‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 54 sur 182 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

quelque fantôme de la nuit, et elle me touchoit les mains et les cheveux pour s'assurer de la réalité de mon existence. Mon bonheur à moi ressembloit au désespoir, et quiconque nous eût vus au milieu de notre félicité, nous eût pris pour deux coupables à qui Ton vient de prononcer l'arrêt fatal.

» Dans ce moment, je me sentis marqué du sceau de la réprobation divine : je doutai de la possibilité de mon salut et de la toute-puissance de la miséricorde de Dieu. D'épaisses ténèbres , comme une fumée , s'élevèrent dpns mon âme, dont il me sembla qu'une légion d'Esprits rebelles prenoit tout à coup possession. Je me trouvai des idées inconnues, le langage de l'Enfer s'échappa naturellement de ma bouche, et je fis entendre les blasphèmes de ces lieux où il y aura des gémissements et des pleurs éternels. *

» Pleurant et souriant tour à tour, la plus heureuse et la plus infortunée des créatures, Velléda gardoit le silence. L'aube commençoit à blanchir les cieux. L'ennemi ne parut point. Je retournai au château , ma victime m'y suivit. Deux fois l'étoile qui marque les derniers pas du jour cacha notre rougeur dans les ombres, et deux fois l'étoile qui rapporte la lumière nous ramena la honte et le remords. A la troisième

aurore , Y elléda monta sur mon char pour aller chercher Ségenax. Elle avoit à peine disjparu dans le bois de chênes^ que je vis s'élever audessus des forêts une colonne de feu et de fumée. A Tinstant où je découvrois ces signaux , un centurion vint m'apprendre qu'on entendoit retentir de village en village le cri que poussent les Gaulois quand ils veulent se communiquer une nouvelle. Je crus que les Francs avoient attaqué quelque partie du rivage , et je me hâtai de sortir avec mes soldats»

» Bientôt j'aperçois des paysans qui courent de toutes parts. Ils se réunissent à une grande troupe qui s'avance vers moi.

» Je marche à la tête des Romains vers lés bataillons rustiques. Arrivé à la portée à\k javelot , j'arrête mes soldats ^ et m'avançant seul^ la tête nue, entre les deux armées :

«•Gaulois , quel sujet tous . rassemble ? Les Francs sont -ils descendus dans les Armoriques? Venez -vous m'ofirir votre secours , ou vous présentez -vous ici comme ennemis de César ? »

» Un vieillard sort des rangs. Ses épaules trembloieht sous le poids de sa cuirasse, et son bras étoit chargé d'un fer inutile. O surprise ! je crois reconnoître une de ces armures que j'avois vues suspendues au bois des Druides.

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