‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 119 sur 182 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

deux enfants contre son cœur : ainsi l'on voit un saule creusé par les ans , dont le sein entrouvert porte quelques fleurs de la prairie; Tarbre étend 3on ombrage antique sur ces jeunes trésors , et semble n'implorer que pour eux le zéphyr et la rosée ; mais bientôt un brûlant orage renverse et le saule et les fleurs , aimables enfants de la terre. La lune parut à Thorizon ; son front d'argent se couronnoit des rayons d'or du soleil, dont le disque élargi s'enfonçoit dans les flots. C'étoit l'heure qui ramène aux nautoniers le vent favorable pour sortir du port de l'Attique. Les chars et les esclaves de Démodocus l'attendoient au bas de la Citadelle , à l'entrée de la rue des Trépieds. Il fallut descendre , il fallut se soumettre à sa destinée; les chars entraînent les trois infortunés qui n'avoient plus la force de gémir. Ils ont bientôt passé la porte du Pyrée, les tombeaux d'Antiope , de Ménandre et d'Euripide; ils tournent vers 'le temple ruiné de Cérès , et après avoir traversé le champ d'Aris- ' tide , ils touchent au port de Phalère. Le vent venoit de se lever, les flots légèrement agités battoiént le rivage , lés galères déployoient leurs voiles, on entendoitles cris des matelots qui levoient l'ancre avec de grands efibrts. Dorothé attendoit les passagers sur la grève , et le^ barques des vaisseaux étoient déjà- prêtes à les re-

oevoir. Eudore, Démodocus et Gymodocée descendent des chars arrêtés au bord des vagues. Le prêtre d'Homère ne ponvoït plus se soutenir , ses genoux se déroboient sous lui. Il disoit à sa fiUe d une voix éteinte :

' « Ce port me sera funeste comme au père de Thésée : je ne verrai point revenir ta voile blanche ! »

Le fils de Lasthénèis et la jeune catéchumène s'inclinent devant Démodocus et lui de];nandent sa dernière bénédiction : un pied dans la mer et le visage tourné vers la rive , ils avoîent l'air d'offrir un sacrifice expiatoire, h la manière antique. Démodocus lève les mains, et bénit ses deux enfants du fond de son cœur , mais sans pouvoir prononcer une parole. Eudore soutient Gymodocée , et lui remet un écrit pour la pieuse Hélène; ensuite, imprimant avec respect le baiser des adieux sur le /ront de la vierge éplorée :

«Mon épouse, lui dit -il, devenez bientôt

chrétienne ; souvenez- vous d'Eudore , et que du

haut de la Tour du troupeau , la fille de Jéru-. salem jette quelquefois \m regard sur la mer qui nous sépare. »

— « Mon père , dit Gymodocée d'une voix entrecoupée par les sanglots , mon tendre père , vivez pour moi , je tâcherai de vivre pour vous.

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