‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 64 sur 182 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

épaisses d'un océan de sable. J arrivai au pied de cette montagne ; je commençai à gravir des rocs noircis et calcinés qui fermoient l'horizon de toutes parts. La nuit étoit descendue ; je n'entendois qae les pas d'une béte sauvage qui nçiarchoit devant moi, et qui brisoit, en passant dans l'ombre, quelques plantes desséchées. Je crus recoanoitre le lion de la fontaine. Tout à coup il se mit à rugir : les échos de ces montagnes inconnues semblèrent s'éveiller pour la première fois , et répondirent par un murmure sauvage aux accents du lion. Il s'étoit arrêté de* vant une caverne dont l'entrée étoit fermée par une pierre. J'entrevois une foible lumière à travers les fentes du rocher. Le cœur palpitant de surprise et d!espoir, je m'approche, je regarde; ô miracle ! je découvre réellement une lumière au fond de cette grotte.

«Qui que vous soyez, m'écriai-je, vous qui apprivoisez les bétes farouches, prenez pitié d'un voyageur égaré ! »

» A peine avois-je prononcé ces mots , que j'entendis la voix d'un vieillard qui chantoit un cantique de l'Écriture.

« Chrétien , m'écriai-je de nouveau , recevez votre frère !»

» A rinstant même je vis paroître un homme cassé de vieillesse , et qui sembloit réunir sur sa

tête autant d'années que Jacob. Il étoit vêtu d une robe de feuilles de palmier :

« Étranger, me dit -il; soyez le bienvenu l Vous voyez un homme qui est sur le point d'être réduit en poussière. L'heure de mon heureux sommeil est anâvée ; mais je puis encore vous donner l'hospitalité pour quelques moments.

Entrez, mon frère, dans la grotte de Paul. »

» Je suivis , en tremblant de respect , ce fondateur du Christianisme dans les sables de la Thébaïde.

» Au fond de la grotte, un palmier, étendant et entrelaçant ses branches de toutes parts, formoit une espèce de vestibule. Une fontaine très-claire couloit auprès. De cette fontaine sortoit un petit ruisseau qui , à peine échappé de sa source , rentroit dans le sein de la terre.* Paul s'assit avec moi au bord de l'eau, et le lion qui m'avoit montré le puits de l'Arabe se vint coucher à nos pieds.

« Étranger^ me dit l'anachorète avec une bienheureuse simplicité, comment vont les choses du monde ? Bâtit-on encore des villes ? Quel est le maître qui règne aujourd'hui? Il y a cent treize ans que j'habite cette grotte : depuis cent ans je n'ai vu que deux hommes, vous aujoiu'd'hui^ et Antoine, l'héritier de mon désert, qui vint frap-

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