‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiques (volume 2)Chapitre 105 sur 175 · DISCOURS SUR LES ENTRAVES · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LES ENTRAVES

Flambeaux jetés au loin dans une nuit profonde, Ont semé la lumière et consolé le monde.

Nous conservons du moins leur brillant souvenir :

Ils ont fait le présent; ils feront l'avenir.

De la postérité conquérans pacifiques,

Ces écrivains , ces tems , ces nations classiques ,

Ont dicté les leçons qu'il nous faut écouter.

Ont montré les écueils qu'il nous faut redouter,

Et les moyens d'ouvrir des routes aperçues,

Et l'art de se frayer des routes inconnues.

On néglige cet art : vous en êtes surpris!

Ce n'est pas en rampant qu'on peut gagner k prix.

Ne dites point courez, en fermant la barrière;

Le talent ne sait pas rétrécir sa carrière :

Vous n'en ferez jamais qu'un esclave indompté;

Sa force est la Raison; son cri la Liberté.

Certes, du bien-aimé quelque ministre habile

De nos malins aïeux aurait ému la bile.

S'il eût dit: « Écoutez: Mécène par état,

't Des lettres, des beaux-arts, je soutiendrai l'éclat;

« Mais je crains la Raison, qui devient trop hardie.

ce On pense : c'est terrible; et l'Encyclopédie

(c A corrompu Chaillot, Gonesse et Saint-Gennain.

« Du lait des préjugés sevrant le genre humain,

« Voltaire en esprit fort a changé Melpomène :

« De Mahomet, d'Alzire, il faut purger la scène;

« Fermons-lui le théâtre , ouvert à Pellegrin.

« Gloire à Simon-le-Franc! Si Voltaire est chagrin,

« Il lui sera loisible, afin de se distraire,

« D'aider Martin Fréron dans l'Ane littéraire.

« D'un certain Montesquieu l'on parle quelquefois :

« Défense expresse à lui d'écrire sur les lois;

« Mais ledit Montesquieu d'une plume discrète

t< Pourra, sous trois commis, rédiger la gazette.

<c Jean-Jacque est un peu fou; mais, comme il écrit bien,

« Il faudra l'enrôler pour le journal chrétien.

« Que Buffon , désormais , en prose poétique ,

« D'après les livres saints démontre la physique.

« D'Alembert sait l'algèbre, il fera des chansons;

« Fréret des mandemens , Diderot des sermons, w

Les bons journaux du tems auraient vanté peut-être Le discours du valet parlant au nom du maître; Mais, accueilli bientôt par vingt joyeux pamphlets, H eût fait, dans Paris, renchérir les sifflets,

« Oh ! répond Clistorel, ministre apothicaire :

«Tant de littérature est fort peu nécessaire;

« Personne n'écrit bien quand tout le monde écrit;

« On baisse; et, je le sens, nous n'avons plus d'esprit. »

L'ami, pas d'injustice. En la cité gothique,

Dans un humble réduit qu'aucuns nommaient boutique,

Impunément bavard, tu pouvais délayer,

Ressasser, compiler, commenter Lavoisier;

5*72 DISCOURS SUR LES ENTRAVES On ne t'ecoutait pas, mais on te laissait dire. Sais-tu bien, Clistorel, qu'il est un art d'écrire? Sais-tu choisir, placer les mots les plus heureux; Par de nouveaux rapports les combiner entre eux ; Allier à ces mots, colores par l'image. Les sons harmonieux, musique du langage; Peindre nos passions, et noter leurs accens En des vers où toujours la rime ajoute au sens; Où la simplicité n'exclut pas la noblesse; Où la précision s'unit à la justesse; Pleins sans être tendus, nerveux avec douceur. Que \e cœur a dictés, et qui vont droit au cœur? Non : c'est là , Clistorel , que ta science échoue. Si l'or en ton creuset se mêle avec la boue. Tu les connais tous deux; tu vas nous démontrer Qu'en pouvant les unir tu peux les séparer; Mais le talent échappe à ta vaine analyse: Tu ne peux de l'esprit distinguer la sottise. Va, malgré les valets, malgré les charlatans, Le creuset immortel est dans les mains du Tems. Exerce ton métier; sois utile et modeste; D'un peu de gros bon sens conserve quelque reste. D'un pas tardif et lourd, hâté par l'aiguillon. Le bœuf en mugissant fertilise un sillon; Mais donne-t-il le prix aux coursiers de l'Élide? Du chant des rossignols est-ce lui qui décide? Va-t-il cueillir ces fleurs dont les filles du ciel -Choisissent les parfums pour composer leur miel ?

Eh bien! voilà pourtant nos juges, nos arbitres! Pleins de prétentions, qu'ils appellent des titres, Des talens qu'ils n'ont pas ils sont les détracteurs, Et, pour être aperçus, se font persécuteurs. Ces noirs Laubardemonts de la littérature Déchaînent contre nous les marchands d'imposture. Les bâtards de Fréron, les bâtards de Cotin. Aussitôt grand fracas : a Le délit est certain , » Vont-ils s'écrier tous; « pesez bien ces passages: « En ajoutant deux mots, en supprimant trois pages... u C'est lui. C'est encor lui. Quelle audace! quel ton! a II ne croit pas en Dieu , pas même au feuilleton. (c Dans ce qu'il ne dit pas, on voit ce qu'il veut dire. « Excepté nos journaux, il faut tout interdire. » Eh! mes très-chers amis, pour défendre nos droits, Laissez-moi vous citer des prêtres et des rois; Je dis ceux du bon tems : le siècle dix-huitième Pervertissait les cours , et le Vatican même. De certains esprits forts Frédéric entiché Régnait en philosophe; et c'est un grand péché. Benoît sur Frédéric a bien quelque avantage; Mais il eut trop souvent les préjugés d'un sage. Richelieu vous convient, et ce roi-cardinal N'eut aucun préjugé qui ne fût point royal. Zoïle tout-puissant de l'aîné des Corneilles, Richelieu toutefois n'a point proscrit ses veilles; Contre lui seulement il armait Chapelain , Ou l'instruisait d'exemple, aidé de Saint-Sorlin.

OH'ivrps posrharaps. II. I ^

^74 DISCOURS SUR LES ENTRAVES Louis , qui sut orner le pouvoir despotique , Laissait de Port-Royal le pieux satirique, Des compagnons Jésus instruisant le procès, Fixer à leurs dépens le langage français. Molière sur la scène, et Rourdaloue en chaire, En toute liberté s'adressaient au parterre.... Si l'un prêchait gaîment contre les faux dévots, L'autre prêchait pour eux, et contre les bons mots; Et, sans troubler l'Etat, la jeunesse étourdie Allait rire au sermon comme à la comédie. « Alte-là, s'il vous plaît! Voilà de grands talens, rt Que nous vantons beaucoup, qui ne sont point vivans. « Il faut bien distinguer: ceux-Ia peuvent tout dire.» Vous accordez aux morts la liberté d'écrire! C'est agir prudemment; et l'on peut, sans abus, Rendre quelque justice à ceux qui ne sont plus. Mais, des auteurs fameux si la tombe est l'asile. De leur tems, mes amis, votre haine imbécile Pour le moindre grimaud les eût diffamés tous : Esménard de Corneille aurait été jaloux ; Vous auriez en chorus hurlé contre Molière; On eût vu Carion , soupant avec Linière , Porter, en s'inclinant, la santé de Pradon; Et Geoffroi , dans Trévoux brochant son feuilleton , En de fréquens accès de stupide folie, Régenter Despréaux et l'auteur d'Athalie.

Jouissez du présent , puisqu'il est votre bien ;

DONNÉES A LA LITTÉRATURE. ayS Mais l'avenir approche , et vous n'y perdrez rien. Et vous , que la Raison retient sous son empire , Malgré l'air infecté qu'avec peine on respire, Que faire? Elle se tait quand les fous sont puissans. Écoutez Pythagore : il avait un grand sens; « Adorez, disait-il, l'écho dans la tempête. » Le moment est venu. Déjà levant la tête. Par la foule des sots le mensonge honoré Promène insolemment un étendard sacré; Déjà l'antique erreur, cette hydre renaissante, Plus absurde toujours, toujours plus menaçante. De son trône orgueilleux insulte par des cris La conscience humaine , et les talens proscrits. Pensez-vous librement? Fuyez la servitude; Cherchez des bois muets la libre solitude : Là, sans prostituer l'hommage adulateur.

Sans offrir aux puissans ce nectar enchanteur Qui, distillé pour eux des mains de la bassesse, Sans les désaltérer, les enivre sans cesse, De la vérité seule espérant quelque appui. Les yeux sur l'avenir, écrivez devant lui. Le mensonge expira sa victoire funeste; Il est craint , mais il passe ; et la vérité reste.

ÊPIÏRES.

ÉPITRE

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