VI. T
chargés; le pont est jonché de fusils et de pistolets. Le capitaine somme le commandant du brick grec de se retirer. Celui-ci, voyant vingt-cinq hommes bien armés sur notre pont, se décide à ne pas risquer Fabordage. Il s'éloigne, il revient une seconde fois ^t touche presque à notre bâtiment. Nous allons faire feu. Il se retire et s'excuse encore, et reste pen^aqt qn quart d'heure à portée de pistolet. Il prétend qu'il est comme nous un bâtiment marchand fentmint dans l'Archipel. J'observe son équipage. Jamais je n'ai vu des figures où le crime, le meurtre et le pillage fussent écrits en plus hideux caractères. On aperçoit quinze ou vingt bandits, les uns en çoslume albanais, les autres avec des lambeaux d'habits e^iropéens, assis, couchés, ou manœuvrant sur son bord* Tous sont armés de pistolets et de poignards dont les manches étincèlent de ciselures d'argent. Il y a du feu sur le pont où deux femmes âgées font cuire du poisson. Une jeune fille de quinze à seize ans parait de temps en temps parmi ces mégères. Figure céleste, apparition angélique au milieu de ces figures infernales. Une des vieilles femmes la repousse plusieurs fois dans l'entrepont, elle descend en pleurant; une dispute s'élève apparemment à ce sujet entre quelques hommes de Téquipage. Deux poignards sont tirés et brandis; le capitaine, qui fume nonchalamment sa pipe, accoudé sur la barre, se jette enti*e les deux bandits, il en renverse un sur le pont ; tout s'apaise; la jeune Grecque remonte, elle essuie ses yeux avec les longues tresses de ses cheveux; elle s'assied au
pied du grand mât. Une des vieilles femmes est à genoux derrière elle et peigne les longs cheveux de la jeune fille. Le vent fraîchit. Le pirate grec met le cap sur Cérigo, et en un clin d*œil il se couvre de voiles et n'est bientôt plus qu'un point blanc à l'horizon.
Nous mettons en panne pour attendre la frégate, qui tire un coup de canon pour nous avertir. En peu d'heures elle nous a rejoints. Le pirate grec qu'elle poursuivait lui a échappé. Il est entré dans une des anses inaccessibles de la côte où ils se réfugient toujours en pareille rencontre.
. Même Jour, onze heures.
Toutes les fois qu'une forte impression remue mon âme, je me sens le besoin de dire, d'écrire à quelqu'un ce que j'éprouve, de trouver quelque part une joie de ma joie, un retentissement de ce qui m'a frappé. Le sentiment isolé n'est pas complet : l'homme a été créé double.
Hélas! quand je regarde maintenant autour de moi, il y a déjà bien du vide. Julia et Marianne ' comblent tout à elles seules, mais Julia est encore si jeune que je ne lui dis que ce qui est à la portée de son âge. C'est tout l'avenir, ce sera bientôt tout le présent pour nous, mais le passé où est-il déjà ?
La personne qui aurait joui le plus de mon bonheur en ce moment, c'est ma mère. Dans tout ce qui m'arrive d'heureux ou de triste, ma pensée se tourne
1 lladame de Lamartine.
involontairement vers elle. Je crois la voir, l'entendre, lui parler, lui écrire. Quelqu'un dont on se souvient tant n'est pas absent; ce qui vit si complètement, si puissamment dans nou&-méme n'est pas mort pour nous. Je lui fais toujours sa part, comme pendant sa vie, de toutes mes impressions, qui devenaient si vite et si entièrement les siennes ; qui s'embellissaient, se coloraient, s'ëchaufTaient dans son imagination rayonnante, imagination qui a toujours eu seize ans ! Je la cherche en idée dans la modeste et pieuse solitude de Milly où elle nous a élevés, où elle pensait à nous pendant que les vicissitudes de ma jeunesse nous séparaient. Je la vois attendant, recevant, lisant, commentant mes lettres, s'enivrant plus que moi-même de mes impressions. Yain songe ! elle n'y est plus; elle habite le monde des réalités; nos songes fugitifs ne sont plus rien pour elle : mais son esprit est avec nous , il nous visite , il nous suit, il nous protège ; notre conversation est avec elle dans les régions éternelles.
J'ai perdu ainsi avant l'âge de la maturité la plus grande partie des êtres que j'ai aimés le plus ou qui m'ont le plus aimé ici-bas. Ma vie aimante s'est concentrée, mon cœur n'a plus que quelques cœurs pour se réfugier ; mon souvenir n'a plus guère que des tombeaux où se poser sur la terre ; je vis plus avec les morts qu'avec les vivans ; si Dieu frappait encore deux ou trois de ses coups autour de moi, je sens que je me détacherais entièrement de moi-même ; car je ne me contemplerais plus, je ne m'aimerais plus dans
les autres; et ce n'est que là qu'il m'est possible de m'aimer.
TrèsF-jeune, je m'aimais en moi : Tenfance est égoïste. C'était bon alors, à seize ou dix-huit ans, quand je ne me connaissais pas encore^ quand je connaissais encore moins la vie ; mais à présent, j'ai trop vécu, j'ai trop connu pour tenir à cette forme d'existence qu'on appelle le moi humain. Qu'est-ce qu'un homme , grand Dieu ! Et quelle pitié d'attacher la moindre importance à ce que je sens, à ce que je pense , à ce que j'écris ! Quelle place est-ce que je tiens dans les choses? Quel vide laisserai-je dans le monde? un vide de quelques jours dans un ou deux cœurs; une place au soleil; mon chien qui me cherchera ; des arbres que j'ai aimés et qui s'étonneront de ne me pas voir revenir sous leur ombre : voilà tout! Et puis tout cela passera à son tour. On ne commence à sentir l'inanité de l'existence que du jour où l'on n'est plus nécessaire à personne; que de l'heure où l'on ne peut plus être chéri : la seule réalité d'ici-bas, je l'ai toujours senti, c'est l'amour, l'amour sous toutes ses formes.
7 août aa soir, 6 beares.
Les côtes élevées de la Laconie sont là, à quelques portées de canon de nos yeux. Nous les longeons par une jolie brise ; elles glissent majestueusement devant nous. Accoudé sur la lisse du vaisseau , mes regards saisissent, pour s'en souvenir, ces formes classiques
des montagnes de la Grèce ; elles se déroulent aussi comme des vagues de pierre et de terre ; elles s'élèvent; s'abaissent, se groupent devant moi comme les nuages de la patrie de son âme devant l'esprit d'Ossian. Jepasse uneou deux heuresàfaireensilencecette revue des collines et des noms sonores de cette terre morte. Les monts Chromius, où l'Eurotas prend sa source, lancent dans les airs leurs sommets arrondis; le globe du soleil y descend et les frappe, comme les dômes de cuivre doré ; il enflamme autour de lui sa couche de nuages; ces sommets deviennent transparens comme Tsûr même qui les enveloppe et dont on peut à peine les distinguer; on jurerait que l'on voit, à travers , la lueur d'un autre soleil déjà couché ou l'immense réverbération d'un incendie lointain.
Une de ces montagnes entre autres présente à nos yeux la forme d'un croissant renversé; elle semble se creuser à mesure pour ouvrir un sillon aérien au disque du jour qui y roule dans la poussière d'or de la vapeur qui monte à lui. Les crêtes plus rapprochées, que le soleil a déjà francbies, se teignent de violet pourpré ou de couleur lilas pâle; elles nagent dans une atmosphère aussi riche que la palette d'un peintre ; plus près de nous encore, d'autres collines couvertes déjà de l'ombre du soir, semblent velues de noires forêts; enfin celles qui forment le premier plan, celles que nous touchons et dont l'écume lave les falaises, sont toutes plongées dans la nuit ; l'œil n'y distingue que quelques anses où se réfugient les nombreux pirates de ces bords, et quelques promon-
toires avancés i)ui {)ortent, comme Napoli de Mal- Vdisiéy des villes ôu des forteresses sur leur sommet escarpé. Ces montagnes, vues ainsi du pont d*un navire, à cette heure où la nuit les drape de ses mille illusions de couleur, sont peut-être les plus belles fortnes terrestres que mes yeux aient encore contemplées; et puis le navire flotte si doucement incliné comme uti balcon mobile sur la mer qui murmure eu caressant sa quille; l'air est si tiède et si parfumé; les voiles rendent de si beaux sons à chaque bouffée de la brise du soir! presque tout ce que j'aime est là, tranquille, heureux, en sûreté, regardant, jouissant avec moi. Julia et sa mère sont accoudées tout près de mbi sur les haubans. La figure de l'enfant rayonne à tous les aspects, à tous les noms, à tous les faits historiques que sa mère lui raconte à mesure; ses yeuX flottent avec les nôtres sur toutes ces scènes dont les drames merveilleux lui sont déjà connus! il y a du génie dans son regard ; on y voit la pensée profonde , vivante j chaude, rapide , d'une âme qui écl6t sous l'âme ardente et aimante de sa mère ; elle semble jouir autant que nous, et surtout parce qu'elle nous voit intéressés et heureux; car l'âme de cet enfant vit de la nôtre ; une larme vient dans ses yeux si elle me voit triste et rêveur; ses traits sont un reflet simultané des miens, et le sourire de toutes nos joies n'attend jainais un sourire pareil sur ses lèvres; qu'elle est belle ainsi !
}*ai vu longtemps , et sur toutes leurs faces , les montagnes de Home et de la Sabine; celles-ci les sur-
passent en yariëté de groupes, en majesté de formes, en splendeur éblouissante de teintes; leurs lignes sont infinies; il faudrait un volume pour décrire ce qu'un tableau dirait d'un regard; mais pour être vues dans toute leur beauté imaginaire , il faut les apercevoir ainsi au tomber du jour; alors on les voit vêtues, comme dans leur jeunesse, de forêts et de verts pâturages, et de chaumières rustiques, et de troupeaux , et de pasteurs ; les ombres les vêtent ; elles n'ont pas d'autres vétemens, de même que l'histoire des hommes qui les ont illustrées a besoin des nuages du passé et des prestiges de la distance pour attacher et séduire nos pensées; il ne faut rien voir au grand jour du soleil, à la lumière du présent; dans ce triste monde, il n'y a de complètement beau que ce qui est idéal ; l'illusion en toutes choses est un élément du beau, excepté en vertu et en amour.
Même date, 8 heures du soir.
Le vent devient plus frais ; nous voguons par une jolie mer devant l'embouchure de différens golfes; nous approchons du cap San-Angelo, ancien cap Malia : nous y toucherons bientôt.
8 août, le matin*
Le vent a manqué ; nous avons passé la nuit sans avancer, à peu de distance du cap Malia.
EN OBIENT. 105
Même date , midi.
I^a brise est douce et nous jette sur le cap. La frégate qui nous remorque creuse devant nous une route plane et murmurante où nous volons sur sa trace dans des flocons d'écume, que sa quille fait bondir en fuyant. Le capitaiuje Lyons, qui connaît ces parages, veut nous faire jouir de la vue du cap et des terres en passant à cent toises au plus de la côte.
 l'extrémité du cap San-Angelo ou IVIaliai qui s'avance beaucoup dans la mer, commence le passage étroit que les marins timides évitent en laissant nie de Cerigo sur leur gauche. Ce cap est le cap des tempêtes pour les matelots grecs. Les pirates seu Is l'affrontent, parce qu'ils savent qu'on ne les y suivra pas. Le vent tombe de ce cap avec tant de poids et de fougue sur la mer, qu'il lance souvent des pierres roulantes de la montagne jusque sur le pont des navires.
Sur la pente escarpée et inaccessible du rocher qui forme la dent du cap, dent aiguisée parles ouragans et par l'écume des flots, le hasard a suspendu trois rochers détachés du sommet, et arrêtés à mi-pente dans leur chute. Ils sont là comme un nid d'oiseaux de mer penché sur l'abîme écumant des mers. Un peu de terre rougeâtre, arrêtée aussi par ces trois rochers inégaux, y donne racine à cinq ou six figuiers rabougris qui pendent eux-mêmes avec leurs rameaux
tortueux et leurs larges feuilles grises sur le gouffre bruyant qui tournoie à leurs pieds. L*œil ne peut discerner aucun sentier, aucun escarpement praticable par où Ton puisse parvenir à ce petit tertre de végétation. Cependant on distingue une petite maison basse sous les figuiers, maison grise et sombre comme le roc qui lui sert de base, et avec lequel on la confond au premier regard. Au-dessus du toit plat de la maison s*élève une petite ogive vide, comme au-dessus de la porte des couvens d'Italie : une cloche y est suspendue ; à droite, on voit des ruines antiques de fondation de briques rouges, où trois arcades sont ouvertes ; elles conduisent à une petite terrasse qui s^étend devant la maison. Un aigle aurait craint de bâtir son aire dans un tel endroit, sans un tronc d'arbre, sans un buisson pour s'abriter du vent qui rugit toujours, du bruit éternel delà itier qui brise, de son écume qui lèche sans relâche le rocher poli, sous un ciel toujours brûlant. £h bien! un homme a ùàt ce que l'oiseau même aurait à peine osé faire; il a choisi cet asile. U vit là : nous l'aperçûmes ; c'est Un ermite. Nous doublions le cap de si près, que nous distinguions sa longue barbe blanche , son bâtoA, son chapelet, son capuchon de feutre brun , semblable à celui des matelots en hiver. U se mit à genoux pendant que nous passions, le visage tourné vers la mer, comme s'il eût imploré le secours du ciel pour des étrangers inconnus dans ce périlleux passage. Le vent, qui s'échappe avec fureur des gorges de la Laconie aussitôt qu'on a doublé le rocher du
cap, commençait à résonner dans nos voiles, à Taire chanceler et tournoyer les deux bâtimens, et à couvrir la mer d*écume à perte de vue. Une nouvelle mer s'ouvrait devant nous. L*ermite monta pour nous suivre plus loin des yeux, sur la crête d*un des trois rochers, et nous le distinguâmes là, à genoux et immobile, tant que nous fûmes en vue du cap.
Qu^est-ce que cet homme ? Il lui faut une âme trois fois trempée pour avoir choisi cet affreux séjour; il faut un cœur et des sens avides de fortes et éternelles émotions, pour vivre dans ce nid de vautour, seul avec Thorizon sans bornes, les ouragans et les mugissemens de la mer : son unique spectacle, c'est de temps en temps un navire qui passe, le craquement des mâts, le déchirement des voiles, le canon de détresse, les clameurs des matelots en perdition.
Ces trois figuiers, ce petit champ inaccessible, ce spectacle de la lutte convulsive des élémens, ces impressions âpres, sévères, méditatives dans Tàme, c'était là un des rêves de mon enfance et de ma jeunesse. Par un instinct quela connaissance des hommes confirma plus tard, je n'ai jamais placé le bonheur que dans la solitude; seulement aloi*s j'y plaçais l'amour, j'y placerais maintenant l'amour, Dieu et la pensée : ce désert suspendu ent|'e le ciel et la mer, ébranlé par le choc incessant des airs et des vagues, serait encore un des charmes de mon cœur. C'est l'attitude de l'oiseau des montagnes touchant encore du pied la cime aiguë du rocher, et battant déjà des ailes pour s'élancer plus haut dans les régions de la
lumière. Il nV a aucun homme bien organisé qui ne devint, dans un pareil séjour, un saint ou un grand poète; tous les deux peut-être. Mais quelle violente secousse de la vie n'a-t-il pas fallu pour me donner à moi-même de pareilles pensées et de pareils désirs! et pour jeter là ces autres hommes que j'y vois ! Dieu le sait. Quoi qu'il en soit, ce ne peut être un homme vulgaire, que celui qui a senti la volupté et le besoin de se cramponner comme la liane pendante aux parois d'un pareil abtme, et de s'y balancer pendant toute une vie au tumulte des élémens, à la terrible harmonie des tempêtes, seul avec son idée, devant la nature et devant Dieu.
Hèqne date.
A quelques lieues du cap la mer redevient plus belle. De légères embarcations grecques, sans pont, et couvertes de voiles, passent à côté de nous dans les profondes vallées des vagues, elles sont pleines de femmes et d'en fans qui vont vendre à Hydra des corbeilles de melons et des raisins. Le moindre souffle de vent les fait pencher sur la mer jusqu'à y baigner leurs voiles. Elles n'ont pour se défendre de la lame qu'une toile tendue qui élève de quelques pieds le bord exposé à la vague ; elles sont souvent cachées à nos yeux par le flot et par l'écume; elles remontent comme un liège flottant sur l'eau. Quelle vie ! C'est celle de presque tous les Grecs : leur élément, c'est la mer ; ils y jouent comme l'enfant de
nos hameaux sur les bruyères de nos montagnes. La destinée du pays est écrite par la nature : c'est la mer.
Même date.
Voici les sommets lointains de l'tle de Crète qui s'élèvent à notre droite; voicil'Ida couvert de neiges, qui parait d'ici comme les hautes voiles d'un vaisseau sur la mer.
Nous entrons dans un vaste golfe, c'est celui d'Àrgos ; nous filons vent arrière avec la rapidité d'une volée de goèlans ; les rochers, les montagnes, les lies des deux rivages. Fuient comme des nuages sombres devant nous. La nuit tombe ; nous apercevons déjà le fond du golfe, qui a pourtant dix lieues de profondeur ; les mâts de trois escadres mouillées devant Nauplie se dessinent comme une foret d'hiver sur le fond du ciel et de la plaine d'Argos. Bientôt l'obscurité est complète ; les feux s'allument sur le penchant des montagnes et dans les bois où les bergers grecs gardent leurs troupeaux ; les vaisseaux tirent le canon du soir. Nous voyons briller successivement tous les sabords de ces soixante bâtimens à l'ancre comme les rues d'une grande ville éclairée par ses réverbères ; nous entrons dans ce dédale de navires ; et nous allons mouiller en pleine nuit près d'un petit fort qui protège la rade de Nauplie en face de la ville, et sous l'ombre du château de Palamide.
9 août.
Je me lève avec le soleil pour voir enfin de près le golfe d'Argos, Argos, Nauplie, la capitale actuelle de la Grèce. Déception complète : Nauplie est une viisérable bourgade bâtie au bord d'un golfe profond et étroit , sur une marge de terre tombée des hautes montagnes qui couvrent toute cette côte ; les maisons n'ont aucun caractère étranger ; elles sont bâties dans la forme des habitations les plus vulgaires des villages de France ou de Savoie. La plupart sont en ruines, et les pans de murs, renversés par le canon de la der^ nière guerre, sont encore couchés au milieu des rues. Deux ou trois maisons neuves , peintes de couleurs crues, s'élèvent sur le quai, et quelques cafés et boutiques de bois s'avancent sur les pilotis dans la mer ; ces cafés et ces balcons sur l'eau sont couverts.de quelques centaines de Grecs dans leur costume le plus recherché, mais le plus sale ; ils sont assis ou couchés sur les planches ou sur le sable, formant mille groupes pittoresques. Toutes les physionomies sont belles, mais tristes et féroces ; le poids de l'oisiveté pèse dans toutes leurs attitudes. La paresse des Napolitains est douce, sereine et gaie : c'est la nonchalance du bonheur; la paresse de ces Grecs est lourde, morose et sombre : c'est un vice qui se punit lui-même. Nous détournons nos yeux de NaupHe, nous admirons la belle forteresse de Palamide, qui règne sur toute la montagne dont la ville est domi-
EN ORIENT. lil
née ; les murailles crénelées ressemblent aux dentelures d'un rocher naturel.
Mais où est Argos ? Une vasite plaine stérile et nue, entrecoupée de marais, s'étend et s'arrondit au foi^^ du golfe; elle est bornée de toutes parts par des chaînes de montagnes grises. Au bout de cette plaque, à environ deux lieues dans les terres, on aperçoit ua mamelon qui porte quelques murs fortifiés sur sa cime, et qui protège de son ombre une bourgade ^ ruines : c'est là Argos. Tout près de là est le tombeau d'Agamemnon. Mais que m'importç Agamemnon et son empire? Ces vieilleries historiques et politiques ont perdu l'intérêt de la jeunesse et de la vérité. Je voudrais voir seulement une vallée d'Arcadie ; j^aiipe mieux un arbre, une source sous le rocher, tm laurier rose au bord d'un fleuve, sous l'arche écroulée d'un pont tapissé de lianes, que le monument d'up de ces royaumes classiques qui ne rappellent plus rien à mon esprit que l'ennui qu'ils m^ont donné dans mon enfance.
lOaoAL
Nous avons passé deux jours à Nauplie; Julia m'inquiète de nouveau. Je reste quelques jours encore pour attendre qu'elle soit complètement remise. Nous sommes à terre dans la chambre d'une mauvaise auberge, en face d'une caserne de troupes grecques. J^s soldats sont tout le jour couchés à l'ombre de pans de murs ruinés, au milieu des rues et des
places de la ville ; leurs costumes sont riches et pittoresques ; leurs traits portent l'empreinte de la misère, du désespoir et de toutes les passions féroces que la guerre civile allume et fomente dans ces âmes sauvages. L'anarchie la plus complète règne en ce moment dans la Morée. Chaque jour une faction triomphe de Tautre^ et nous entendons les coups de fusil des Klephtesy des Colocotroni^ qui se battent de l'autre côté du golfe contre les troupes du gouvernement. On apprend, à chaque courrier qui descend des montagnes, l'incendie d'une ville, le pillage d'une plaine, le massacre d'une population, par tin des partis qui ravagent leur propre patrie. On ne peut sortir des portes de Nauplie sans être exposé aux coups de fusil. Le prince Karadjaa la bonté de me proposer une escorte de ses palikars pour aller visiter le tombeau d'Âgamemnon, et le général Corbet, qui commande les troupes françaises, veut bien y joindre un détachement de ses soldats ; je refuse ; je ne veux pas exposer, pour l'intérêt d'une vaine curiosité, la vie de quelques hommes, que je me reprocherais éternellement.
is août 1839.
J'ai assisté ce matin à une séance du parlement grec. I^ salle est un hangar de bois ; les murs et le toit sont formés de planches de sapin mal jointes ; les députés sont assis sur des banquettes élevées autour d'une aire de sable, ils parlent de leur place.
Nous nous asseyons, pour les voir arriver, sur un monceau de pierres à la porte de la salle. — Ils viennent successivement à cheval, accompagnés chacun d'une escorte plus ou moins nombreuse suivant l'importance du chef. Le député descend de cheval, et ses palikars, chargés d'armes superbes, vont se grouper à quelque distance dans la petite plaine qui entoure la salle. Cette plaine présente l'image d'un campement ou d'une caravane. ^ .
L'attitude des députés est martiale et fière; ils parlent sans confusion, sans interruption, d'un ton de voix ému, mais ferme, mesuré et harmonieux. Ce ne sont plus ces figures féroces qui repoussent l'œil dans les rues de Nauplie; ce sont des chefs d'un peuple héroïque qui tiennent encore à la main le fusil ou le sabre avec lequel ils viennent de combattre pour sa délivrance, et qui délibèrent ensemble sur les moyens d'assurer le triomphe de leur liberté. Leur parlement est un conseil de guerre.
On ne peut rien imaginer de plus simple et à la fois de plus imposant que le spectacle de cette nation armée, délibérant ainsi sur les ruines de sa patrie, sous une voûte de planches élevée en plein champ, tandis que les soldats polissent leurs armes à la porte de ce sénat,, et que les chevaux hennissent impatiens de reprendre le sentier des montagnes. Il y a des tètes admirables de beauté, d'intelligence et d'héroïsme parmi ces chefs ; ce sont les montagnards. Les Grecs marchands des tles se reconnaissent aisément à des traits plus efféminés, et à l'expression astucieuse des