‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 65 sur 182 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

per hier à ma porte y et qui reviendra demain pour m'eusevelir. »

» En achevant ces mots /Paul alla chercher dans le trou d'un rocher un pain du plus pur froment. Il mô dit que la Providence lui fournissoit chaque jour une pareille nourriture. Il m'invita à rompre avec lui le don céleste. Nçus bûmes un peu d'eau dans le creux de notre main; et après ce repas frugal, l'homme saint me demanda quels événenients m'avoient conduit dans cette retraite inaccessible. Après avoir entendu la déplorable histoire de ma vie :

« Eudore , me dit-il , vos fautes ont ét^ gran-* des y mais il n'est rien que ne puissent effacer des larmes sincères. Ce n'est pas sans dessein sur vous que la Providence vous a fait voir le Christianisme naissant par toute la terre. Vous le retrouvez encore dans cette solitude, parmi les lions , sous les feux du tropique , comme vous l'avez rencontré au milieu des ours et des glaces du pôle. Soldat de Jésus- Christ, vous êtes destiné à combattre et à vaincre pour la foi. Ô Dieu, dont les voies sont incompréhensibles ! c'est toi qui as conduit ce jeune confesseur daps cette grotte , afin que je lui dévoile l'avenir ; et qu'en achevant de lui faire connoître sa religion, je complète en lui par la grâce l'œuvre quç la nature a commencée! Eudore, reposez-vous ici

toute cette journée ; demain , au lever du soleil , nous irons prier Dieu sur la montagne, et je vous parlerai avant de mourir. »

» L'anachorète m'entretint encore long-temps de la beauté de la religion et des bienfaits quelle doit répandre un jour sur le genre humain. Ce vieillard présentoit dans ses discours un contraste extraordinaire : aussi naïf qu'un enfant » quand il étoit abandonné à la seule nature , il sembloit avoir tout oublié, ou ne rien connoître du monde , de ses grandeurs , de ses peines , de ses plaisirs; mais quand Dieu descendoit dans son àme , Paul devenoit un génie inspiré, rempli de l'expérience du présent et des visions de l'avenir. Deux hommes se trouvoient ainsi réunis dans le même homme : on ne pouvoit dire lequel étoit le plus admirable , ou de Paul l'ignorant , ou de Paul le prophète , puisque c'étoit à la simplicité du premier qu'étoit accordée la sublimité du second.

» Après m'avoir donné des leçons pleines d'une douceur grave et d'une agréable sagesse, Paul m'invite à faire avec lui un sacrifice de louanges à l'Eternel ; il se lève , et debout sous le palmier, il chante :

« Béni soyez-vous , Dieu de nos pères , qui n'avez pas méprisé ma bassesse !

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