DE M. L'ABBÉ MAUDUIT A M. L'ABBÉ GEOFFROL
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Bergerac, le 24 juin, l'un de grâce 1802.
A- QUOI pensez-vous, M. l'abbé? Je suis croyant tout comme vous , mais vous ne m'avez pas compris, et vous me faites sérieusement la guerre. Vous n'avez pas imité l'esprit et la grâce du léger Villeterque , dans le Journal de Paris. Cet ingénieux critique me trouve bon homme; il m'accorde une simplicité bien simple; il parle de certains personnages que je vénère, et prétend que ma gaieté est morte née. Je ne hii reprocherai pas d'être simple : autant vaudrait en accuser le marquis de Mascarille ; mais on peut dédaigner la simplicité, quand on est plaisant, et quand on aime le beau français.
Pour vous , mon cher abbé , vous avez tort de ()rodiguer les accès d'une sainte colère, que le public ne partage pas. Il a pris la mauvaise habilude de rire à vos dépeins; cl soyez sur (jue votre
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jndignation le fera rire davantage. Vous scandalisez les faibles, et vous prêtez le flanc aux nouvelles attaques des philosophes. Que parlez-vous de prodiges d'ivrognerie et de débauche? Pourquoi tant reprocher à Turpin le vin qu'il a bu ? Passe encore si vous étiez sommelier du roi Hugon. Lisez la Bible : le patriarche Noé planta la vigne, et s'enivra; le patriarche Loth s'enivra : vous en savez les suites ; le saint roi David s'enivra ; le sage Salomon s'enivra ; un jour de noces Jésus -Christ changea l'eau en vin ; l'éloge du vin se trouve sans cesse dans les saintes Ecritures ; et vous-même , dans le feuilleton qui en est manifestement la suite , vous avez confessé , avec une douce ingénuité , que vous faisiez grand cas du bon vin. Pourquoi donc cette sévérité pour mon archevêque? En seriez-vous jaloux? Le seriez-vous aussi d'Olivier , qui vous paraît un libertin ? Jacqueline et lui ne sont-ils pas mariés ? Quel mal y a-t-il à se bien conduire la nuit de ses noces , surtout quand il s'agit tout à la fois de la conversion d'une femme chérie et de celle d'un grand empire ? Par quelle malice , à quel propos , rappeler les cinquante exploits d'Hercule ? Pourquoi tant rabaisser Olivier, et faire sentir l'immense supériorité des miracles du paganisme t sur les miracles de la religion chrétienne ? Seriezvous païen ? je ne vous dis pas : Seriez-vous phi-
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losophe? l'insulte serait trop forte; et d'ailleurs vous avez fait vos preuves.
Mais quel est donc cet étrange malentendu? On publie un conte dévot; vous prenez le change : vous criez aux mauvaises iiioeurs , à l'impiété , à l'athéisme ; tous les journalistes chrétiens sonnent |j l'alarme. Assurément vous ignorez beaucoup de | choses , vous et vos religieux confrères ; mais , ' ' sans vous citer des profanes tels que Bocace , l'Arioste , Fortiguerra , La Fontaine , Voltaire , faut -il donc vous apprendre que la reine de Navarre, sœur de François I^^, princesse trèspieuse, s'est permis des contes libres, où nous sommes un peu maltraités , nous autres gens d'église ? Faut-il vous apprendre que Le Pogge , secrétaire d'un pape, n'a épargné, dans ses facéties licencieuses, ni les prêtres, ni les moines, ni les prélats, ni même les conciles. Prenez-vous le vieil auteur de Galien le restauré pour un philosophe dudix-huitième siècle?Soupçonnez-vous d'athéisme le bourguignon de La Monnoie ? S'il a rapporté gaiement dans le MénagianaXes miracler» des douze pairs de France, n'a-t-il pas chanté sérieusement les grandes choses faites par le roi Louis XIV, en faveur de la religion catholique? Son poëme n'a-t-il pas remporté le prix de l'académie française ? Et pensez- vous que l'auteur d'un ouvrage aussi chré-
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tien eût voulu dans un autre, suivant les expressions que vous empruntez de Boileau,
Faire Dieu le sujet d'un badinage affreux?
Vous citez Boileau , mon cher abbé ! le croyezvous un des nôtres! Pour Dieu! prenez-y garde: il était Tami, le plus chaud partisan, l'admirateur des hérétiques condamnés par le pape Innocent X ; il a chansonné notre père Escobar ; il a médit des choses saintes; il s'est moqué des lutrins, des cloches, des crécelles, des chanoines, des chantres, des marguilliers et des porte-croix. Vous tonnez saintement contre un public indévot qui ose applaudir sans votre permission ce vers de la comédie des Précepteurs!
Car il est sensuel comme un homme d'église.
Avez-vous oublié les vers suivans?
La Discorde, en entrant, qui voit la nappe mise, Admire un si bel ordre, et reconnaît l'église.
Comment trouvez-vous ces deux-ci?
Et , sans distinction , dans tout sein hérétique Avec joie enfoncer un poignard catholique.
En voici d'autres ; faites-y attention :
C'est alors qu'on apprit qu'avec un peu d'adresse, Sans crime, un prêtre peut vendre trois fois sa messe.
Us sont moins bons, j'en conviens, mais ils sont
encore plus dangereux : ils vont tout droit à faire tomber le commerce.
Au reste, Boileau sentait quels reproches on avait droit de lui faire. Pour vous en convaincre, lisez ce passage :
J'entends dt'ja d'ici tes docteurs frénétiques Hautement me compter au rang des hérétiques, M'appeler scélérat, traître, fourbe, imposteur. Froid plaisant, faux bouffon, vrai calomniateur.
C'est en effet ainsi qu'il était traité dans le saint journal de Trévoux. Le feuilleton n'a guère plus de politesse et d'éloquence. Mais que dites-vous de ce vers impie, de ce vers exécrable, et malheureusement devenu proverbe?
AbÎme tout plutôt : c'est l'esprit de l'église.
N'est-il pas une inspiration du diable? Ne le croirait-on pas écrit par Voltaire lui-même , par ce Voltaire que vous avez renversé, et que vous renversez encore chaque jour, comme si ce n'était pas une affaire faite?
Vous citez Boileau ! vous avez tort. Je crains qu'il ne vous porte malheur. Et par exemple, vous croyez entrevoir qu'on se moque de vous dans une brochure où pourtant l'on vous rend justice. Quand vous appelez toutes les puissances au secours de votre vanité blessée ; quand , par im(î sainte délatioïj , profitaul de l'isolement de
l'auteur et de toutes les circonstances environnantes, vous l'accusez à la fois d'athéisme et d'opposition aux principes du gouvernement , croyez-vous que vos lecteurs même les plus bénévoles ne se rappelleront pas sur-le-champ ces vers tant de fois cités , et que tout le monde sait par cœur?
Qui méprise Cotin , n'estime point son roi , Et n'a, selon Cotin, ni dieu, ni foi, ni loi.
Vous citez Boileau ! mais vous êtes en guerre ouverte avec lui. D'abord vous faites mentir un des vers les plus célèbres de son Art poétique : car vous n'avez pas un admirateur ^ Ensuite vous avez eu le courage méritoire et naïf de vous élever contre la comédie du Tartufe. Vous avez défendu avec zèle les saints que Molière a joués. Or, Boileau fut l'intime ami de Molière. Boileau loua la comédie du Tartufe ^ et tourna en ridicule ceux qui s'élevaient contre elle :
L'un, défenseur zélé des bigots mis enjeu. Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu.
Des bigots! cette expression vous paraît-elle orthodoxe? Ah! mon cher abbé, laissons l'autorité de Boileau. Contentons-nous de la vôtre. Per-