SCÈNE IV
Les Peégêdbnts, ESTELLE.
ESTEIXB , entrant par U porte k faucha de raoteor.
Serait-il vrai ? du monde en ce chftteaul (a
Fomichon.) VoUS, MoUSieur.,. (s^arançtnt et aperce*
▼ant Raymond. ) Ah ! mou Dlcu ! M. Raymond t
FUMICHOR.
Vous vous connaissez donc?
RAYMOND, trooblé.
Mais, oui, Monsieur.
FUMICHON
Et mol qui voulais vous préseuter ? (Soqriant.) Je vais vous prier de me rendre ce service.
ESTELLE
Gomme si vous en aviez besoin, vous, Tami de mon père et surtout le mien, car vous étiez toiyours de mon avis.
FDMIGHON.
C'est mon usage; je suis toujours du parti de la jeunesse , et fais cause commune avec elle. Nous n'avons , nous autres vieillards , que ce moyen-là de nous rajeunir. Mais permettez, mon nouvel allié , permettez , vous qui m'interrogiez tout à l'heure, me direz-vous, à vou*e tour, comment vous vous trouvez ici en pays de connaissance ?
ESTELLE , montrant Raymond,
Nous sommes de vieux amis.
FUmCHON.
Vraiment!
RAYMOND
Des amis d'enfance. Pendant les cinq années qu'a duré le dernier voyage de M. de Soligni...
ESTELLE
Ma mère m'avait amenée à Paris pour mon éducation , car j'avais alors douze ans.
RAYMOND
Mon père , ancien camarade de régiment de M. de Soligni , m'avait présenté à ces dames ; je les voyais presque tous les jours.
ESTELLE
C'était notre chevalier, à mol surtout; U ne me quittait pas.
RAYMOND
D*abord; mais bientôt, et en cinq années, d'enfant qu'elle était, mademoiselle Estelle...
Est devenue une grande piTsonnc, ce qui n'é-
tait pas fait pour tous éloigner* ni pour tous eifrayer.
RAYMOND
SiyMonsiear.
FUMIGHON.
Et comment cela?
RAYMOND
C'était une ridie héritière, et moi je n'avais rien. Je n'avais pas de fortune à espérer de mes parents. Alors, et sans confier mes projets à personne, je sois parti à bord d'un vaisseau , en me disant : Je reviendrai amiral , on Je me ferai tuer.
ESTELLE
Odel!
RAYMOND
Je ne suis pas encore amiral, il s'en faut; car Je ne suis que lieutenant ; c'est tout ce que J'ai pu gagner à Navarin ; et je m'embarque demain pour un voyage de long cours.
Est-il possible !...
RAYMOND
Mais auparavant, et c'est pour cela que Je suis venu. J'ai pensé que ces épaulettes me donnaient peut-être le droit de dire à votre père : « Monsieur, » accordez-moi deux ans, trois ans, et pendant ce 9 temps-là je me conduirai si bien , que , si je ne » suis pas mort, je pourrai aussi me mettre sur » les rangs, et solliciter la main de votre fille. »
ESTELLE
Raymond !
RAYMOND
Oui , MademoiseUe ; c'est là tout ce que Je vous demande, attendez-moi jusque-là.
ESTELLE
Ah ! toujours.
FUMIGHON, «oariant.
Air du raudeville de VolUnre ehe% Ifinon, Qu'ai-je entendu?
ESTELLE
La vérité !
Oui, j'estime son caractère.
Sa franchise, sa loyaaté; Je le dirais devant mon père !
Devant vous aussi Je le dis.
Esirceunmal?
FUMIGHON.
Non , vraiment , ma chère !
De pareils aveux sont permis , Lorsque c'est par-devant notaire.
Mais s'il en est ainsi , mes chers enfants. Je ne vois pas pourquoi mon Jeune ami tiendrait toujours à être amiral ; il me semble que pour arriver c'est prendre le plus long; car si je connais bien votre ascendant sur le cœur paternel , vous n'avez qu'un mot à dire.
EStELLE.
Oui , autrefois ; mais depuis deux ans il y a bien du changement.
FUMIGHON.
Gomment ! qu'est-ce que cela signifie ?
ESTELLE , paiMnt ao milieu , et après on monteai de silence.
Mon père, que vous avez vu si gai, si ainaUe, si heureux, est devenu tout à coup sombre et misanthrope.
FUMIGHON.
C'est donc pour cela qu'il ne m'écrivait plas, que je n'ai plus reçu de ses nouvelles !
ESTELLE
n ne veut voir personne.
RAYMOND
Et d*où vient ce profond chagrin ? sans doote de la mort de sa femme ?
FUMIGHON.
D'abord il y a plus de trois ans qu'A Ta pcrdK. EUe n'existait plus quand il est revenu de soa dernier voyage , et il a supporté cela avec ooirage , avec philosophie , la philosophie dn veavage!
RAYMOND
Aurait-41 éprouvé quelques revers de fortaae?
FUMIGHON.
Impossible ! il est revenu avec des capitau immenses qu'il a réalisés. Ten sais quelque chose! moi, son notaire, qui lui ai acheté dîans ce département deux ou trois mille hectares de terres, prairies, forêts, et cœtera; ce qui a consolidé sa fortune et bonifié mon étude. Ce n'est donc pv cela; U y a donc autre chose! et Je ne comMis que vous , mon enfant, qui puissiez le forar à vous confier...
ESTELLE
Et comment ? Je n'ose lui parler! j*ai pem-.^
FUMIGHON.
Est-il possible ! il serait changé même avec vous!
ESTELLE
Ah ! j'ai cru que J'en mourrais de chagrin ! vo» savez quelle était pour moi la tendresse de mon père , vous en avez été témom !
FUMIGHON.
Parbleu! cela tenait de l'adoration! (ARajniood.) C'était sa Joie, son bonheur, son rêve de tous les instants ! il se serait jeté dans le Gave pour y ramasser son bouquet; enfin moi qu'on accuse d'avoir gâté mon fils Hector , J'étais un tyraa auprès de lui, un tyran domestique.
ESTELLE
Eh bien I vous n'avez rien vu encore; et depuis la mort de ma mère , vous ne pouvez vous faire une idée d'une tendresse, d'un dévouement pareils 1 II ne me quittait plus d'un seul inslam; J'étais tout pour lui , J'étais sa seule pensée , et je ne vous dirai pas de quels soins 11 m'emounûl.
ESTELLE
Paris n'a?ait pas pour moi d^étoffes assez riches , de bijoux assez prédeux. Je me serais crue la fille d'un nabab,., car vingt domestiques étaient à mes ordres, et il aurait renvoyé à Tinstant celui qui n*aarait pas prévenu mes volontés ou deviné mes désirs. Dès qu'il me voyait^urire , il était transporté de joie , il m'embrassait , il me remerciait d*étre lieureusel la moindre souffrance, la plus légère migraine, le désolait, le désespérait! et souvent le matin, en ouvrant les yeux, je le voyais debout près de moi, qui me regardait dormir en attendant mon réveil ! Aussi, vous le devinez sans peine, j'étais la plus heureuse des filles, et Jamais on n'aima son père comme J'aime le mien. Quand il me parlait de mariage, de brillant établissement , je lui disais : Pas encore ! car, malgré moi, je pensais à vous, Raymond. Il me semblait , quoique vous ne m*eussiez rien dit, que vous m'aimiez, que vous viendriez me demander en mariage, et j'attendais.
RATMORD.
Ohl que je suis heureux !
Quanta mon père, il ne disait Jamais que ces mots : « Tu es la maîtresse ; quand tu voudras, » ma fille, et qui tu voudras. >»
FVMICHON.
A la bonne heure , c'est lui , Je le reconnais ! Yoilà un véritable père !
ESTELLE
Mais il y a deux ans à peu près, nous édons alors à Paris ; il avait voulu y passer l'hiver à cause de moi, pour les spectacles , les bals, tous ces plaisirs qu'il aimait à me prodiguer; et un Jour qu'il avait un travail pressé , et qu'il ne pouvait m'accompagner , U m'avait confiée à ma tante , et avait exigé avec instance que je me rendisse à une brillante soirée qui avait lieu ce jour-là. Il le voulait, j*obéis; mais je n'y restai pas longtemps. Je revins de bonne heure à ThOtel , et , avant de rentrer dans ma chambre , je me glissai vers l'appartement de mon père, n ne dormait pas; il avait de la lumière chez lui ; et puisqu'il aimait tant à me von* beUe, je voulais lui montrer ma toilette de bal et l'embrasser, rouvrisdoucement la porte, et je n'oublierai Jamais le spectacle qui s'offrit à moi. Il était seul auprès du feu ; mais (Aie et glacé, l'œil fixe, les traits renversés et décomposés. Je Jetai un cri. Je courus à lui, je le serrai dans mes bras... Le croiriez-vous? mon Dieu! le croiriez-vous? il me repoussa avec force, moi, son enfant Teus beau l'interroger : « Je n'ai rien , me dit-il. Je n'ai rien. » Et il me regardait d'un air sombre et farouche ; il semblait exandner mes traits comme s'il ne les connaissait pas , comme si, pour la première fois, ils firappsdent sa vue;
et Je croyais lire dans ses yeux dadédahi» delà fureur, de la haine , oui , de la haine ! mon père me haïssait, me repoussait de son sein, et qu'avais- Je fait, mon Dieu? de quel crime étais-je coupable ? Je le demandai à lui , je le demandai au ciel. Je m'interrogeais moi-même , je ne trouvais dans mon cœur qu'amour et respect pour lui. Et cependant, dès le lendemain de grand matin , il avait quitté Paris, me laissant avec ma tante ; et pendant deux mois Je ne reçus pas de ses nouvelles.
FUmCHON.
Deux mois!
ESTELLE
Lui qui auparavant ne pouvait vivre un Jour loin de moi ! J'appris seulement par ma tante qull était à deux cents lieues de Paris, dans ce château au pied des Pyrénées. Il y était malade ! et il ne m'appelait pas! Je ne demandai ni permission ni conseil à personne , j'eus tort sans doute ; mais Je n'écoutai que ma tendresse et mon désespoti*. Je partis avec une femme de chambre au milieu de l'hiver , et J'arrivai ici , où mon père me demanda brusquement : « Qui vous amène ?» U ne me tutoyait plus I « Que venez-vous faire? » Vous soigner, lui dis-Je, et, quel que soit mon crime , en obtenu* le pardon par mon dévouement et mon repentir. «Il fallait commencer par l'obéissance, » me répondit-il, et ne pas venir ici sans mes » ordres ! »
RATHOND.
respère cependant qu'il ne vous obligea pas à repartir?
ESTELLE
Hélas ! il le voulait! mais, grftce an del. Je tombai si malade moi-même , qu'il fallut bien rester. Tous les soms me furent prodigués; deux fois par jour il envoyait savoir de mes nouvelles: mais jamais il n'est venu me voir.
FUMICHON
Depuis ce temps il ne me dit rien ; û ne m'ordonne rien ; Je puis aller et venir en ce vaste château, où je suis près de lui , seule, abandonnée , et comme une étrangère. Nous ne nous voyons qu'aux heures des repas qui sont silencieux et solitaires , car il ne reçoit personne , ne va voir personne, ne sort jamais de ces lieux. Du reste, il évite de m'adresser la parole , et même de me rencontrer; et quand je veux l'interroger, quand seulement je lève vers lui mes yeux suppliants , ma vue lui cause une impression pénible et douloureuse, n s'éloigne sans me répondre, ou en me jetant des regards de reproche et de colère. Et moi je me dis en pleurant : C'est ma foute ; car mon père ne peut être injuste; c'est ma foute ;
OEUVRES GOIIPLËTBS DE SCRIBE
mais qnèHe e^'^lle? comment TeipierP Je rtdotible àlorâ de soins et de tendresse ; Ini de (toi* dear , dlndifférence ; et Je passe ma rie h pleurer, à prier pour loi , à le craindre , et à Taimer. Ah ! plaignez^moi, car je suis bien malhenretise.
PUHICHOIf , passant au milieu.
Je ne pois revenir encore de ce qne je vieftis d'entendre; c'est un rêve, un mauvais rêve, un cauchemar ! n est impossible quil ne revienne pas à la raison. Gela me regarde et je m^en charge.
Est-il possible. ••
FtMICHON.
En attendant, je comprends bien que te n'est pas le moment de lui parler de mariage...
RAYMOND
Et cependant il faut que d'ici à quelques jours Je sois à Bayonne. Le brick que je commande doit mettre à la voile , et une fois parti...
( Estelle remoDte vers le fond.) FUUICHON*
Je comprends bien ! mais c'est que nous autres notaires nous avons certainement de l'esprit; mais avec le temps ! il nous faut le temps , et les délais fixés par la loi... Aussi , pour enlever les affaires à l'abordage, je compte sur vous.
BAYMOND.
Moi?...
FDHICHON.
Vous m'aiderez; et, pour commencer, je vais TOUS présenter à M. de SoUgni.
RAYMOND
Vous ne pourriez pas commencer sans moi ? je l'aimerais mieux.
FUMICHON
M'avei-yoïis pas peur ?
RAYMOND
Non , sans doute.
ESTELLE , au fond et regardant an dehors*
Voici mon père.
RAYMOND
Je vous laisse et reviendrai quand il le feadra i vous me le direi.
(U t^enfuitpar la porte à droite de Tactenr. ) FUMICHON , criant tprèt lui.
Mais permettei donc. Monsieur l'amiral! Il gagne au large, toutes voiles dehors I Voilà un narin qui est joliment brave I