‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 453 sur 756 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

JOSEPH, pub Madame DEUMILLY.

JOSEPH

C'est ça ; le voilà parti , au lieu de remeicier sa mère , de l'embrasser ! Âh ! ces jeunes gens ! ces jeunes gens I voilà ce que c'est que de les gâter : le mien ne sera pas comme ça; mais aussi, et quoique je sois bon père, je me suis donné du mal, dès son plus jeune âge, je l'ai toujours fouetté moi-même , tous les jours de la semaine , excepté le dimanche. C'est madame.

MADAME DERMILLY, entrant par U porte à droite.

Je croyais trouver ici mon fils ; est-ce qu'il est sorti?

JOSEPH

Oui, Madame, une affaire importante... un rendez-vous à Tortoni, quelque partie de plaisir, j'en ai peur.

MADAME DERMILLY

Et moi, je l'espère; qu'il s'amuse, qu'il soit heureux! c'est tout ce que je demande , et je ne le retiens jamais auprès de moi, pour qu'il y revienne toujours avec plaisir.

JOSEPH

Fasse le ciel que madame n'ait pas à se repentir de sa faiblesse.

MADAME DERMILLY, «ouriaot.

Oui, je sais que cela l'effraye : selon loi, il n'y a point d'amour paternel sans la rigueur et la sévérité, et j'ai vu ton garçon, qui est maintenant fort bien , trembler devant toi.

JOSEPH

Et j'en suis fier; il faut que nos enfants nous respectent.

MADAME DERMILLY

Ehl mon pauvre Joseph, il vaut mieux qu'ils nous aiment

Madame verra où l'on arrive avec de pareilles idées, et si elle savait, comme moi, ce que je

sais.... M. Armand, qu'elle croit si sage et si rangé...

MADAME DERMILLT.

Eh bien?

JOSEPH

Eh bien! Madame, je peux le dire, puisque c'est fini, mais il y a deux ans, c'est moi qui portais les lettres, il a été épris de cette jeune veuve...

MADAME DEUMILLY, froidement.

Oui , il me Ta dit.

JOSEPH

Est-il possible !

MADAME DERMILLY

Une passion très -vive, une constance éternelle, qui a duré six mois... et plus tard, quand il a été trahi, c'est moi qui l'ai consolé...

Je n'en reviens pas !

MADAME DERMILLY

Je ne peux pas exiger qu'avec une tête et un cœur de vingt ans , mon fils ne subisse pas les passions de son âge.

JOSEPH

Ain : J*en gueUe un petit de mon âge. Pour l'avenir cet excès d'indulgence Doit vous préparer des tourments.

MADAME DERMILLY

Puis-je eiiger de lui celte prudence Que l'on n'acquiert, hélas! qu'avec le temps?

JOSEPU.

Et pourquoi pas ?... si vous vous faites craindre.

MADAME DERMILLY

Ne demandons que juste ce qu'il faut : En plaçant la vertu trop haut.

Personne ne pourra Paileindre.

Tout ce quR je peux faire pour mon fils , c'est de diriger, par ma raison et mes conseOs , la fougue et l'inexpérience de son âge, de l'éclairer sur les périls qui l'entourent.

JOSEPH

Et quand il ne veut pas les voir?

MADAME DERMILLY

Je tache alors de le sauver malgré lui, et sans qu'il s'en doute ; et , tiens , dans ce moment même , je ne sais quelle vagiie inquiétude , un instinct de mère qui ne me trompe pas , me fait craindre pour lui des dangers.

y pensez-vous ?

MADAME DERMILLY

Je peux te l'avouer; à toi ,mon vieux serviteur, dont je connais le zèle , et cette crainte me fera hâter des projets qu'il eiit été peut-être plus sage de retarder... Je voudrais marier mon fils , lui trouver une bonne femme , un bon caractère , des vertus solides , et du bonheur : tout cela, je l'ai rencontré, et sans chercher bien loin , dans jna propre funille ; c'est Mathilde , ma nièce.

JOSEPH

La fille de M. de Nanteuil , le négociant, dont la fortune égale au moins la vôtre?

MADAME DERMILLY

De tout temps cette union a été notre projet favori , et le rêve de ma pauvre sœur ; mais je n'en ai pas parlé à mon fils , parce que les mariages arrangés d'avance ne réussissent jamais,.. D'ailleurs, mon beau-frère demeurant à Bordeaux , et moi à Paris , nos enfants ne pouvaient passe voir ni s'aimer, mais Xi'alhilde a seize ans, et après la mort de sa mère , j'ai été la chercher pour la conduire près de Paris , dans un pensionnat, où son père a voulu qu'elle achevât son éducation. C'est un ange de douceur et de bonté, et si jolie , si aimable , qu'à mon avis il est impossible de ne pas l'aimer ; mais il faut maintenant que mon fils pense comme moi ; je ne lai ai pas encore permis d'aller à la pension voir sa consine , parce que je veux la lui montrer tout à son avantage : c'est pour cela qu'aojonrd^hoi je donne une soirée.

JOSEPH

Pour mademoiselle Mathilde ! Moi qui Tal vue si petite... quand son père était l'associé de votre mari...

J'ai envoyé ta femme la chercher à sa pension , et je compte la garder ici quelques jours... Nul doute que sa grâce , sa jeunesse , sa naïveté ne fasse impression sur le cœur de mon fils.

JOSEPH

Il faut l'espérer; mais j'ai peur et je crains qu'il n*y ait , ici même , une personne qui lui fasse du tort.

MADAME DERMILLY

Eh! qui donc?... que veux-tu dire?... Aorais^i remarqué?.,.

JOSEPH

Rien encore, jusqu'à ce matin, où, entrant par hasard dans ce salon , j'ai trouvé M. Armand près de mademoiselle Clarisse.

MADAME DERMILLY

Eh bien?

JOSEPH

Je ne puis pas dire positivement que je l'ai vu à sesgenoax, parce que j'ai de mauvais yeux, mais j'ai l'oreille bonne, et je crois bien avoir

entendu... (il fait sur •> main le bruit d*an baiser) 00

quelque chose comme ça.

MADAME DERMILLY

Clarisse , qui fbt ma pupille , et que depuis denx ans , depuis sa majorité , j'ai gardée près de moi , et que j'ai promis de doter ! Non , cela ne se p^t

pas... (S'arrètant et réQt^chiwaat.) Cependant , dlC 1

TOUJOURS

refusé jusqnlci tous les partis convenables qui se présentaient

JOSEPH

Vous voyez bien...

MADAME DERMILLY

Et Je ne puis ihe dissimuler que sa flnesse , sa coquetterie...

JOSEPH

Et Sa fierté!... Est-elle fière , ceUe-là ! surtout avec les domestiques.

MADA^lE DERMILLY.

B^un autre côté , le chagrin de mon fils , lui , qtti d'ordinaire est si gai, si étoiu*di !...

JOSEPH

Preuve quil est amoureux.

MADAME DERMILLY

Comment?...

Je Taî bien remarqué , tant qu'il est amoureux , 11 est triste et mélancolique, et dès que sa gaieté revient, c'est signe que...

MADAME DERMILLY

Ob vient, c'est ma nièce.

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