‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiques (volume 5)Chapitre 83 sur 102 · A L'OCCASION DE L'ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET · texte numérisé non relu

A L'OCCASION DE L'ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET

(Séance du 26 messidor an VI (14 juillet 1798 , vieux style).

Représentans du Peuple,

S'il fut jamais dans l'histoire des hommes une époque fertile en souvenirs d'un immense intérêt , en causes lointaines et profondes, en résultats illimités, c'est l'époque du i4 juillet, que la République célèbre aujourd'hui; c'est cette première journée de la Liberté française, où, par une explosion soudaine, un moment de volonté vraiment nationale vainquit sans peine un despotisme de tant de siècles, déclara par le fait la souveraineté du Peuple, et, par un seul acte de son pouvoir, ouvrit un nouveau cours aux destinées de l'espèce humaine.

I . Chénier occupait alors le fauteuil. Il avait été élu président dans là séance du 2 messidor de la même année. (Note de l'Editeur. )

Tout ce qui est cligne de porter le beau nom de citoyen français se rappellera toujours avec un nouvel attendrissement les circonstances qui précédèrent, accompagnèrent, suivirent cet événement mémorable. La Nation, avertie de sa force, respirait la liberté prochaine. Les vrais députés du Peuple, entourés du respect public et des vœux universels, illustrés par les humiliations qu'on avait cru leur prodiguer dans la séance royale , renforcés par la persécution , s'étaient un moment réfugiés sous l'humble toit d'un jeu de paume , nouveau sanctuaire où fut prêté avec un enthousiasme si solennel le premier serment à la Liberté.

Cependant, une cour sourdement conspiratrice tentait de nouveaux efforts pour ressaisir sa tyrannie fugitive. Déjà hurlaient au sein de Paris ces hordes de satellites étrangers, avides d'esclavage, d'ivresse et d'or; déjà retentissaient les menaces, prélude insolent du carnage; déjà coulait le sang des citoyens désarmés. 11 coulait sous la main féroce d'un rejeton de cette maison de Lorraine, de ces Guises, machinateurs accoutumés des forfaits de la cour et des calamités de la France.

Tout à coup, dans cette vaste commune, sous l'ombre silencieuse, les citoyens deviennent soldats, le peuple n'est plus qu'une armée. Il arbore les couleurs nationales ; il marche avec ces Gardes

Françaises, troupe immortelle, dont la gloire est intimement liée à celle de la Révolution; corps de citoyens et de héros, qui , depuis cette époque, a fourni tant d'illustres chefs à nos phalanges républicaines. La nuit voit la défense préparée contre le despotisme; le jour suivant le voit attaqué dans son fort le plus redoutable. Le Peuple saisit des armes dans un dépôt où les tyrans les conservaient pour le subjuguer. Tout se rassemble ; tout s'ébranle ; le tocsin sonne l'heure de la Liberté; l'airain des esclaves tonne; mais les tyrans , les esclaves , l'airain , les tours inexpugnables : tout cède à la valeur du Peuple; et soudain, de rue en rue, de bouche en bouche, se prolonge, avec la rapidité de la foudre, ce cri louchant et sublime : Five la Liberté; la Bastille est prise!

Le reste du jour fut une fête ; et quelle fête , Représentans du Peuple ! Tous les fronts étaient joyeux; tous les yeux étaient attendris; tous les élans étaient sincères; toutes les passions étaient sublimes. Dans les rues, dans les jardins, dans les places publiques, les citoyens indistinctement se parlaient, se connaissaient, sentaient le besoin de se rapprocher. Cette immense population n'était plus qu'une seule famille. Les amis s'aimaient davantage; les ennemis oubliaient leur haine, et commençaient à s'aimer. Au même instant, sur tous les points du territoire français,

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par un mouvement électrique et spontané, se créait, se formait à la fois cette garde nationale qui a vaincu toutes les armées de l'Europe ; cette garde nationale qui devait sa naissance à l'opinion publique , et qui en assurait la toute-puissance.

Depuis long-tems la philosophie, proclamant des vérités simples et d'une lumineuse évidence , affaiblissait, sapait de jour en jour les fondemens du gouvernement impie qui écrasait nos belles contrées. Et qu'offrait-il à l'examen des amis de l'humanité, sinon des préjugés gothiques et des abus monstrueux; les rois, les princes, les nobles, moissonnant le champ du despotisme, se partageant les sueurs du cultivateur infatigable et de l'artisan laborieux; la fainéantise en honneur; le commerce et les arts avilis; des cloîtres ouverts à l'oisiveté fanatique; les vœux tyranniques de la superstition jalouse, et du mariage indissoluble; un clergé ne conservant plus aucune décence, pas même celle de l'hypocrisie; des parle mens , tantôt esclaves intéressés , tantôt rivaux séditieux du trône ; les prisons d'Etat regorgeant de victimes; l'impôt ne pesant que sur le pauvre; la Loi ne frappant que le faible; l'État reposant sur deux bases également anti-sociales : l'hérédité et la vénalité; les juges apprenant à se vendre, en achetant leurs fonctions redoutables ; le beau nom de soldat français abandonné au Tiers-État,

comme une avilissante corvée; le droit de commander aux troupes appartenant, comme tout le reste, à la classe privilégiée; le nom même d'officier de mérite regardé comme une insulte; toutes les institutions développant, sous des formes différentes, le crime de l'inégalité; toutes affichant le dédain pour l'espèce humaine; toutes offrant le coupable contraste de vexations pour l'indigent, de privilèges pour le riche; et, par une conséquence nécessaire et plus désastreuse encore, les citoyens, honteux de ce titre, s'empressant d'acheter les distinctions honorifiques, s'efforçant d'échapper, à prix d'or, à l'opprobre d'être membres de la Nation?

Ajoutez à ces considérations générales le spectacle hideux d'un siècle entier: une licence immodérée, une insouciance léthargique succédant, sous la Régence, aux guerres calamiteuses et au despotisme monacal des dernières années de Louis XIV; cette immoralité se perfectionnant sous Louis XV; les vertus et les talens devenus des ridicules dans une cour ignorante et dégradée ; des généraux en faveur, connus seulement par de honteuses défaites ou de célèbres trahisons; les armées ayant oublié la victoire; le pavillon national déshonoré; le respect du nom français anéanti en Europe; les puissances même du second ordre insultant à la nullité de la France; la Pologne

impunément partagée sous les yeux du cabinet de Versailles; de serviles traités de paix vendant la Patrie à rAutriche et à l'Angleterre; des traités de commerce plus funestes que la guerre elle-même; des procès scandaleux, où chacun luttait d'ignominie; des courtisanes plus puissantes que des reines; le Trésor public ouvertement dilapidé par les favoris : telles sont les causes trop nombreuses qui firent écrouler enfin ce gouvernement sous le mépris et l'indignation dont il était surchargé.

Maintenant, Représentans du Peuple, quels furent les résultats de cette journée, tardive sans doute, mais décisive pour les peuples? je réponds : l'homme rendu à sa dignité, ses droits reconnus et proclamés; les cloîtres et les prisons d'État laissant échapper leurs victimes; la tyrannie des vœux éternels abolie; les campagnes délivrées des chaînes féodales; l'égalité brisant les hochets nobiliaires; les talens civiques appelés à tous les emplois; la raison substituant le système représentatif aux chimères de l'hérédité, au scandale de la vénalité ; la Répubhque s'élevant sur les débris de la Monarchie, renversée dans une journée non moins célèbre (le lo août); la considération du nom français parvenue à un degré jusqu'alors inouï; la grande Nation apportant, à son gré, chez l'étranger ou la conquête ou la délivrance; des républiques fondées dans la Ligurie et au-

rONSEll. DES CJNQ-CEN'IS. f^y^

delà (le la chaîne des Alpes; là, sur le bord du Texel, Barnevelt vengé de la maison de Nassau, et les Bataves arrachés au joug^l'Hti Stathoudérat oppresseur; ici, l'ombre de Guillaume Tell tressaillant de joie en voyant l'arbre de la Liberté ombrager les hauteurs de Morgate ; plus loin , sur les rives classiques du Tibre , la république romaine se réveillant après un sommeil de vingt siècles, et sortant des catacombes majestueuses où reposent ses anciens héros; la Méditerranée, longtems esclave de l'Angleterre, aujourd'hui souriant à la flotte républicaine qui doit délivrer ses ondes; la victoire gravissant avec les Français le roc où échoua Soliman ; la noblesse européenne frappée dans son point central, presque en même tems que la théocratie; chaque jour complétant cette série d'évènemens nécessaires, dont notre Révolution n'est elle-même qu'un premier chaînon; chaque événement concourant à réaliser la grande pensée du premier siècle de l'ère française : c'està-dire , l'amélioration du sort des hommes , le changement graduel et total dans l'organisation des sociétés.

Que notre joie se mêle donc à la joie publique! Que tous les pouvoirs s'unissent pour imprimer un caractère sacré à l'anniversaire d'une aussi glorieuse époque ! Certes , le i o août , où fut renversé le trône conspirateur; le Q thermidor, où fui

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vaincu le despotisme démagogique, redoutablf auxiliaire du despotisme royal; le i^^ vendémiaire, où fut fondée la République, seront des jours éternellement solennels pour tout ami de la Liberté; mais ce i4 juillet dont ils furent la suite et le complément; mais le jour du réveil de la grande Nation sera toujours la principale solennité des peuples libres. Qu'au moment où la sanglante réaction planait sur la France; que Tannée dernière, lorsque, dans les deux Conseils, les valets des tyrans bannis retenaient les places de leurs maîtres, ce jour même ait été consacré, par une dérision coupable, à la défense des prêtres rebelles : ce délire stupidement despotique caractérise ces tems et ces hommes dont le 1 8 fructidor a fait justice , et sur qui l'inflexible histoire doit verser à jamais l'exécration.

Pour vous. Républicains! pour vous, dignes Représentans du Peuple libérateur! c'est avec un pur enthousiasme que vous payez aujourd'hui à la Patrie le tribut de joie qu'elle réclame. Mais en un jour de fête où se réjouissent tous les Français, réjouissez-vous aussi. Nations dont la République a brisé les chaînes! Et vous, Irlandais unis, qui ne verserez point des larmes stériles au pied de l'échafaud du brave Fitz-Gérald! et vous qui, long -tems exilés dans les déserts glacés de la Sibérie, maintenant délivrés des fers du des-

potisme, avez touché la terre libre, mais pas encore la terre natale! vous-mêmes enfin qui gémissez dans les cachots de la tyrannie! n'imitez pas la faute du généreux Brutus aux champs de Philippes : ne calomniez pas la vertu.

Ce jour qui, par des moyens si faibles en ap^ parence, vit tomber un pouvoir colossal, ce jour vous donne à la fois des consolations et des ex€mples. Votre j 4 juillet arrivera. Malgré la lutte opiniâtre des préjugés contre la raison , des intérêts particuliers contre la justice, par la force irrésistible des choses, par la marche nécessairement progressive de l'esprit humain, dans toutes les contrées de l'Europe, dans toutes les parties de la terre, on reviendra par degrés à l'ouvrage de la Nature; et si l'ambition de quelques hommes, si la lâcheté d'un plus grand nombre, ont créé des gouvernemens héréditaires et des classes privilégiées, la Nature n'a fait que des peuples. /

Les cris de vwe la République ! s'élèvent de toutes parts. «Ce jour, s'écrie le député Gossuin , est consacré à la joie : « hâtons-nous de nous réunir au Peuple qui se porte en foule « au lieu de la fête; mais que ce que vous venez d'entendre « ne soit pas resserré dans cette enceinte. Le discours du pré- « sident est sublime : je demande qu'il soit distribué au nombre « de douze exemplaires, et traduit dans toutes les langues. »

Cet avis est unanimement adopté.

RAPPORT

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