‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 130 sur 756 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Mademoiselle D'HARVILLE , MATHILDE. EUea

sont assises; mademoiselle d^Harville travaille k de la tapiiaerie. Mathilde lui fait la lecture.

MADEMOISELLE D^HABVILLE.

Eh bien , Mathilde, vous ne lisez plus?

MATHILDE

C'est que je réfléchis , ma tante.

MADEMOISELLE d'HARVILLE.

Et à quoi , s*il vous platt ?

MATHILDE

Mais à ce roman. C'est singulier ! ce Tom Joncs que M. Alwortby et sa sœur élèvent avec tant de bonté , c'est absolument comme M. Frédéric, que vous avez recueilli dès son enfance, dont vous avez pris soin , et qui n'a jamais connu ses parents.

MADEMOISELLE d'HABVILLE.

Ah I c'est possible , il y a quelque rapport

MATHILDE

Voulez-vous que je continue, ma tante ?

MADEMOISELLE d'HAUVILLE, prenant le livre.

Non, mon enfant; cela vous fatigue, et puis voici bientôt l'heure du déjeuner.

MATHILDE

C'est dommage , j'aurais été curieuse de savoir ce que devient Tom Jones ; il est si bon , si aimable... comme M. Frédéric.

MADEMOISELLE D'HARYILLE.

Vous êtes bien jeune , Mathilde ; écoutez-moi, et parlons raison , si c'est possible. Vous prenex beaucoup d'intérêt à Frédéric , et il le mérite , sans doute , à quelques égards; mais une jeune personne comme vous doit s'observer davantage.

MATHILDE

Matante!

MADEMOISELLE D'HABVILLE.

Je voulais vous parler de cela il y a quelques jours. I^ous étions allées, la veille, à l'Opéra, j'avais reçu Frédéric dans ma loge; je loi avais fait cet honneur ; nous avions avec nous M. le vicomte de Reauvoisis , mon neveu. Le vicomte, malgré quelques petits travers qui tiennent à la jeunesse , réunit les plus brillantes qualités ; je vous dis cela, entre nous, Matbilde, pour que vous le reteniez. J'ai des projets dont nous parlerons plus tard. Pour en revenir à l'Opéra , vous ne fîtes que rire et causer avec Frédéric. On ne rit point à ropéra , ma nièce. Et en sortant , c'est encore le

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bras de Frédéric qui fat accepté par vous, sans égard pour le vicomte, qui vous offrait le sieo.

( Elle se lève. ) Aie : Vaudeville de la Somnambule, Ce n'est pas bien , ce n'est pas convenable ; A votre rang, MathUde, il faut songer.

MATHILDE

J'ai cru pouvoir, suis-Je donc si blâmable !

Le consoler, sans déroger.

II est si bon !

MADEMOISELLE D^HABVILLB.

Soit, mais, Je le répète.

En fait d'amour, d'amitié, de bonheur, U faut encor consulter l'étiquette.

MATHILDE

Moi, je n'aurais consulté que mon cœur.

Frédéric est si reconnaissant de vos bontés; il voQs aime tant!

MADEMOISELLE D*HABVILLE.

Je le crois, MatbUde, j*ai besoin de le croire ; et cependant , sans parler ici de mon rang , je ne trouve pas en lui ces égards , ces attentions que fai le droit d'attendre, peut-être, d'un Jeune bomme qui me doit tout. Logé dans mon bôtel, non salon lui est ouvert ; il peut venir s*y former au ton et aux manières de la bonne compagnie. £h bien, non; à peine s'il paraît le soir chez moi...

MATHILDE

Écoutez donc, ma tante , il faut être Juste, votre salon , c'est bien beau , mais ce n'est guère amusant.

MADEMOISELLE D'HABVILLE.

Gomment, Mademoiselle?

MATHILDE

Pour un jeune homme , je veux dire ; n'entendre parler que de l'ancienneté de notre race, des hauts faits des d'Harville... moi-même, qui suis de la famille , je vous assure que quelquefois...

MADEMOISELLE D'HABVILLE.

Ma nièce...

MATHILDE

A plus forte raison ce pauvre Frédéric , qui est Jeune, impatient, étourdi; car sa tête est légère, J^en conviens ; mais son cœur est si bon ! Élevés ensemble , id , sous vos yeux , je connais ses sentiments pour vous; je sais à quel point il vous chérit

MADEMOISELLE D'HABVILLE.

En êtes-vous sûre, Mathilde ?

MATHILDE

Eh! tenex; ce Jour où vos chevaux s'emportèrent, mon cousin de Beauvoisis appelait du secours, mais Frédéric se jeta au-devant des chevaux, au risque d'être renversé, il les retint, il vous sauva peut-être! et pour ne pas vous alar-

mer par la vue de ses habits déchirés , de ses mains meurtries, il s'échappa, en me recommandant le silence.

MADEMOISELLE D'HABVILLE.

Et vous avez eu tort, Mademoiselle. Gomment ! je n'en ai rien su ! Frédéric.

Entre nous. Je crois que votre rang llntimide un peu. t Ah! 9 me dit-il souvent» parce qu'il cause avec moi...

MADEMOISELLE D*HABVILLB.

Ah!

MATHILDE

Oui , il paraît qu'il ne me trouve pas Fair si imposant qu'à irons. « Ah ! disait-il, que n'ai-Je » l'occasion de prouver ma reconnaissance à ma 9 bienfaitrice ! je donnerais mon sang, je donne- » rais ma vie pour elle ! si du moins elle était » mariée , je me serais dévoué an service de son » époux , je l'aurais suivi à l'armée , je me serais » fait tuer pour lui. »

MADEMOISELLE D*HABVILLB.

n disait cela?

MATHILDE

Oui, ma tante; et cela m'a fait fah^ une réflexion qui ne m'était pas encore venue. Pourquoi donc ne vous êtes-vous Jamais mariée ?

MADEMOISELLE D'HABVILLE, un peusorprite.

Ah ! pourquoi? voUà bien la question d'un enfont.

MATHILDE

n me semble cependant que, lorsqu'on a uo beau nom...

MADEMOISELLE D'HABVILLB.

Lorsqu'on a un beau nom , ma nièce, ce qu'on peut faire de mieux, c'est de le garder. Je reconnais bien là les idées de ma sœur, de votre mère, qui , au lieu de suivre mon exemple , a choisi dans une classe inférieure un mari qui était riche, mais pas autre chose.

MATHILDE

C'est vrai, on dit que mon père était millionnaire et roturier ; mais il aimait tant ma mère il Ta rendue si heureuse !

MADEMOISELLE D'HABVILLE.

Ce n'est pas une excuse , Mademoiselle ; le bonheur ne justifie pas une faute.

MATHILDE , d*un ton careiMDt.

Sans cette faute , cependant , vous n'auriez pas msgrbs de vous une nièce qui vous chérit

MADEMOISELLE D'HABVILLE, TembraiMiit.

C'est vrai, mon enfant. Ah! l'on vient; sans doute M. Frédéric, que j'ai fait demander, et qui tarde bien. Non, c'est Philippe.

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