‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 508 sur 756 · SCÈNE V, THÉMINE. EDOUARD · texte numérisé non relu

SCÈNE V, THÉMINE. EDOUARD

THÉMINE.

Je te fais compliment, mon cher ami... depuis an an, je trouve ta sœar fort embellie; car ce n'était alors qu'une petite fille.... une petite pensionnaire... que ma#me de Simiane afTectionnait beaucoup.

EDOUARD

Oui , elle n'est pas mal. Mais un instant, je te demande pour elle une sauvegarde.

THÉMINE.

Par exemple I la sœur d'un ami I et puis , si tu savais combien je suis revenu de toutes ces idée»> là, et combien maintenant je songe peu...

EDOUARD

Est-ce toi que j'entends parler ainsi !... Toi qui depuis l'âge de dix-huit ans ne t'occupes que de plaire aux dames !...

THÉMINE.

Eh! plût au delqueje n'y eusse jamais pense !... et qu'au lieu de perdre mon temps à réussir près d'elles , je me fusse préparé . comme loi , un avenir honorable , un état indépendant !

EDOUARD, souriant.

Le tien n'est don c pas aussi bon que je croyais ?. . .

Détestable I

EDOUARD

Dans toutes les carrières chacun en dit autant ,

et toi, dans la tienne, tu auras eu, du moins, des plaisirs et du bonheur !

THÉMINE.

Jamais!

EDOUARD

Laisse-moi donc ! Quelque discret que tu sois, je sais à quoi m'en tenir , et je te citerai une fbule de femmes auprès de qui tu as été... aussi heureux que possible.

THÉMINE.

Et qu'est-ce que tu entends par être heureux P

EDOUARD

J'entends!... j'entends!... tu le sais aussi bien que moi.

THÉMINE.

C'est que c'est une expression qui n'a pas le sens commun, car je n'ai jamais eu dans ma vie un seul bonheur de ce genre-là qui ne m'ait rendu le plus malheureux des hommes... chaque succès, quel qu'il fût, m'a toujours valu une catastrophe.

EDOUARD

D'abord, débutant dans le monde, ta sais que j'étais officier, et attaché, en qualité d'aide-decamp, au maréchal de... je ne te dirai pas son nom.

EDOUARD

Tu feras aussi bien... tout le monde le connaît !

THÉMINE.

n avait une jeune femme , et tu sais que les aides-de-camp... Moi, ce n'est pas ma faute. Enfin, le mari le découvre... de là, un bruit, un éclat., tu connais l'aventure. t. Il a fallu donner ma démission ; et voilà , grâce à mon bonheur , mon état perdu!

EDOUARD

Qu'importe ! tu étais riche !

THÉMINE.

Riche d'espérances... un oncle qui, avec cent mille livres de rente et soixante-dix ans, s'était avisé d'épouser une femme de dix-huit.

EDOUARD

Tant mieux!... tu n'avais pas d'héritier i crahidre.

THÉMINE.

Ah bien oui !... et la fatalité qui me poursuit !... et le malheur qui s'attache h mes pas I... Ma tante étaitjeune, vive, coquette, enfin, quête dirai-je?... Ce qu'il y a de certain , c'est que dernièrement mon oncle m'a prié d'être parrain, et que je perds cent faiille livres de rente.. • Appelles-tu cela du bonheur ?

C'est ta faute?

TBÉIIINB.

Et cinquante événements de ce genre-là, dont je te fais grâce... car, une fois lancé dans cette ' carrière aventureuse, une intrigue en amène une autre. Passer sa vie dans des ruses, des disputes, des Jalousies continuelles , et souvent se donner bien du mal pour tromper des inGdèles; compromettre ou perdre ses meilleurs amis ; n'acquérir dans le monde ni estime ni considération; ne trouver chez soi ni repos ni bonbeur; ruiner sa santé par des veiUes, des fatigues, des inquiétudes de toutes sortes... se repentir du passé , s^ennuyer du présent, et se créer pour Ta venir des regrets, des remords et des rhumatismes: voilà ce qu'on est convenu d'appeler un homme à bonnes fortunes i... Cette existence te paratt-elle bien séduisante?

EDOUARD

Non , sans doute !... mais il ne tient qu'à toi d'y renoncer, d'embrasser une profession utile et honorable 1

THÉIIINE.

Et laquelle? à mon âge !... à trente ansl il est déjà trop tard; et lorsque depuis dix ans on ne s'est occupé que de futilités, on n'est plus bon à rien!

ÉDOTJÀRD.

Tu as un beau nom... tu peux faire un grand mariage 1...

THÉMINE.

Il ne tiendrait qu'à moi ! mais ce seraient de nouveaux embarras pour rompre avec tout le iponde... des plaintes, des reproches, des scènes de désespoir. Si tu savais comme il est difficile de quitter une femme, et Dieu m'est témoin cependant que j'y fais tous mes efforts !... avec tous les procédés possibles , car, au fond du cœur, je suis honnête homme ! et voilà souvent ce qui me rend si malheiveux I...

EDOUARD

Est-il tK)Ssible!...

THÊMINE.

Oui , mon ami , je n'ai jamais lâchement et froidement trompé personne ! il me serait impossible de feindre un amour que je n'éprouve pas!... et maintenant encore, tontes celles que j'aime, je les aime réellement:

ÉDOtARD.

Et combien y en a-t-il donc?

THÉIIINE.

Dans ce moment, deux' seulement! une surtout : celle-là est tin ange dont je ne suis pas digne... Beauté, jeunesse, vertu, elle a tout ce qu'il faut pour séduire, et jamais je n'ai aimé personne comme elle , peut-être aussi parce que j^ l'eft ai jamais rien obtenu, rien que sa ten-

dresse , dont je ne puis douter, tendresse si pore et si désintéressée!... car elle m'oflre, avec sa main , une fortune que, pour le moment, je sus trop pauvre et trop fler pour accepter... Je veux bien devoir aux femmes mes malheurs, mais non pas ma fortune ; et puis , comme obstade « il y a encore l'autre dont je te parlais.

EDOUARD

Comment !

THÉMINE.

L'autre, que j'ai aimée aussi , et que je n*aiiM plus autant, une jeune tète, vive, ardente, qui, pour la colère et la jalousie, aurait mérité d'être Napolitaine! Et à la première nouvelle de ce mariage... je la connais, rien ne l'arrêterait! elle ferait un éclat qui me perdrait, car maiotenant ce n'est plus comme autrefois... et le trouble, le déshonneur d'un ménage , c'est sur nous que cela tombe!...

EDOUARD

Ce qui est bien injuste!...

THÉallNE.

Tu vois bien!... tu croyais que tout cela se donnait pas de mal à arranger !

EDOUARD

Air da taudetUle de la FawnUô de i'Âpothitmire, J'en conviens, c'est un rude état.

TnÉllINE.

Aussi , que Dieu me soil en aide !

EDOUARD

Il faut bien mieux éU-e avocat

THÉMINB.

Oui, certes?... au moins FA ne plaide Qu'une seule cause à la fois !

Pour vous la chance est bien plus belle !

EDOUARD

Eh bien! veux-tu, pour quelques mois.

Que nous changions de clienlelle?

TnÊMIIVB.

Je ne demande pas mieux , tu me rendrais serfice.

EDOUARD

Ce serait avec im grand plaisir, si, de moa côté, je n'étais pas amoureux.

THÊMINE.

Toi, amoureux?

EDOUARD

Tais-toi, c'est mon père.

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