RODOLPHE, AMÉLIE
BODOLPHE.
Ciel ! une femme! et une femme charmante!
AMÉLIE, avec émotion.
Je conçois. Monsieur, que ma vue doive vous étonner ; et quelque singfulière que vous paraisse une semblable démarche , ne vous hâtez pas de la blâmer; car je n'avais peut-être que ce moyen de vous sauver.
BODOLPHE.
Quoi! c'est vous , Madame, dont la généreuse protection a daigné veiller sur moi ?
AMÉLIE
Air da vaudeville de la Somnambule.
La liberté trompait votre courage.
Vous vous perdiez... Je protégeais vos pas. Dans vos projets , du moins, soyez plus sage, Oubliez-les.
BODOLPHE.
Ah ! ne le croyez pas.
A la patrie il faut rester fidèle.
Et, je le sens , mon bonheur le plus doux , Après celui de me perdre pour elle.
Serait d'être sauvé par vous.
Que Je sache du moins à qui je dois tant de bienfaits.
AMÉLIE
Vraiment , vous ne me connaissez pas ? vcos ne savez pas qui je sais?
RODOLPHE , U regardant.
Non, Madame.
AMÉLIE
Ah I tant mieux.
BODOLPHE.
Et pourquoi , de grâce?
AMÉLIE
Cela me rassure... il me semble que je respire plus librement... et maintenant, je vous crains moins.
BODOLPHE.
Et que pouvez-vous craindre auprès de quelqu'un qui vous est dévoué , qui donnerait sa vie pour vous? Daignez vous lier à mon honneur, daignez me dire en quoi j'ai pu mériter llntérét que vous avez bien voulu prendre à mon sort.
AMÉLIE
Et si je n'avais fait que mou devoir, si je n'avais fait qu'acquitter envers vous une ancienne dette !
RODOLPHE
Et comment cela?
AMÉLIE
Ne vous souvient-il plus de l'hiver dernier, du bal de l'ambassadeur d'Angleterre ? Victime d'une méprise , j'allais être insultée...
RODOLPHE
Quoi! vous étiez ce domino que l'on prenait pour la comtesse d'Arezzo , pour la maîtresse du prince? Et dans leur erreur, le baron de Wilfrid et quelques-uns de ses amis se permettaient les mots les plus piquants...
AMÉLIE
Vous seul avez pris ma défense : «Et quand ce » serait elle , vous étes-vous écrié , il suffît qu'elle » soit femme pour que je devienne son chevalier.» Et, me frayant un passage , vous m'avez reconduite jusqu'à ma voiture ; et seulement alors , à mes armes et à ma livrée , ils ont reconnu leur méprise.
RODOLPHE
Et l'aventure en a fini là.
AMÉLIE
Du tout ; je suis mieux informée. Le lendemain, le baron et ses amis ont continué à vous plaisanter, à vous appeler le défenseur de la comtesse , et justement indigné d'un soupçon pareil , vous avez eu la bonté de vous fâcher, et de vous battre pour une femme que vous ne connaissiez pas , à propos d'une autre que vous détestez.
RODOLPHE
La détester ! je ne l'aime pas, c'est vrai ; mais cela ne m'empêche pas de lui rendre justice. De toute cette cour frivole qui nous gouverne , c'est la seule qui ait quelque noblesse , quelque fierté dans l'âme.
AMÉLIE
Enfin , je suis votre obligée pour les périls auxquels , sans le vouloir, je vous ai exposé. J'avais cru reconnaître ce service, en vous protégeant contre vos ennemis , et en vous oflHint chez mol un asile que j'avais tâché de rendre agréable ; votre brusque départ m'a prouvé qu'il n'en était pas ainsi , que je m'étais trompée , et avant de vous offrir de nouveau ou mon aide ou ma protection, il m'a semblé qu'il fallait vous demander votre avis ; auu*ement ce serait porter atteinte à cette liberté dont vous êtes un des plus ardents défenseurs, et qui , respectant les droits de tons, ne permet pas de rendre les gens heureux... malgré eux.
Ah! je ne demande qu'une faveur, c'est de connaître ma bienfaitrice; ne refusez pas ma prière.
AMÉLIE
C'est jouer de malheur, car c'est la seule que je ne puisse accueillir ; mais à quoi bon connaître ses amis? on en est sûr ; ce sont ses ennemis qu'il faut connatu*e , pour s'en défendre ; et même ao sein de votre famille , vous en avez. Né d'illustres parents, qui ne sont rien que par leur noblesse , il ne vous pardonneront pas de vouloir vous élever au-dessus d'eux par votre mérite, de ne jamais paraître à la cour... jamais! Vous voyez. Monsieur, que je n'ignore rien de ce qui vous concerne.
RODOLPHE
Quoil Madame!
AMÉLIE
Je sais que jeune, étourdi, et trop généreox peut-être , vous avez dissipé en peu de mois ov riche patrimoine ; c'est ce qu'on peut excuser; l'or et la jeunesse ne sont faits que pour être dépensés. Ce que je blâmerais peut-être, ce sont ces idées exallées, rooMuiesques, qui vous ont jeté à la
LES TROIS MAITRESSES
tétecTim parti qai rêve Tindépendance. Et maintenant, poursuivi , exilé , que voulez-fous faire ? quels sont vos desseins ?
BODOLPHE.
De ne point me rebuter et de continuer... ce que nous demandons, nous l'obtiendrons.
Air des Frères de lait.
De toos côtés les peuples sont en Les rois eux-mêmes ont besoin d'abri...
La liberté , qui cause leurs alarmes, De leur couronne est le plus ferme appui. Tel , ea voyant l'aiguille tutélaire Par qui la foudre est facile à braver, L'ignorant craint d'attirer le tonnerre, Le sage sait qu'elle en doit préserver.
Alors, et quand j'aurai assuré le bonheur de ma patrie, je penserai au mien... Que je rencontre la femme de mon choix, celle qui m'aimera d'un amour véritable, et, dans quelque situation qu'elle soit placée, rien ne m'empêchera d'être à elle, ni Torgueil du rang.. . et les préjugés...
AMÉLIE
Que dites-vous?
RODOLPËE.
Ce que je pense... et ce que je suis décidé à faire.
AMÉLIE
11 serait vrai! vous auriez un pareil courage?
RODOLPHE
Le courage d'être heureux? Oui, sans doute.
AMÉLIE
C'est bien; je vous approuve.... vous voyez donc bien que j'avais raison, que mon amitié avait deviné juste en vous choisissant. Oui , regardezrmoi comme votre conseil , votre guide , votre amie , je veux l'être , je le serai toujours. Parlez, Rodolphe, que puis-je faire pour vous? je vous offre ma protection , mon crédit quel qu'il soit
RODOLPHE
Eh bien , employez ce pouvoir dont j'ai déjà ressenti les effets, non pour moi , mais pour mes amis... Il en est qui, comme moi, n'ont pu échapper aux poursuites, et qui , dans ce moment , gémissent en prison.
AMÉLIE
Les délivrer tous serait difficile ; mais du moins quelques-uns.
RODOLPHE
Ah! Madame.
AMÉLIE
Peut-être un mot de moi écrit augrand-baiUi... essayons toujours. Puis-je écrire?
RODOLPHE, regardant autour de lui, et n^apercevaot ni plaines, ni encre, lui montre le cabinet è droite.
Là, dans ce cabinet, où j'étais tout à l'heure...
AMÉLIE
C'est très-bien, attendez-moi, je reviens.
(EUe entre dans le cabinet.)