‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 45 sur 182 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

leur pareille. Rien n est affreux comme le malheur de troubler rinuoceiice. Je m etois endormi au milieu des dangers , content de trouver en moi la résolution du bien et la volonté de revenir un jour au bercail. Cette tiédeur devoit être punie : j'avois bercé dans mon cœur les passions avec complaisance, il étoit juste que je subisse le châ* timeot des passions !

» Aussi le ciel m'ôta-t^il dans ce moment tout moyen d'écarter le danger. Clair, le pasteur chré^ tien, étoit absent; Ségenax étoit encore trop foible pour sortir du château , et je ne pouvois sans . inhumanité séparer la fille du père. Je fus donc obligé de garder Tennemi au dedans^ et de m exposer,, malgi'é moi, k ses attaques* En vain je ces^i de visitek* le vieillard , en vain je me dérobai à.lâ vue de Velléda : je la retrouvois partout ; elle nk^atti^ndoit des journées entières dans des lieux où je ne pouvois éviter de passer ^ et là elle m'en* tretenoit de son amour.

» Je sentois, il est vrai, que Velléda ne m'inspireroit jamais un attachement véritable : elle manquoit poiir moi de ce charme secret qui fait le destin de notre vie; mais la fille de Ségenax étoit jeune , elle étoit belle , passionnée , et , quand des paroles brûlantes sortoient de ses lèvres, tous mes sens étoient bouleversés •

» A quelque disl;ance du château.^ dans un de

ces bois appelés chastes par les Druides , on voyoit un arhre mort que le fer avoit dépouillé de son écorce. Cette espèce de fantôme se faisoit distinguer par sa pâleur au milieu des noirs enfoncements de la forêt. Adoré sous le nom dlrminsul, il étoit devenu une divinité formidable pour des Barbares qui, dans leurs joies comme dans leurs peines, ne savent invoquer que la mort. Autour de ce simulacre, quelques chênes, dont les racines avoient été arrosées de sang humain , portoient suspendues à leurs branches les armes et les enseignes de guerre des Gaulois ; le vent les agitoit^sur les rameaux, et elles rendoient, en s'entre-choquant , des murmures sinistres.

)) J'allois souvent visiter ce sanctuaire plein du souvenir de l'antique race des Celtes. Un soir je revois dans ce lieu. L'aquilon mugissoit au loin, et arrachoit du tronc des arbres des touffies de lierre et de mousse. Velléda parut tout à coup.

<c Tu me fuis , me dit-elle , tu cherches les endroits les plus déserts pour te dérober à ma présence; mais c'est en vain : l'orage t'apporte Velléda , comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds. »

y» Elle se plaça debout devant moi, croisa les bras, me regarda fixement et me dit :

«Xai bien des choses à t'apprendre; je voudrois causer long-temps avec toi. Je sais que

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