‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 455 sur 756 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Madame DERMILLY, puis ARMAND.

MADAME DERMILLY

Oui, quand mon flis la connaîtra, il sera trop beoreux de recevoir de mes mains un pareil présent... C'est lui... il faut lui apprendre mes intentions, et savoir, décidément, quelles pensées

ToCCOpent... (Armand entre par le fond.) CommO 11

a l'air triste! ( Avec inquiétude. } G mon Dieu! mon pauvre fils !

ARMAND, à part, Tapercerant.

C'est ma mère, il n'ya plus à reculer... Allons,

du courage I ( AlUnt à elle et lui baisant la main. ) Je

puis enfin vous voir et vous remercier de vos nouvelles bontés. J'ai appris par Joseph , par une indiscrétion peut-être , 1 acquisition que vous venez de faire de ce beau domaine.

MADAME DERMILLY, arec émotion et bonté.

Tu m'en avais parlé tant de fois, tu semblais le désirer ; et mon bonheur à moi , c'est de satisfaire

tes vœux quand je les connais, (le regardant avec

énoUon ) OU du moius quand je peux les deviner.

ARMAND, à part.

Si elle me parle ainsi, je n'aurai jamais la force...

MADAME DERMILLY

Et puis , s'il faut te l'avouer , j'ai encore d'autres idées en achetant ce château.

ARMAItD,

eUesquellei?

MADAME DERMILLY

J'espère que ce sera mon présent de noce.

ARMAND

0 ciel ! que voulez-vous dire !

MADAME DERMILLY , s'assejant et lui faisant signe de s'asseoir près dVlle.

Viens ici près de moi , et causons... il y a longtemps que cela ne nous est arrivé, et il me semble , mon fils , que tu dois avoir besoin de moi.

ARMAND , avec effusion.

Oui, ma mère... oui, vous avez raison.

MADAME DERMILLY

J'en étais sûre, mon cœur me le disait... écoutemoi , tu me répondras après.

Air de Téniert.

On te l'a dit : quand la mort de ton père Vint dans le deuil nous plonger tous les deux. J'étais bien jeune, et ma Tamille entière Voulait pour moi préparer d'autres nœuds. Je résistai : car Je songeais sans cesse Qu'un autre époux , en me donnant sa foi , Eût exigé sa part d'une tendresse Qui ne devait appartenir qu'à Coi.

ARMAND

Ah! ma mère!

MADAME DERMILLY, continuant.

Me trouvante la tête d'une fortune déjà considérable, je l'ai conservée , je l'ai augmentée pour toi , mon enfant ! et quand je te la laisserai , tu en useras, j'ensuis sûre, honorablement, comme elle a été acquise.

ARMAND

Ah ! loin de nous de pareilles idées.

MADAME DERMILLY

Qui sait?... je suis faible, souflrante, et je ne voudrais pas te quitter , mon ami , sans avoir légué h quelqu'un choisi par moi le soin de te rendre heureux. Je désire donc que tu te maries ; mais je voudrais, avant tout, que cette volonté fût la tienne.

ARMAND, avec joie.

Rassurez-vous, ma mère; c'estaussi mon unique pensée; car, s'il faut vous l'avouer, il est quelqu'un que j'aime... comme je n'ai jamais aimé.

MADAME DERMILLY, à part.

Ociel!

ARMAND , aTOC chaleur.

Il n'y a pas pour moi de bonheur possible, si je ne l'épouse... si vous ne consentez à me la donner pour femme.

MADAME DERMILLY

Et qui donc?

ARMAND

Votre pupille... Clarisse.

MADAME DERMIf^LY, è part et atterrée.

0 mon Pieu!,,. {1 e^t donc vri(| 1,,,

hU'

ABMA^D.

0u'avc7-vous, ma mère?... Votre main tremble... vous souffrez ?

Madame DERMILLY, cherchant I ranimer se« forces.

Non, non, ce n'est rien, mon Gis... je ne veux comme toi que ton bonheur...

(Elle «e lève , Armaud ae lève «uasi. ] AnSlA?îD 9 avec joie.

MADAME DERMILLY

Mais calme-toi, et laisse-moi te parler... Pour que ce bonheur existe, il faut être bien sûr de la personne à qui on le confie... savoir si son esprit, son caractère , tout ce qui Tentoure , en un mot , nous offre pour Tavenir des garanties, qui te semblent inutiles, à toi... mais que moi, je dois réclamer pour mon fils. D'abord, elle est plus âgée que toi... ensuite, sa famille...

ARMAND

Est noble et illustie. Son père , le marquis de Vlliedieu...

MADAME DERMILLY

Lui a laissé un grand nom , je le sais , et voilà justement ce qui m*effraye; car, enfin, nous ne sommes que des négociants... (Armand f«ituag«te) banquiers, si tu veu\... le nom n*y fait rien , c'est toujours du commerce, et au lieu, comme je le voudrais, d'être heureux de notre alliance...

Am de la Bobe et tes Boitei.

En racceplant, c'est nous que l'on prolége : Ils le diront, car, même de nos jonrs. Des anciens droits , titres et privilège , Les grands seigneurs se souviennent toujours. Qu'est-ce à leurs ycu\ que l'état que vous faites ? Et peuvent-ih estimer un banquier Que son nom seul force à payer ses dettes? Eux que leur nom dispensait de payer!

Et ta femme elle-même, imbue de pareilles idées , te fera sentir , un jour , qu'elle a bien voulu l'élever jusqu'à elle.

ARMAND

Une femme ordinaire, je ne dis pas... mais

MADAME DEUHILLY.

N'est pas, plus qu'une autre, exempte des préjugés du nom et de la naissance... préjugés que son éducation n'a fait que fortifier encore... Élevée à Londres, au sein d'unffamiile puissante, chez lord Carlille, un des premiers pairs du royaume , elle y a puisé toutes ces idées d'aristocratie anglaise... ce besoin de dignités et d'honneurs qui tourmente déjà sa jeunesse... et si elle se contente aujourd'hui de la fortune , c'est faute de mieux.

ARMAND

Que dites-vous?

MADAME DERMILLY

Ce qu'il m'est facile de te prouver... Edgard, le second fils de Carlille, était devenu, comme toi , épris de ses charmes.

ARMAND

S'il était vrai!

MADAME DERMILLY

Je n'accuse point Clarisse, et ne la soupçonne pas d'avoir répondu à un pareil amour. Elle est encore jeune , jolie ; on l'aime , c'est tout naturel... Mais plus tard , quand elle est devenue ma pupQle, pourquoi a-t-elle refusé avec dédain tous les partis que je lui proposais?

ARMAND

Pouvez-vous lui en faire un crime, quand sou cœur était à moi, quand elle m'aimait? Car vous ne la connaissez pas... vous ne savez pas qu'ellemême voulait me détourner de cet amour , et craignant de vous aflliger, elle voulait s'éloigner, ne fuir... moi qu'elle aime et dont elle est aimée.

MADAME DERMILLY

Tu t'abuses toi-même , et tu lui prêtes des qualités qu'elle n'a pas.

ARMAND

Quelle qu'elle soit , je l'aime.

MADAME DERMILLY

Mais de grâce...

ARMAND

Enfin, ma mère , je l'aime, je l'aimerai tofûoqri,

MADAME DERMILLY, avec iopaUeuce.

Touiours ! . . • Peux-tu parler ainsi quand il s'agit d'un sentiment soudain, impétueux, que la passion a fait naître, que la raison n'éclaire point... Peux-tu garantir la durée d'un accès de fièvre ou de délire?... Tu en as aimé d'autres : ce devait être aussi pour la vie , et au bout de quelques mois , cet amour étemel était dissipé ! U peut en être de même de celui-ci.

ARMAND

Jamais 1 jamais I... Quelle différence 1

MADAME DERMILLY

Essayons du moins; car moi aussi. J'avais un parti à te proposer, un ange de beauté et de candeur, que ma tendresse te destinait.

ARMAND

C'est inutile.

Vois-la du moinç... c'est tout ce que je te demande.

ARMAND, bon de loL

Et à quoi bon ?... J'aime Clarisse!... je n'eu aimerai jamais d'autre. Rien ne me fera chaîner; et rien au monde ne m'empêchera de l'épouser !

MADAME DERMILLY

Pas même le malheur de ta mère!

TOUJOURS

ABMA.ND#

G ciel ! que dites-vous ?

MADAME DERMILLY

Que j*ai cra être aimée de mon fils... Ma vie, àmoi, c'était son amoar, etleperdre, c'estmourîr.

ARMAND

Ah! croyez que ma tendresse...

MADAME DERMILLY, froidement.

Je ne peux plus y croire , et je ne Tinvoque plus... («Tcc dignité) mais 11 me reste encore d'autres droits... Privée de l'amour de mon lils, je n'ai rien fait du moins pour le dégager du respect et de l'obéissance qui me sont dus.

ARMAND

Et que je conserverai toujours! parlez... quoi que vous exigiez , si c'est un ordre J'obéirai.

MADAME DERMILLY

Je pourrais donc te dire : Je te défends ce mariage!

ARMAND, avec anxiété.

Eh bien !... vous me le défendez?

MADAME DERMILLY

Non ; mais je te demande, à genoux, de ne pas être malheureux.

ARMAND, la rélerant.

Vous!... ma mère I... ah ! c'en est trop !... j'obéirai... plus de mariage... vous l'exigez... et rien n'égale mes tourments !... mais vous n'aurez pas prié en vain... Adieu... adieu... je vais trouver Clarisse , lui rendre ses serments , lui dire que je renonce à elle... Êtes-vous satisfaite ?

MADAME DERMILLY

Oui , oui , je le suis, (voyant Armand qui sVloigne.)

Mon fils !... tu t'éloignes, et sans m'embrasser ?...

ARMAND revient, embrasce sa mère, se dégage de ses bras, et dit en sortant :

Ah !... je suis bien malheureux I

(il entre dans Tappartement à gauche.)

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