l'Océan, au haut des Alpes, à la hauteur de la contemplation philosophique ou religieuse. — Ces questions n'intéressent que quelques hommes qui ont du pain et des heures de reste ; — la foule n'a affaire qu'à la nature ;
— une bonne, belle et divine religion, voilà la politique à l'usage des masses. Ce principe de vie manque à la nôtre, voilà pourquoi nous trébuchons , nous tombons, nous retombons, nous ne marchons pas;
— le souffle de vie nous manque; nous créons des formes, et l'âme n'y descend pas. — O Dieu ! rendeznous votre souffle, ou nous périssons. —
Malte , S8, M et 90 Juillet 1833.
Sëjour forcé à Malte par une iodisposition de Julia* Elle se rétablit ; nous nous décidons à aller à Smyme en touchant à Athènes. Là^ j'établirai ma femme et mon enfant ; et j'irai seul, à travers l'Asie mineure, visiter les autres parties de l'Orient. Nous levons l'ancre; nous allons sortir du port ; une voile arrive de l'Archipel; elle annonce la prise de plusieurs bâtimens par les pirates grecs et le massacre des équipages. Le consul de France, M. Miége, nous conseille d'attendre quelques jours ; le capitaine Lyons, de la frégate anglaise le Madagascar^ nous offre d'escorter notre brick jusqu'à Nauplie, en Morée, et même de nous remorquer si la marche du brick est inférieure à la marche de la frégate ; il accompagne cette offre de tous les procédés obligeans qui peuvent y ajouter du prix : nous acceptons ; nous partons le mercredi i^' août à huit heures du matin. A peine en mer, le capitaine, dont le vaisseau vole et nous dépasse, fait cargtier ses voiles et nous attend. — Il nous jette à la mer un baril auquel un câble est attaché ; nous péchons le baril et le câble, et nous suivons, comme un coursier en lesse, la masse flottante qui creuse la vague et ne parait pas s'apercevoir de notre poids. —
Je ne connaissais pas le capitaine Lyons, commandant depuis six ans sur un des vaisseaux de la station anglaise du Levant; je n'en étais pas connu, même de nom ; je ne l'avais rencontré chez personne à
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Malte , parce qu'il était en quarantaine : et cependant voilà un officier d'une autre nation, de nation souvent rivale et hostile, qui, au premier signe de notre part, consent à ralentir sa marche de deux ou trois jours, à soumettre son vaisseau et son équipage à une manœuvre souvent très-périlleuse (la remorque), à entendre peut-être autour de lui murmurer les marins de son bord d'une condescendance pareille pour un Français inconnu, — tout cela par un seul sentiment de noblesse d'âme et de sympathie pour les inquiétudes d'une femme et pour la soufTrance d'un enfant. — Voilà l'officier anglais dans toute sa générosité personnelle; voilà l'homme dans toute la dignité de son caractère et de sa mission. — Je n'oublierai jamais ni le trait ni l'homme. — L'homme qui vient quelquefois à notre bord pour s'informer de nos convenances et nous renouveler les assurances du plaisir qu'il éprouve à nous protéger, me parait un des plus loyaux et des plus ouverts que j'aie rencontrés. — Rien en lui ne rappelle cette prétendue rudesse du marin ; mais la fermeté de l'homme accoutumé à lutter avec le plus terrible des élémens se marie admirablement, sur sa figure encore jeune et belle, avec la douceur de l'âme, l'élévation de la pensée et la grâce du caractère.
Arrivés inconnus à Malte, nous ne voyons pas sans regret ses blanches murailles s'enfoncer au loin sous les flots. — Ces maisons, que nous regardions avec indifférence, il y a peu de jours, ont maintenant une physionomie et un langage pour nous. — Nous con-
naissons ceux qui les habitent, et des regards bien- ▼eillans suivent du haut de ses terrasses les voiles lointaines de nos deux vaisseaux. —
Les Anglais sont un grand peuple moral et politique; — mais, en général, ils ne sont pas un peuple sociable. — Concentrés dans la sainte et douce intimité du foyer de famille, quand ils en sortent, ce n'est pas le plaisir, ce n'est pas le besoin de commu» niquerleur âmeou de répandre leur sympathie, c'est Tusage, c'est la vanité qui les conduit. — La vanité est Tàme de toute société anglaise ; c'est elle qui construit cette forme de société froide, compassée, étiquetée; c'est elle qui a créé ces classifications de rangs, de titres, dé dignités, de richesses, par lesquelles seules les hommes y sont marqués, et qui ont fsdt une abstraction complète de l'homme pour ne considérer que le nom , l'habit, la forme sociale. — Sont-ils difPérens dans leurs colonies? Je le croirais, d'après ce que nous avons éprouvé à Malte. — A peine arrivés, nous y avons reçu, de tout ce qui compose cette belle colonie, les marques les plus désintéressées et les plus cordiales d'intérêt et de bienveillance. — Notre séjour n'y a été qu'une hospitalité brillante et continuelle. — Sir Frederick Ponsonby et lady Emilie Ponsonby, sa femme, couple fait pour repré-
senter dignement partout, l'un, la vertueuse et noble simplicité des grands seigneurs anglais, l'autre, la douce et gracieuse modestie des Femmes de haut rang dans sa patrie; — la famille de sir Frederick Hankey, M. et madame Nugent, M. Greig, M. Freyre, ancien
8fc VOYAGE
ambassadeur en Espagne^ nous ont accueillis moins en voyageurs qu'en amis. Nous les avons vus huit jours, nous ne les reverrons peut-être jamais; mais nous emportons de leur obligeante cordialité une impression qui va jusqu'au fond du cœur. Malte fut pour nous la colonie de l'hospitalité ; quelque chose de chevaleresque et d'hospitalier^ qui rappelle ses anciens possesseurs, se retrouve dans ces palais, possédés maintenant par une nation digne du haut rang qu'elle occupe dans la civilisation. On peut ne pas aimer les Anglais, il est impossible de ne pas les estimer.
Le gouvernement de Malte est dur et étroit ; il n'est pas digne des Anglais, qui ont enseigné la liberté au monde, d'avoir dans une de leurs possessions deux classes d'hommes, les citoyens et les affranchis.
Le gouvernement provincial et les parlemens locaux s'associeraient facilement, dans les colonies anglaises, à la haute représentation de la mère-patrie. Les germes de liberté et de nationalité, respectés chez les peuples conquis, sont pour l'avenir des germes de vertu, de force et de dignité pour l'humanité tout entière. L'ombre du pavillon anglais ne devrait couvrir que des hommes libres.
l«r août 18SS, à minuit.
Partis ce matin par une grosse mer, un calme absolu nous a surpris à douze lieues en mer; il dure encore; aucun vent dans le ciel, si ce n'est quelques
perdues qui vieuneot de temps en temps froisser les voiles des deux vaisseaux; elles font rendre à ces grandes voiles une palpitation sonore, un battement irrégulier, semblable au battement convulsif des ailes d'un oiseau qui meurt ; la mer est plane et polie comme la lame d'un sabre ; pas une ride; mais de loin en loin, de larges ondulations cylindriques qui se glissent sous le navire et Tébranlent comme un tremblement souterrain. Toute la masse des mâts, des vergues, desliaubans, des voiles, craque et frémit alors, ainsi que sous un vent trop lourd. Nous n'avançons pas d'une ligne en une heure; les écorces d'orange que Julia jette dans la mer flottent sans déclinaison autour du brick, et le timonier regarde nonchalamment les étoiles, sans que la barre fasse dévier sa main distraite. Nous avons lâché le câble de remorque qui nous attachait à la frégate anglaise, parce que les deux vaisseaux, ne gouvernant plus, couraient risque de se heurter dans les ténèbres.
Nous sommes maintenant à cinq cents pas environ de la frégate. Les lampes allumées brillent par les sabords au fond des larges et belles chambres d'officiers qui couronnent sa poupe. Un fanal, que Fœil peut confondre avec un des feux du firmament, monte et s'attache à la pointe du mût d'artimon pour nous rallier pendant la nuit. Pendant que nos r^ards sont attachés à ce phare flottant qui doit nous guider, une musique délicieuse sort tout à coup des flancslumineux de la (régate et résonne sous son nuage dévoiles, comme sous les voûtes sonores d'une église.
Les harmonies se varient et se succèdent ainsi pendant plusieurs heures, et répandent au loin, sur cette mer enchantée et dormante, tous les sons que nous avons entendus dans les heures les plus délicieuses de notre vie. Toutes les réminiscences mélodieuses de nos villes, de nos théâtres, de nos airs champêtres, reviennent porter notre pensée vers des temps qui ne sont plus, vers dés êtres sépai*és maintenant de nous par la mort ou par le temps I
Demain, dans quelques heures peut-être, les sons terribles de l'ouragan qui iait crier les mâts, les coups redoublés des vagues sur les flancs creux du navire, le canon de détresse, le tonnerre, les voix convulsives de deux élémens en guerre, et de Thomme qui lutte contre leur fureur combinée, prendront la place de cette musique sereine et majestueuse.
Ces pensées montent dans tous les cœurs , et un silence complet règne sur les deux ponts. Chacun se rappelle quelques-unes de ces notes significatives et gravées par une forte impression dans la mémoire, qu'il a entendues autrefois dans quelque circonstance heureuse ou sombre de la vie de son cœur; chacun pense plus tendrement à ce qu'il a laissé derrière lui. On s'inquiète de ce défi que l'homme semble jeter aux tempêtes. Ce sont de ces momens qu'il faut écrire dans sa pensée pour toujours; ils contiennent en quelques minutes [plus d'impressions, plus de couleurs, plus de vie, que des années entières écoulées dans les prosaïques vicissitudes de la vie commune. Le cœur est plein et voudrait déborder. C'est alors
que rhomme le plus vulgaire se sent poète par toutes les fibres; c'est alors que le fini et l'infini entrent par tous les poi'es; c'est alors qu'on Teutéclaler devant Dieu, ou révéler seulement à un cœur sympathique ou à tous les hommes, dans la langue des esprits, ce qui se passe dans notre esprit ; c'est alors qu'on improviserait des chants dignes de la terre et du ciel ; ah! si l'on avait une langue! mais il n'y a pas de langue, surtout pour nous. Français; non, il n'y a pas de langue pour la philosophie, l'amour, la religion, la poésie ; les mathématiques sont la langue de oe peuple; ses mots sont secs, précis, décolorés comme des cliiffres. — Allons dormir.
Même date, t bevies da matia.
Je ne pub dormir; j'ai trop senti ; je remonte sur le pont ; — peignons. — La lune a disparu sous la brume orangée .qui voile l'horizon sans autres limites. Il est bien nuit , mais une nuit sur mer, c'est-à-dire
sur un élément transparent qui réfléchit la moindre lueur du firmament et qui semble garder une lumineuse impression du jour. Cette nuit n'est pas noire, elle est seulement pâle et perlée conune la couleur d'une glace quand le flambeau est retiré à coté ou placé derrière. L'air aussi semble mort et dormir sur cette couche assouplie des vagues. Pas un bruit, pas un souffle, pas une voile même qui batte contre la vergue^ pas une écume qui biuisse et trace le sillage du brick sur ses flancs qui semblent dormir aussi.
Je regardais cette scène muette de repos, de vide , de silence et de sérénité : je respirais cet air tiède et léger dont la poitrine ne sent ni la chaleur, ni la fraîcheur, ni le poids , et je me disais : Ce doit être là Tair qu'on respire dans le pays des âmes , dans les régions de l'immortalité , dans cette atmosphère divine où tout est immuable, voluptueux, parfait
Une autre face du ciel — J'avais oublié la frégate anglaise ; je regardais du côté opposé ; elle était là, en mer, à quelques encablures de nous; je me retournai par hasard ; mes yeux tombèrent sur ce majestueux colosse qui reposait immobile, immense, sans le moindre balancement de sa quille, comme sur un piédestal de marbre poli.
La masse gigantesque et noire du corps de vaisseau se détachait en sombre de sa base argentée et se dessinait sur le fond bleu du ciel, de l'air, de la mer; pas un soupir de vie ne sortait de ce majestueux édifice ; rien n'indiquait tii à l'œil, ni à l'oreille, qu'il fût animé de tant d'intelligence et de vie, peuplé de tant d'êtres pensans et agissans. On l'eût pris pour lin de ces grands débris des temjpétes flottant sans gouvernail , que le navigateur rencontre avec effroi sur les solitudes de la mer du Sud , et où il ne i^este pas une voix pour dire comment il a péri ; registre mortuaire sans nom et sans date que la mer laisse surnager quelques jours avant de l'engloutir tout à fait.
Au-dessus du corps sombre du bâtiment, le nuage de toutes ses voiles était groupé pittoresquement et pyramidait autour de ses mâts. Elles s'élevaient
d'étages en étages, de vergues en vergues, découpées en mille formes bizarres , déroulées en plis larges et profonds, semblables aux nombreuses et hautes tourelles d'un château gothique, groupées autour du donjon ; elles n'avaient ni le mouvement , ni la couleur éclatante et dorée des voiles vues de loin sur les flots pendant le jour ; immobiles , ternes et teintes par la nuit d'un gris ardoisé, on eût dit une volée de chauve-souris immense, où d'oiseaux inconnus des mers, abattus, pressés, serrés les uns contre les autres sur un arbre gigantesque, et suspendus à son tronc dépouillé, au clair de lune d'une nuit d'hiver. L'ombre de ce nuage de voiles descendait d'en haut sur nous, et nous dérobait la moitié de l'horizon. Jamais plus colossale et plus étrange vision de la mer n'apparut à l'esprit d'Ossian dans un songe. Toute la poésie des flots était là. La ligne bleue de l'horizon se confondait avec celle du ciel; tout ce qui reposait dessus et dessous avait Tapparence d'un iseul fluide éthéré dans lequ^ nous nagions. Tout ce vague sans corps et sans limites augmentait TefTet de cette apparition gigantesque de la frégate sur les flots , et jetait l'âme avec l'œil dans la même illusion. Il me semblait que la frégate, la pyramide aérienne de sa voilure, et nousmêmes nous étions tous ensemble soulevés, emportés, comme des corps célestes dans les abîmes liquides de Téther , ne portant sur rien, planant par une force intérieure sur le vide azuré d'un universel firmament Plusieurs jours et nuits semblables passés eu pleine
mer; calme plat, ciel de feu ; les vagues roulent immenses du golfe Adriatique dans la mer d'Afrique ; ce sont dévastes cylindres légèrement cannelés, et dorés, le matin et le soir, comme les colonnes des temples de Rome ou de Poestum.
Je passe les journées sur le pont; j'écris quelques vers à M. de Montherot, mon beau-frère :