‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 27 sur 182 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

<t Remettez , s'écrie-t-il , ces coupables dans » les fers, ou craignez que Satan ne vous eh- » chaîne avec eux. »

Inutiles menaces! Les fantômes se mêlent aux réprouvés, et veulent, à leur exemple, assister au conseil de leurs rois. On auroit vu peut-être un combat horrible, si Dieu qui maintient sa justice, et qui seul est auteur de Tordre, même aux Enfers, n'eût fait cesser le tumulte. Il étendit son bras, et l'ombre de sa main se dessina sur le mur de la salle maudite. Aussitôt une terreur profonde s'empare, et des âmes perdues, et des Esprits rebelles : les premières retournent à leurs tourments, les seconds, après que la main divine s'est retirée, recommencent à délibérer.

Le Démon dje la volupté , essayant de sourire sur le siège où il étoit demi-couché, fait un effort et relève la tête. Le plus beau des Anges tombés après l'Archange rebelle, il a conservé une partie des grâces dont l'avoit orné le Créateur ; mais au fond de ses regards si doux , à travers le charme de sa voix et de son sourire, on découvre je ne sais quoi de perfide et d'empoisonné. Né pour l'amour , éternel habitant du séjour de la haine, il supporte impatiemment son malheur ; trop délicat pour pousser des cris de rage, il pleure seulement, et prononce ces paroles avec de profonds soupirs :

« Dieux de FOlynape , et vous que je connois » moins , divinités du Brachmane et-^u Druide , » je n'essaierai point de le cacher ; oui, VEnfer » me pèse ! Vous ne l'ignorez pas : je ne nour- » rissois contre TEternel aucun sujet de haine, )> et j'ai seulement suivi dans sa rébellion et » dans sa chute un Ange que j'aimois. Mais » puisque je suis tombé du ciel avec vous, je » veux du moins vivre long-temps au milieu des » mortels, et je ne me laisserai point batinir » delà terre. Tyr, Héliopolis, Paphos, Ama- » thonte , m'appellent. Mon étoile brille encore » sur le mont Liban. Là j'ai des temples enchan- » tés, des fêtes gracieuses, des cygnes qui m'en- » traînent au milieu des airs, des fleurs, de » l'encens, des parfums, de frais gazons, des » danses voluptueuses et de riants sacrifices ! Et )) les Chrétiens m'arracheroient ce léger dédom- » magemeut des jpies célestes ! Le myrte de mes » bosquets, qui donne à l'Enfer tant de vie- » times, seroit transformé en croix sauvage, qui » multiplie les habitants du Ciel! Non, je ferai » counoitre aujourd'hui ma puissance. Pour vain- ^> cre les disciples d'une loi sévère, il^ne faut ni )) violence ni sagesse : j'armerai contre eux les » tendres passions; cette ceinture vous répond » de la victoire. Bientôt mes caresses auront » amolli ces durs serviteurs d'un Dieu chaste. Je

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