‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiquesChapitre 70 sur 145 · I. Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire · texte numérisé non relu

I. Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire

( Art poétique , chant 1 . )

a 54 LETTRE DE L'ABBÉ MAUDUIT

sistons à louer exclusivement les ouvrages composés dans nos principes. Plaçons Adèle et Théodore au-dessus ^Emile. Si nous entendons une comédie bien tiède, un plat sermon dramatique contre le divorce, ou contre les prétendues mœurs du jour, ou contre la philosophie, ne manquons pas de l'opposer à Tartufe. Plaignons sincèrement Louis XIV d'avoir laissé représenter Tartufe. Le président de Harlai voyait bien mieux : il ne voulait pas qu'on le jouât. Passe encore de laisser jouer Philaininte : celle de l'hôtel Bambouillet n'était pas dévote. Mais Tartufe! hélas! Le pieux monarque était encore bien jeune ; il n'en était cju'aux maîtresses. Vingt ans après, quand il en fut aux directeurs, comment le révérend Père de la Chaise lui accorda-t-il l'absolution d'un si grand péché ? N'accusons pas le saint jésuite : apparemment pour pénitence il lui ordonna les dragonnades.

Si vous êtes vainqueur de Tartufe , il vous sera bien facile de venir à bout des pièces nouvelles où la philosophie voudrait encore faire entendre sa voix. Vous avez bien fait, par exemple, de gourmander le citoyen Andrieux, sur sa comédie à'JIehétius. Je partage votre avis et celui de mon correspondant. C'est vraiment une chose criante d'aimer, de faire aimer TIelvétius, qui n'était que bienfaisant, et qui n'a jamais fait une ligue pour

\e journal chrétien. Par malheur on prétend que cette comédie est bien écrite et fort ingénieuse. Mais pourquoi seriez-vous embarrassé? faites-en une autre : ce n'est pas le talent qui vous manque. N'osant par modestie la composer pour l'abbé Geoffroi, composez-la pour Fréron; que Voltaire y soit écrasé à n'en plus revenir; et, pour mieux signaler votre triomphe , ne manquez pas de la faire jouer après V Ecossaise.

On vous fait l'honneur de vous nommer avec madame de Genlis et Châteaubriant , et vous vous plaignez d'être trailé comme le plus coupable! C'est votre expression. Si vous aviez raison sur le fait, on aurait commis une grande injustice. Vous êtes sans contredit le plus innocent. Voulez-vous même que je vous parle avec pleine franchise? nous gâtons Châteaubriant par nos louanges. Il s'était beaucoup formé avec les sauvages qui sont fort dévots, Dieu merci! mais il est jeune; et je crains qu'il ne se pervertisse. En effet , sauf quelques expressions étranges qu'il a entendues sur les bords du Meschacebé % il a de l'esprit , du talent, de l'imagination. Nous sommes bien plus sûrs de vous.

I . Voyez l'Examen critique du roman ^ Atala : Tableau de la littérature, page 212 et suivantes, troisième volume des OEuvres posthumes.

a 56 LETTRE DE L'ABRÉ MAUDUIT

Vous dénoncez amèrement l'intolérance philosophique , le fanatisme des philosophes : il faut que le reproche soit bien fondé; car assurément il n'est pas neuf. Dès le commencement du dixseptième siècle, les saints juges de Galilée accusaient l'intolérance de ce philosophe qui, malgré l'Ancien Testament, voulait faire tourner la terre et condamner le soleil à l'éternelle immobilité, tandis que Josué, par miracle, l'avait fixé seulement durant quelques heures. Tous les Pères de l'église qui ont écrit durant le dix-huitième siècle, et la nomenclature en serait immense, ont parlé avec indignation de l'intolérance philosophique. On ne lit, ou pour mieux dire on ne lisait autre chose dans leurs sermons, dans leurs mandemens, dans leurs réquisitoires, dans leurs journaux. Il est fâcheux que les écrits et les auteurs soient oubliés depuis long-tems. C'est en gémissant avec raison sur l'intolérance des philosophes que l'on persécutait Bayle , que l'on forçait Voltaire à quitter deux fois la France, et à rester trente ans au pied des Alpes; que l'on enfermait Fréret à la Bastille, Diderot à Vincennes; que l'on brûlait les Lettres Philosophiques , le Dictionnaire philosophique , V Histoire Philosophique , le Livre de \ Esprit^ X Emile; que l'on condamnait Ilelvétius à l'abjuration; que l'on décrétait J. J. Rousseau de pris(î de corps. Pour surabondance de droit, en

Espagne, en Portugal, en Italie, les inquisiteurs, même les plus doux, sont irrités du fanatisme des philosophes qui réclament la tolérance , et ne savent pas tolérer le saint tribunal de l'inquisition.

Vous prétendez que vous ne dites pas d'injures aux auteurs que vous croyez juger, mais seulement à leurs ouvrages : vous avez plus de zèle que vous ne pensez. Supposons toutefois qu'en ce point vous disiez la vérité sans conséquence ; prenez bien garde qu'un lecteur malin ne vous rétorque l'argument : Voilà, pourrait-il vous dire, une distinction savante et judicieuse ; mais n'ayez pas deux poids et deux mesures ; devenez bon logicien. Laissez faire à votre égard la même distinction; et, comme il faut être juste à la fois envers vous et envers vos ouvrages, permettez que chacun s'exprime ainsi : M. l'abbé Geoffroi est un homme fort raisonnable , qui n'écrit que des choses absurdes.

Mais quel ton dolent prenez-vous au milieu de votre colère? On dirait à vous entendre que tout le monde vous persécute. Si vous entendez par-là que tout le monde se moque de vous , vous pourriez avoir raison : je vous vois battu sur Merope, sur Tancrede ^ sur Mahomet^ sur Zaïre., sur Vhistoire de V empereur Adrien^ sur la musique de Xirato; battu en prose, en vers , en couplets, en musique. Est-il question d'un ennemi des ta-

OEuvres anciennes. TU 17

lens, de la philosophie? c'est vous que le puhlic désigne, tout comme si vous étiez le seul. On va jusqu'à déterrer vos ouvrages, ce qui n'est pas très-facile. On vous impute ce vers blasphémateur:

Le ministre sacré non d'un dieu , mais d'un homme.

Néanmoins , vous n'êtes pas persécuté ; vous êtes honni. Ce ne sont termes synonymes. Quel remède à cela, mon cher abbé? une entière résignation. Lisez la Journée du Chrétien : vous y trouverez, le fait est sûr, une prière pour demander à Dieu la patience. Cette pièce est éloquente et familière à vos lecteurs : c'est leur prière du matin.

LES MIRACLES

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Ajes tems sont durs, et la foi périclite.

Saints , à vos rangs ! un généreux effort :

Si quelqu'un rit, criez à l'esprit fort;

Jadis Molière, en sa verve maudite.

Calomnia méchamment l'hypocrite;

Geoffroi convient que Molière eut grand tort,

Du feuilleton respectant les oracles,

J'ai résolu , pour affermir la foi ,

De vous conter d'assez brillans miracles.

Ne sont incrits aux livres de la loi,

Mais consacrés dans nos vieilles chroniques;

Prônez un peu mes rimes catholiques.

Puisse un récit, doux, simple, édifiant,

Dans ses loisirs charmer Châteaubriant !

Daigne surtout protéger cet ouvrage.

Sainte Genlis! Philaminte des cieux:

Ma récompense est ton dévot suffrage.

Mais il suffit que mes vers soient pieux ;

'2Go LES MIRACLES.

N'y verse pas cet ennui salutaire Qui , trop souvent , remplace en tes écrits Plaisir mondain que prodiguait Voltaire; J'y tiens encor : le plaisir a son prix. Vous le savez, jeune élite des belles, Vous, dont les cœurs à l'amour attachés Du Paradis sont faiblement touchés; Oui croyez peu, de peur d'être cruelles. Mal à propos ne vous effarouchez :

Cruelles, vous! dévotes le sont-elles?

Sans renoncer à vos jolis péchés, A notre cause au moins restez fidelles. Que vos amans soient, comme les Hébreux, Dignes d'entrer dans la terre promise; Montez au Ciel en péchant pour l'Eglise; Faites des saints en faisant des heureux.

Or, écoutez. Quand le preux Charlemagne, Sous l'ascendant de ses fiers étendards Eut fait ployer les Sarrazins d'Espagne, Et les Saxons, et le roi des Lombards, Il fut suivi des douze pairs de France, Qui sur ses pas voyageaient en maint lieu, Pour exercer leur commune vaillance, Et pour gagner des serviteurs à Dieu.

Ils arrivaient en Mésopotamie, Dans les états gouvernés par Hugon,

CONTE. 2(u

Roi iniisiilinaii , mais plein de prud'hommie, Tel qu'il n'en fut depuis feu Salomon, Ce fameux Juif, ce dévot personnage, De mill-e objets amant très-peu volage.

Qui , de plaisirs entourant la raison , Dans un sérail fît les écrits d'un sage.

Errant à jeun depuis un jour entier,

Portant le poids des gémeaux en furie,

Les paladins regrettaient leur patrie,

Et quelque peu maudissaient leur métier ;

Mais, tout-à-coup, d'une superbe ville

On voit les tours; et, dans un cbamp fertile.

Quand le soleil, aux approches du soir.

Va de Thétis regagner le boudoir,

llugon paraît. Ami de la nature,

Il cultivait de ses augustes mains

L'art fortuné qui nourrit les humains,

Ce premier art qu'on nomme Agriculture.

Si je voulais divaguer un moment.

Je pourrais là débiter gravement

Quelques lambeaux de morale admirable.

Texte sublime et glose incomparable;

Mais vous aurez moins de mal que de peur.

Mes cliers amis : je laisse de bon cœur

L'ennuyeux texte et l'insipide glose

Aux grands faiseurs des poèmes en prose.

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