‹ uvres completes de M. de LamartineChapitre 45 sur 48 · HUITIEME NOTE · texte numérisé non relu

HUITIEME NOTE

Dans un point de l'espace inaccessible aux hommes.

Preniièromeut, reprit Socrate, je suis pei'suadé que si la terre est au milieu du ciel et de forme sphérique, elle n'a besoin ni de l'air, ni d'aucun autre appui pour s'empêcher de tomber; mais que le ciel même, qui l'environne également, et son propre équilibre, suffisent pour la soutenir; car toute chose qui est en équilibre au milieu d'une autre qui la presse également, no saurait pencher d'aucun coté, et par conséquent demeure tise et immobile ; voilà de quoi je suis persuadé.

Et avec raison , dit Syramias.

De plus, je suis convaincu que la terre est fort grande, et que nous n'en habitons que cette petite partie qui s'étend depuis le Phase jusqu'aux colonnes d'Hercule , répandus autour de la mer comme des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais : et je suis convaincu qu'il y a plusieurs autres peuples qui habitent d'autres parties semblables; car partout sur la face de la terre il y a des creux de toutes sortes de grandeur et de figure, où se rendent les eaux, les nuages et l'air grossier, tandis que la terre elle-même est au-dessus dans ce ciel pur où sont les astres, et que la plupart de ceux qui s'occupent de ces matières appellent Véther, dont tout ce qui afflue perpétuelle- I. 26

uieul dans les caviU-s (ine nous habitons n'ésl proprement que le sédiment. Enfoncés dans ces cavernes sans nous en douter, nous croyons hal)iter le liant de la terre, à pan près comme quelqu'un qui , taisant son habitation dans les abîmes de rOcéan, s'imaginerait habiter au-dessus de la mer, et (pii, pour voir au travers de l'eau le soleil et les astres, prendrait la mer pour le ciel, et n'étant jamais monté au-dessus, à cause de sa pesanteur et de sa faiblesse, et n'ayant jamais avancé sa tête hors de l'eau, n'aurait jamais vu lui-même combien le lieu que nous habitons est plus pur et plus beau que celui qu'il habite, et n'aurait jamais trouvé pei'^onnne qui pût l'en instruire. Voilà l'état où nous sommes. Confinés dans quelfines creux de la terre, nous croyons en habiter les hauteurs; nous iirenons l'air pour le ciel , et nous croyons que c'est là le véritable ciel dans le(iuel les astres font leur cours, c'est-àdire (lue notre pesanteur et notre faiblesse nous empêchent de nous élever au-dessus de l'air; car si ([uelqu'un allait justiu'au haut, et qu'il \n\{ s'y élever avec des ailes, il n'aurait pas plus tôt mis la tête hors de cet air grossier, qu'il verrait ce qui se passe dans cet heureux séjour, comme les poissons en s'élevant au-dessus de la surface de la mer voient ce qui se passe dans l'air que nous respirons : et s'il était d'une nature propre à une longue contemplation , il connaîtrait que c'est le véritable ciel, la véritable lumière, la véritable terre; car cette terre, ces roches, tous les lieux (pie nous habitons, sont corrompus et calcinés, comme ce ([ui est dans la mer est rongé par l'àcreté des sels : aussi dans la mer on ne trouve que des cavernes, du sable, et partout oîi il y a de la terre, une vase profonde; il n'y naît rien de parfait, rien qui soit d'aucun prix , rien enfin qui puisse être comparé à ce que nous avons ici. Mais ce qu'on trouve dans l'autre séjour est encore plus au-dessus de ce que nous voyons dans le nôtre ; et , pour vous ftiire connaître la beauté de celte terre pure, située au milieu

du ciel, ji' vous dirai, si vous voidcz, uue belle faille (|ui mérite d'être écoutée.

Et nous, Socrate, nous l'écouterons avec un très-grand plaisir, dit Synimias.

On raconte , dit-il , que la terre , si on la regarde d'en haut , paraît comme un de nos ballons couverts de douze bandes de différentes couleurs, dont celles que nos peintres emploient ne sont que les échantillons; mais les couleurs de cette terre sont infiniment plus brillantes et [ilus pures, et elles l'environnent tout entière. L'une est d'im pourpre merveilleux ; l'autre, de couleur d'or; celle-là d'un blanc plus brillant que le gypse et la neige; et ainsi des autres couleurs qui la décorent , et qui sont plus nombreuses et plus belles que toutes celles que nous connaissons. Les creux môme de cette terre, remplis d'eau et d'air, ont aussi leurs couleurs particulières, qui brillent parmi toutes les autres; de sorte que dans toute son étendue cette terre a l'aspect d'une diversité continuelle. Dans .cette terre si parfaite , tout est en rapport avec elle , plantes, arbres, fleurs et fruits; les montagnes même et les pierres ont un poli, une transparence, des couleurs incomparables; celles que nous estimons tant ici, les cornalines, les jaspes, les émeraudes, n'en sont que de petites parcelles. Il n'y en a pas une seule , dans cette heureuse terre , qui ne les vaille , ou ne les surpasse encore : et la cause en est que là les jtierres précieuses sont pures; qu'elles ne sont ni rongées, ni gâtées comme les nôtres par i'âcreté des sels et par la corruf»tion des sédiments (pii descendent et s'amassent dans celte lerre basse, où ils infectent les pierres et la terre, les plantes et les animaux. Outre toutes ces beautés, cette terre est ornée d'or, d'argent et d'autres métaux précieux , (jui , répandus en tous lieux en abondance, frappent les yeux de tous côtés, et font de la vui', de cette terre un spectacle de bienheureux. Elle est aussi habitée par loules soi'tes d'animaux el |iar des

:»)i NOTES.

honiiiK^s, dont les uns sont ivpaiidiis au uiilieu des ten-os, ot k'S autres autour de Tair, comme nous autour (.le la mer, cl d'autres dans des îles que l'air forme iirès du continent; car l'air est là ce ([ue sont ici l'eau et la mer pour notre usage ; et ce que l'air est pour nous, i)Our eux est l'éther. Leurs saisons sont si bien tempérées , qu'ils vivent beaucoup plus que nous , toujours exempts de maladies ; et pour la vue , l'ouïe , l'odorat et tous les autres sens, et pour l'intelligence même, ils sont autant au-dessus de nous, (jue l'air surpasse l'eau en pureté, et que l'éther surpasse l'air. Ils ont des bois sacrés, des temples que les dieux habitent réellement; des oracles, des prophéties , des visions , toutes les marques du commerce des dieux : ils voient aussi le soleil et la lune et les astres tels qu'ils sont; et tout le reste de leur félicité suit à proportion.

Voilà quelle est cette terre à sa surface; elle a tout autour d'elle plusieurs lieux, dont les uns sont plus profonds et plus ouverts que le pays que nous habitons; les autres plus profonds , mais moins ouverts, et d'autres moins profonds et plus plats. Tous ces lieux sont percés par- dessous en plusieurs points, et communiquent entre eux par des conduits tantôt plus larges, tantôt plus étroits, à travers lesquels coule, comme dans des bassins, une quantité immense d'eau : des masses surprenantes de fleuves souterrains qui ne s'épuisent jamais; des sources d'eaux froides et d'eaux chaudes : des fleuves de feu et d'autres de boue , les uns plus liquides , les autres plus épais, comme en Sicile ces torrents de boue et de feu qui précèdent la lave, et comme la lave elle-même. Ces lieux se remplissent de l'une ou de l'autre de ces matières, selon la direction qu'elles prennent cha(iue fois en se débordant. Ces masses énormes se meuvent en haut et en bas, comme un balancier placé dans l'intérieur de la terre. Voici à 1):'U près comment ce mouvement s'opère : parmi les ouvertures de la terre, il en est une, la ]ilus grande de toutes, qui

passe tout au travers de la terre; c'est celle dont parle Homère, (piand il dit ' :

Bien loin, là oii sous la terre est le plus profond aMnie;

et que lui-même ailleurs et beaucoup d'autres api)ellent le Tartare. C'est là que se reudeut , et c'est de là que sortent de nouveau tous les fleuves, qui prennent chacun le caractère et la ressemblance de la terre sur laquelle ils passent. La cause de ce mouvement en sens contraire , c'est que le liquide ne trouve là ni fond ni appui; il s'agite suspendu, et bouillonne sens dessus dessous; l'air et le vent font de même tout à l' entour, et suivent tous ses mouvements et lorsqu'il s'élève et lorsqu'il retombe ; et comme dans la respiration , où l'air entre et sort continuellement , de même ici l'air, emporté avec le liquide dans deux mouvements opposés, produit des vents terribles et merveilleux, en entrant et en sortant. Quand donc les eaux , s'élançant avec force, arrivent vers le lieu que nous appelons le lieu inférieur, elles forment des courants qui vont se rendre, à travers la terre, vers des lits de fleuves qu'ils rencontrent et qu'ils remplissent comme avec une pompe. Lorsque les eaux abandonnent ces lieux et s'élancent vers les nôtres, elles les remplissent de la même manière; do là elles se rendent, à travers des conduits souterrains, vers les différents lieux de la terre, selon que le passage leur est frayé , et forment les mers, les lacs, les fleuves et les fontaines; puis, s'enfonçant de nouveau sous la terre, et parcourant des espaces, tantôt plus nombreux et plus longs, tantôt moindres et plus courts, elles se jettent dans le Tartare, les unes beaucoup plus bas, d'autres seulement un peu plus bas, mais toutes plus

\. Iliade, liv. Vlll, v. 14.

bas qu'elles n'en sont sorties. Les unes ressortenl et retombent dans rabhnc précisément du côté opposé à leur issue; quelques autres, du même côté : il en est aussi qui ont un cours tout à fait circulaire , et se replient une ou plusieurs fois autour de la terre comme des serpents , descendent le plus bas cprelles peuvent et se Jettent de nouveau dans le Tarlare. Elles peuvent descendre de part et d'autre jusiiu'au milieu, mais pas au delà; car alors, elles remonteraient: elles forment plusieurs courants fort grands; mais il y en a quatre princifiaux dont le plus grand, et ((ui coule le plus extérieurement tout autour, est celui qu'on appelle Océan. Celui qui lui fait face, et coule en sens contraire, est l'Acliéron, qui, traversant des lieux déserts, et s' enfonçant sous la terre, se jette dans le marais Achérusiade , où se rendent les âmes de la plupart des morts , qui , après y avoir demeuré le tenqis ordonné , les imes plus, les autres moins, sont renvoyées dans ce monde pour y animer de nouveaux êtres. Entre ces deux fleuves coule un troisième, qui, non loin de sa source, tombe dans un lieu vaste, rempli de feu, et y forme un lac plus grand que notre mer, où l'eau bouillonne mêlée avec la boue. Il sort de là trouble et fangeux, et continuant son cours en spirale, il se rend à l'extrémité du marais Achérusiade, sans se mêler avec ses eaux; et après avoir fait plusieurs tours sous terre, il se jette vers le plus bas du Tartare ; c'est ce fleuve qu'on appelle le Puriphlégéton, dont les ruisseaux enflammés saillent sur la terre, partout où ils trouvent une issue. Du côté opposé, le quatrième fleuve tombe d'abord dans un lieu affreux et sauvage, à ce que l'on dit, et d'une couleur bleuâtre. On ai)pelle ce lieu Stygien, et Styx le lac que forme le fleuve en tombant. Après avoir pris dans les eaux de ce lac des vertus horribles , il se plonge dans la terre , où il fait plusieurs tours; et se dirigeant vis-à-vis du Purii)lilégéton , il le rencontre dans le lac de l'Acliéron, par l'extrémité opposée. Il ne mêle ses eaux

NOTES. 30t

avec les eaux iraiicun autre fleuve; mais, après avoir foit le tour de la terre , il se jette aussi dans le Tartare , par l'endroit opposé au Puriphlégéton. Le nom de ce fleuve est le Cocyte, comme l'appellent les poëtes.

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