SCÈNE V
Madame DERMILLY, MATHILDE , JOSEPH.
MATltlLDE , eotraDt par le fond.
Bonjour, ma chère tante , que vous êtes bonne et aimable de m'avoir fait sortir de pension , et pour huit jours encore ! à ce qu'on m'a dit
MADAME DBRMILLY.
Oui , ma chère enfant.
MATHILDE
Et j'en ai sauté de joie ! C'était mal à moi, parce qoe de quitter madame et ces demoiselles, ça aurait dû m'aflliger! mais je n'ai pas pu, j'étais trop contente ! Que je vous embrasse encore I...
JOSEPH
Est-elle gentille I
MATHILDE
Eh mais! ce vieux monsieur, ces cheveux Mancs!... n'est-ce pas Joseph , qui me faisait autrefois danser sur ses genoux ?
JOSEPH
Elle me reconnaît.
MATHILDE , allant I loi.
BoDjoiir,mon bon Joseph.
JOSEPH , à part et arec émotion.
Elle n'est pas fière , celle-là , et c'est bùh sighe.
MATHILDE
Je sois bien changée , trouves-tu ?
JOSfiPH.
Et moi donc?
MATHILDE
Non , pas trop I puisque tu as toujours de l'amitié pour moi. Eh bien ! gronde-moi donc encore , comme autrefois , car tu me grondais toujours, je m'en souviens.
JOSEPH , la regardant.
11 n'y a plus moyen , Mademoiselle.
MATHILDE
Si , vraiment , les sujets ne te manqueront pas. Ils disent tous que je suis étourdie , et je vois que c*est vrai, n'est-ce pas, ma tante? Aussi je tûcbe de me corriger.
MADAME DERlvriLLY.
Non, mon enfant, ce qu'ils appellent de l'étourderie, c'est de la franchise. Ce défaut-là, garde-le toujours , et reste comme tu es. ( La regardant avec tendresse. ) Je te tTouvc si bien , ma iille !
MATHILDE
Tant mieux, j'aurais été si Hichée du contraire !... depuis surtout que mon père m'a confié vos projets.
MADAME DERMILLY
Que veux-tu dire?
MATHILDE
Oui, avant de pardr, il m'a donné à entendre, que moi , votre nièce, je pourrais peut-être recevoir de vous, un jour, un nom encore plus doux, celui que vous avez dit tout à l'heure... ma Iille.
MADAME DBtlMtLLY.
Quoi! ton père t'atu-alt appris?... (Apart.) Ah! quelle imprudence !
MATHILDE, Tivement.
Je n'en ai parlé à personne* Mais retrouver en vous la mère que j*ai perdue 1 cette idée-là me rend si heureuse , que j*y pense sans cesse ; et je fais tous mes eifons pour que votre Iille ne soit pas trop indigne de vous. D'abord, je travaille depuis le matin jusqu'au soir : cela m'ennuie bien; mais c^est égal.
Air du vaudeville de Oui et ^on.
Je sais l'anglais , l'italien , Peul-eire asseï mal, et je tremble- Car vous, vous les parlez si bien!...
Mais nous pourrons causer ensemble.
Je cause beaucoup, au surplus; £l pour moi quel plaisir extrême!...
Me voilà deux langues de plus Pour dire combien Je vous aime.
Ensuite la broderie, la tapisserie , la musique , et puis ma peinlurc. Vous verrez les deux miniatures que je vous ai apportées , le portrait de mon père et le mien.
MADAME DERMILLY, avec joie.
Est-il vrai?
iHATHILDE.
Ah! mon Dieu! je n'y pense pas, c'est une surprise que je voulais vous foire. N'importe, vous
serez surprise, n'est-ce pas ? Il y avait bien aossi un antre portrait que Je voulais essayer, et qui sans doute vous aurait fait plus de plaisir; mais. Je ne sais pourquoi , je n'ai pas osé.
MADAME DERMILLT.
Et lequel?
MATHILDB.
Celui de votre flJs.
MADAME DERMILLY, souriaDl.
Eh comment ! tu te rappelles encore les traits de ton cousin?
MATUILDE.
CVst qu'il n'y a pas bien longtemps que Je l'ai vu.
MADAME DEBMILLT.
OÙ donc?... comment cela?
MATHILDE
Lorsque le maréchal est venu visiter la maison royale de Samt-Denis, il avait avec lui très-peu de monde, deux généraux, des vieux, et puis quelques jeunes aides-de-camp de la garde nationale à cheval., des uniformes de lanciers charmants... et nous autres pensionnaires, qui étions là en groupe, nous regardions les uniformes.
MADAME DBRMILLT.
Et les Jeunes officiers ?
MATHILDE
Très-peu, parce que, vous sentez bien, ma tante... il faut être toutes droites et les yeux baissés. Mais une de mes compagnes, Augusta, qui était auprès de moi, me dit tout bas : « Ren garde donc ce Jeune homme qui est à côté du » maréchal!... » Et je dois convenir qu'il me pai ut très-bien , et à ces demoiselles aussi.
Air du Pot de fleur t* Car en parlant le soir de Favenlure,
Chacune k Tenvi répétait
Que c'était lui dont la tournure
Sur tous les autres l'emportait...
Cue nul n'avait ses grâces naturelles :
Ce fait Tut déclaré constant
Par un Jury tréft-compétent.
Formé de deux cents demoiselles.
Et jugez de ma surprise , quand la sous-maltresse , en disant le nom de tous ceux qui accompagnaient le maréchal, nous apprit que le jeune aide-decamp était M. Armand Dermilly, mon cousin.
MADAME DERMILLt.
0 cicll est-il possible?
MATUILDE.
Oui, ma tante, mon cousin 1 et toutes ces demoiselles me trouvent fort heureuse d'être sa cousine... Jugez donc, si elles avaient su... (TiTement) mais vous vous doutez bien que je n'ai rien dit.
MADAME DERMILLT» vivemeot.
Cest bien, c'est bien.
MATHILDE
En revanche , J'y ai pensé, parce ;qu'il y avait
dans cet événement-là quelque chose d'imprévu , d'étonnant, comme un coup du sort !... vous comprenez?... non pas que j'eusse d'autres idées; mais je me disais : Quand je verrai mon cousin, et il faudra bien que cela arrive, ce sera amusant de lui raconter qu'il ne me connaît pas , et que Je le connais, et que Je l'ai vu en cachette au milieu de deux cents personnes... Mais, par exemple, ma tante , vous ne lui direz pas ce que je vous ai raconté tout à l'heure... (ijoMph) ni toi noi plus, Joseph; vous sentez bien que c'est entre
nous... ( Joieph pane à U droite de madame Dermûly.)
Mais pardon, je parle , Je parle , et vous allez me trouver bien bavarde; ne le croyez pas. Je suis contente, et voilà tout.
MADAME DERMILLT.
Et moi aussi , je suis enchantée maintenant de cette rencontre; et tu en parleras ce soir à ton cousm, en dansant avec lui la première contre* danse.
MATHILDE
Comment! que me dites-vous ?... un bal!...
MADAME DERMILLT.
Pour toi, mon enfant.
MATHILDE
Ahl que vous êtes bonne! et quel plaisir!
MADAME DERMILLT.
C'est aussi ma surprise , à moi , un impromptu!
MATHILDE
Par exemple ! vous auriez dû m'en prévenûr d'avance , parce que moi , qui n'ai là que mi robe de pensionnau*e... Ce n'est pas pour moi... mais pour mon cousin. (Avec timidité.) J'aurais voulu qu'il me trouvât Jolie, et que, ce soir, il pensât de moi ce que nous avons pensé de lui. (vîTemeot) C'est peut-éu*e mal ce que je dis là ?
MADAME DERMILLT.
Non , mon enfant.
MATHILDE, gaiement.
Tant mieux, n'y pensons plus, le plaisir de danser vaut bien celui d'être belle.
MADAME DERMILLT, loi prenant la main.
Quoi ! vraiment ! pas plus de coquetterie que cela ? (a Joseph. ) Que te disais-Je ! et quel trésor ! ( A MathUde. ) Eh bien ! mon enfant, si ta n'es pas coquette , Je le suis pour toi , et tu trouveras dans ta chambre une parure de bal qui t'est destinée.
MATHILDE , aauUnt de joie.
Ah! ma bonne tante!... (vifement.) Ta-t-ildes fleurs?
MADAME DERMILLT.
Certainement.
MATHILDE , de même.
Une gmrlande ?
TOUJOURS
MADAME DERMILLY
Gai , vraiment, c*était à moi de parer ma flUe bieD-aimée.
MATHILDE
lia fiile ! ah ! que je vous aime quand vous parlez ainsi! (Avec cnriotiié ) Maîs (Ûtes-moi donc, cette robe... est-ce que je ne peux pas la voir et l'essayer? ce n'est pas que je sois impatiente ni curieuse , mais enûn , si elle n'allait pas bien...
MADAME DERMILLY
C'est juste... Joseph, dites à votre femme de conduire Mathilde dans sa chambre, qui est à côté de la mienne.
Oui , Madame.
MATHILDE
Adieu, ma tante, adieu... (hësiunt) ma... ma mère.
MADAME DERMILLY, TembratMOt vivemeoU
Mon enfant , (pois m reprenant ) pas encore , pas encore, mais bientôt, je l'espère.
( Matbilde sort avec Joseph par la porte à droite. )