‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiques (volume 4)Chapitre 3 sur 243 · A L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

A L'ÉDITEUR

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Monsieur,

(curieux de réunir dans votre édition tout ce qui concerne Marie-Joseph Chénier, vous m'invitez à recueillir et à jeter sur le papier les souvenirs qui peuvent me rester de cet illustre académicien , dont j'ai été pendant douze ans le collègue. Je cède d'autant plus volontiers à votre désir que c'est un moyen de faire connaître le cœur de cet homme , dont vous avez fait connaître l'esprit; et qu'en racontant des faits qui sont étrangers à sa vie puhlique je ne puis être soupçonné de vouloir me mettre en concurrence avec M. Daunou, qui a dit le mieux possihle de notre ami commun, considéré comme homme puhlic, ce qu'il y avait à dire, et au travail duquel il est tout au plus permis de donner un complément.

Résidant à Versailles avant 1789, et moins occupé des littérateurs que de la littérature, je connaissais à peine Chénier de nom, quand j'entendis parler pour la

viu SUR M. J. CllÉlNIER,

première fois de sa tragédie de Charles IX. Elle venait d'être reçue au Théâtre-Français. Ce n'était pas, néanmoins , la première que Chénier donnait à ce théâtre : trois ans auparavant, il y avait fait représenter, sans trop de succès à la vérité , Azémire; mais cet ouvrage , tout défectueux qu'il était, contenait assez de beautés pour que Palissot n'ait pas craint d'annoncer que dans l'auteur de cette pièce la France possédait un poète tragique de plus : Charles IX prouva qu'il ne s'était pas trompé.

Long-tems avant de paraître à la scène, cette pièce occupa l'attention. Bien que les idées philosophiques fussent alors généralement accréditées ; bien que la révolution fût commencée , les vieux préjugés , les vieilles habitudes, luttaient encore contre les innovations amenées par le nouvel ordre de choses. On s'élevait contre le despotisme , et l'on s'étonnait qu'on signalât les actes de tyrannie dont quelques-uns de nos rois s'étaient rendus coupables ; on s'élevait contre les fanatiques, et l'on hésitait à permettre la représentation d'un ouvrage essentiellement dirigé contre le fanatisme, qu'alors, comme aujourd'hui , certaines gens affectaient de confondre avec la religion.

Entraîné, comme l'auteur de Charles IX ^ dès ma plus tendre jeunesse, dans la carrière dramatique par un penchant irrésistible, je ne pus rester indifférent au sort de son ouvrage; et j'en suivis toutes les vicissitudes avec un intérêt qui tenait autant à l'émulation qu'à la curiosité.

Malgré l'opposition d'un parti puissant encore quoique battu, Charles IX fut joué, non pourtant sans

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une autorisation spéciale du Maire et des membres de la Commune de Paris , qui n'avaient pas dédaigné de descendre en cette circonstance aux fonctions de censeurs royaux. L'afïluence des spectateurs à la première représentation fut immense. Tous n'y apportaient pas des dispositions également bienveillantes; aucune improbation n'en troubla néanmoins le cours : elle ne fut interrompue que par des applaudissemens si nombreux qu'on pouvait les croire unanimes. La hardiesse de certaines scènes, et particulièrement de celle de la bénédiction des poignards, produisit une impression profonde, mais tout à fait différente du scandale.

La piété, selon madame de Genlis, s'en serait pourtant scandalisée; et cela parce que le Cardinal de Lorraine, non content de bénir le fer qui devait égorger les protestans, et de consacrer l'instrument du meurtre, aurait fait intervenir dans cette scène la sainte hostie , sur laquelle les meurtriers auraient juré la mort de trente mille Français: profanation qui a forcé Madame le gouverneur des enfans d Orléans à sortir du spectacle, et à en faire sortir ses augustes élèves.

Présent à cette représentation , je me croirais complice d'une calomnie, si je n'affirmais pas que je n'y ai rien vu de semblable à ce que raconte madame de Genlis. Je ne l'accuse pas toutefois d'altérer ici la vérité sciemment, elle qui, comme on sait, n'est pas moins charitable que pieuse, et porte lamour du prochain presque aussi loin que l'amour de Dieu ; mais je pense que, si favorisée qu'elle soit par la Nature, cette dame se ressent, sous quelques rapports, des outrages

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