PENSÉES EN VOYAGE
Ami, plus qu*an ami, frère de sang et d*Ame«
Dont l'humide regard me suivit sur la lame ;
A travers tant de flots jetés derrière moi,
A travers tant de ciel et d'air, je pense à toi ;
Je pense à ces loisirs que nous usions ensemble
Au bord de nos ruisseaux, sous le saule ou le tremble ;
A nos pas suspendus, à nos doux entretiens.
Qu'entremêlaient souvent ou tes vers ou les miens ;
Tes vers, fils de réclair, tes vers, nés d'un sourire.
Que tu n'arraches pas palpitans de ta lyre,
Mais que, de jour en jour, ta négligente main
Laisse à tout vent d'esprit tomber sur ton chemin,
Comme ces perles d'eau que pleure chaque aurore.
Dont toute la campagne au réveil se colore.
Qui formeraient un fleuve eo se réunissant,
Mais qui tombent sans bruit sur le pied du passant ;
Dont le soleil du jour repompe l'humble phiie.
Et qu'aspire en parfum le vent qui les essuie I
Autres temps, autres soins ; à tout fruit sa saison.
Avant que ma pensée eût Tège de raison,
Quand j'étais l'humble enfant qui joue avec 9a mère,
Qu'on charme ou qu'on effraie avec une chimère.
J'imitais les enfang mes égaux, dans leurs jeux,
Je parlais leur langage et je faisais comme eux I
J'allais, aux premiers mois où le bourgeon s'élève,
Ou l'écorce du bois semble suer la sève.
Vers le torrent qui coule au pied de mon hameau.
Des saules inclinés couper le frais rameau ;
Réchauffant de l'haleine une sève encor tendre,
Je détachais du bois l'écorce sans la fendre.
Je l'animais d'un souffle, et bientôt sous mes doigts
Un son plaintif et doux s'exhalait dans le bois ;
Ce son, dont aucun art ne réglait la mesure.
N'était rien qu'un bruit vide, un vague et doux murmure,
Semblable aux voix de l'onde, et des airs frémissans.
Dont on aime le bruit, sans y chercher le sens ;
Prélude d'un esprit éveillé de bonne heure.
Qui chante avant qu'il chante, et pleure avant qu'il pleure!
Mais ce n'est plus le temps ; je touche à mon midi !
J'ai souffert, et dans moi mon esprit a grandi I
Ces fragiles roseaux, jouets de ma jeunesse.
Ne sauraient contenir le souffle qui m'oppresse :
U n'est point de langage ou de rhy thme mortel,
Ou de clairon de guerre, ou de harpe d'autel,
Qui ne brisât cent fois le souffle de mon âme ;
Tout faiblit à son choc et tout fond à sa flanune !
n a, pour exhaler ses accords éclatans.
Aux verbes d'ici-bas renoncé dès longtemps;
U ferait éclater leurs fragiles symboles,
n entre-choquerait des foudres de paroles,
Et les enfans diraient, en secouant leurs fronts :
«Qu'il nous parle plus bas, Seigneur ! ou nous moiûrona 1 1»
n ne leur parle plus ; il se parle à lui-^méuM, Dans la langue sans mots, dans le verbe sofirômet Qu'aucune main de chair n'aura jamais écrit.
Qae rame parie à l'Ame et Tesprit à Tesprit ! Des langages humains perdant toute habitude, Seul, il console ainsi sa morne solitude I Au dedans de moi-même, il gronde incessanunent, Comme une mer de bruit toujours en mouvement ; n fait battre à grands coups mes tempes dans ma tète, Avec le son perçant du vol de la tempête ; n retentit en moi comme un torrent de nuit. Dont chaque flot emporte et rapporte le bruit, Comme le contre-coup des foudres de montagnes» Que mille échos tonnans répètent aux campagnes ; Comme la voix d'airain de ces lourds vents d'hiver. Qui tombent comme un poids du Liban sur la mer. Ou comme ces grands chocs, quand sur un cap qui fume Elle monte en colline et retombe en écume : Voilà les seules voix, voilà les seuls accens Qui peuvent aujourd'hui chanter ce que je sens I
N'attends donc plus de moi ces vers où la pensée, Gonune d'un arc sonore avec grftce élancée, Et sur deux mots pareils vibrant à l'unisson, Dansent complaisamment aux caprices du son I Ce froid écho des vers répugne à mon oreille, Et si du temps passé le souvenir m'éveille, Si du désert muet du limpide Orient Mon visage vers vous se tourne en souriant ; Si, pensant aux amis qui verront cette aurore. Mon Ame avec la leur veut se confondre encore : C'est par une autre voix que mon cœur attendri Leur jette et leur demande un souvenir chéri. La prière ! accent fort, langue ailée et suprême. Qui, dans un seul soupir, confond tout ce qui s'aime. Rend visibles au coeur, rend présehs devant Dieu Mille êtres adorés, dispersés en tout lien ; Fait entre eux, par les biens que la vertu nous verse.
Des plos chers dons du ciel Tinvisible commerce. Langage universel jnsqu*an ciel répanda, Qui s*élèye plus haut pour mieux être entendu» Inextinguible encens qui brûle et qui parfume Celui qui le reçoit et celui qui l'allume I
C'est ainsi que mon cœur se communique à toi : Tous les mots d'ici-bas sont néant devant moi ; Et si tu veux savoir pourquoi je les méprise, Suis ma voile qui s'enfle et qui fait sous la brise, Et viens sur cette scène où le monde a passé, Où le désert fleurit sur Tempire efi^acé. Sur les tombeaux des dieux, des héros et des sages, Assister à trois nuits et voir toAs paysages I
Je venais de quitter la terre dont le bruit
Loin, bien loin sur les flots vous tourmente et vous suit.
Cette Europe où tout croule, où tout craque, où tout lutte.
Où de quelques débris chaque heure attend la chute,
Où deux esprits divers, dans d'éternels combats.
Se lancent temple et lois, trAne et mœurs en éclats»
Et font, en nivelant le sol qui les dévore,
Mace à l'esprit de Dieu qu'ils ne voient pas encore !
Mon navire, poussé par l'invisible main. Glissait en soulevant l'écume du chemin ; Douze fois le soleil, comme un dieu qui se couche. Avait roulé sur lui l'horizon de sa couche. Et s'était relevé bondissant dans les airs. Comme un aigle de feu, de la crête des mers ; Mes mflts dorment, pliant l'aile sous les antennes ; Mon ancre mord le sable, et je suis dans Athènes 1
n est l'heure où jadis cette ville de bruit, Muette un peu de temps sous le doigt de la nuit.
9k VOYAGE
S'éveillant tour à tonr dans la gloire oii h honte,
Roulait ses flots vi?ans comme une mer qui monte ;
Chaque vent les poussait à leurs ambitions,
Les uns à la vertu, d'autres aux factions,
Péridès an forum, Thémisloele aux rivages.
Aux armes les héros, au portique les sages,
Aristide à Texil et Socrate à la mort,
Et le peuple au hasard et du crime au remord I
Au pied du Parthénon, qu'un homme en turban garde,
J'entends venir le jour, je marche et je regarde.
Du haut du Cythéron le rayon part : le jour
De cent chauves sommets va (hipper le contour.
De leurs flancs à leurç pieds, des champs aux mers d^Ulysse,
Sans que rien le colore et rien le réfléchisse,
Ni cités éclatant de feu dans le lointain,
Ni fumée ondoyante au souffle du nuitin ;
Ni hameaux suspendus au penchant des montagnes,
Ni voiles sur les eaux, ni tours dans les campagnes ;
La lumière en passant sur ce sol du trépas,
Y tomtie morte à terre et n'en rejaillit pas;
Seulement le rayon le plus, haut de l'aurore
Effleure sur mon front le Parthénon qu'il dore;
Puis, glissant à regret sur ses créneaux noircis
Où dort, la pipe en main, le janissaire assis.
Va, comme pour pleurer la corniche brisée.
Mourir sur le fronton du temple de Thésée !
Deux beaux rayons jouant sur deux débris r voilà
Tout ce qui brille encore, et dit : Aflitees est là l
6 août ISSt, en mer.
I^ 6, à midi, nous aperçûmes sous les nuages blancs de Thorizon les cimes inégales des montagnes
de la Grèce; le ciel ëtait pâle et gris comme sur la Tamise ou sur la Seine au mois d'octobre ; un orage déchire, au couchant, le noir rideau dé brouillards qui traine sur la mer; le tonnerre éclate, les éclairs jaillissent, et une forte brise du sud-est nous apporte la fraîcheur et l'humidité de nos vents pluvieux d'automne.
L'ouragan nous jette hoi*s de notre route et nous nous trouvons tout près de la côte de Navarin ; nous distinguons les deux ilôts qui ferment l'entrée de son port, et la belle montagne aux deux mamelles qui couronne Navarin. C'est là que le canon dfe l'Europe a crié naguère à la Grèce ressuscilée : la Grèce a mal répondu; affranchie des Turcs par l'héroïsme de ses enfans et par l'assistance de l'Europe, elle est maintenant en proie à ses propres ravages; elle a versé le sang de Capo-d'Istria , qui avait dévoué sa vie à sa cause. L'assassinat d'un de ses premiers citoyens ouvre mal une ère de résurrection et de vertu. Il est douloureux que la pensée d'un grand crime soit une des premières qui s'élève à l'aspect de celte terre, où Ton vient chercher des images de patriotisme et dé gloire.
A mesure que le vaisseau se rapproche du golfe de Modon , les rivages du Péloponèse se détachent et s'articulent; ils sortent du brouillard flottant qui les enveloppe. Ces rivages, dont les voyageurs parlent avec mépris, me semblent au contraire très-bien dessinés par la nature : grandes coupes de montagnes et gracieuse ondulaMon de lignes. J'ai peine à en déta-
cber mes regai*ds, I^ scène est vide, mais pleine du passe : la mémoire peuple tout I Ce groupe noirâtre de coUineSi de caps, de vallées, que Toeil embrasse tout entier d'ici, comme une petite lie sur TOcean, et qui n'est qu'un point sur la carte , a produit à lui seul plus de bruit , plus de gloire, plus d'éclat, plus de vertus et plus de crimes, que des continens tout entiers. Ce monceau d'iles et de montagnes, d'où sortaient presque a la fois Miltiade, Léonidas, Thrasybule, Épaminondas, Démosthène, Alcibiade, Périclés, Platon , Aristide, Socrate, Phidias ; cette terre qui dévorait les armées de deux millions d'hommes de Xercès, qui envoyait ses colonies à Byzance, en Asie, en Afrique, qui créait ou renouvelait les arts de l'esprit et les arts de la main , et les poussait en un siècle et demi jusqu'à ce point de perfection où ils deviennent types et ne sont plus surpassés; cette terre, dont l'histoire est notre histoire, dont l'Olympe est encore le ciel de notre imagination ; cette terre d'où la philosophie et la poésie ont pris leur vol vers le i^ste du globe, et où elles reviennent sans cesse, comme des enfans à leur berceau : la voilà. Chaque flot me porte vers elle; j'y touche. Son apparition m'émeut profondément, bien moins pourtant que si tous ces souvenirs n'étaient pas flétris dans ma pen« sée à force d'avoir été ressassés dans ma mémoire avant que ma pensée les comprit. La Grèce est pour moi comme un livre dont les beautés sont ternies parce qu'on nous l'a fait lire avant de pouvoir le comprendre.
Cependant tout n'est pas désenchanté. Il y a encore à tous ces grands noms un reste d'écho dans mon cœur. Quelque chose de saint, de doux, de parfumé, monte avec ces horizons dans mon âme. Je remercie Dieu d'avoir vu, en passant sur cette terre, ce pays des faiseurs de grandes choses , comme Épamînondas appelait sa patrie.
Pendant toute ma jeunesse j'ai désiré faire ce que je fais, toir ce que je vois. Un désir enfin satisfait est un bonheur. J'éprouve à l'aspect de ces horizons tant rêvés ce que j'ai éprouvé toute ma vie dans la possession de tout ce que j'ai vivement désiré : un plaisir calme et contemplatif qui se replie sur lui-même, un repos de l'esprit et de l'âme qui s'arrêtent un moment, qui se disent : Faisons halte ici et jouissons; mais au fond ces bonheurs de l'esprit et de l'imagination sont bien froids. Cen'est pas là du bonheur de l'âme; celui-là n'est que dans l'amour humain ou divin, mais toujours dans l'amour.
Même jour, le soir.
Nous naviguons délicieusement par un vent favorable qui nous pousse entre le cap Matapan et l'île de Cérigo.
Un pirate grec s'approche de nous pendant que la frégate est à quelques lieues en mer à la poursuite d'un bâtiment suspect. Le brick grec n'est qu'à une encablure de nous ; nous montons tous sur le pont : nous nous préparons au combat ; nos canons sont