‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 79 sur 182 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

docus a prononcé quelquefois le nom d'époux en parlant d'Eudore. Quoi , pour échapper à Hîérodès , se priver des douceurs de l'hyménée , ceindre pour toujours son front des bandelettes glacées de la! vestale! Aucune mortel, il est vrai, n'avoit été jusqu'alors assez puissant pour oser unir son sort au sort d'une vierge désirée d'un gouverneur impie; mais Eudore triomphateur et revêtu des dignités de l'Empire , Eudore , estimé de Dioclétien , adoré des soldats , chéri du prince héritier de la pourpre , n'est-il pas le glorieux époux qui peut défendre et protéger Cymodocée? Ah! c'est Jupiter, c'est Vénus, c'est l'Amour, qui ont conduit eux-mêmes le jeune héros aux rivages de la Messénie !

Cymodocée s'avançoit involontairement vers le lieu où le fils de Lasthénès avoit achevé de conter son histoire. Lorsqu'une chevrette des Pyrénées s'est reposée pendant le jour avec le pasteur au fond d'un vallon, si la nuit, s'échappant de la crèche , elle vient chercher le pâturage accoutumé , le berger la retrouve le matin sous le. cytise en fleurs qu'il a choisi pour abri : ainsi la fille d'Homère monte peu à peu vers la grotte habitée par le chasseur arcadien. Tout à coup elle entrevoit comme une ombre immobile u l'entrée de cette grotte; elle croit reconnoître Eudore. Elle s'arrête ; ses genoux tremblent sous

elle ; elle ne peut m fuir ni avaocer. Céioil le &\s de Lasthéuèslui-même ; il prioit enTiroaoé des margnefi de sa pénitence : le cilice -, la cendre, la tête blanchie d'un martyr excitoient ses larmes et animoient sa foi. Il entend les pas de Cymodocée , il voit cette vierge charmante prête à tomber sur la terre , il vole à son secours j il la soutient dans ses bras , il se défend à peine de la presser sur son cœur. Ce n'est plus ce Chrétien, si grave ^ si rigide : c'est un homnoe plein d'indulgence et de tendresse , qui veut attirer une âme à Dieu et obtenir une épouse divine.

Comme un laboureur porte dcmcement à la bergerie l'agneau que la ronee a déchiré , ainsi le fils de Lasthénès enlève dans ses bras Cytno^ docée y et la déposa sur un banc de mousse à rentrée de la grotte. Alors la fille de Démodocnis, d'une voix tremiUânte :

«Me pardQjunerasr-tu d^avoir encore troublé tes mystères ? Un dieu, je ne sais quel dieu > m'a égarée comme la première nuit^ »

— « Cymodoeée, répondit Ëudore aussi trem-t blant que la prêtresse des Muses, ce Dieii qui vous a égarée est mon Dieu^ mon Dieu qui vous cherche et qui veut peut-être vous doomer à moi.»

La fi^lle d'Homère Répliqua :

« Ta religion défend aux jeunes hcutnmes de

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s'attacher aux jeunes filles , et aux jeunes filles de suivre les pas des jeunes hommes : tu n as aimé que lorsque tu étois infidèle à Um Dieu. »

Çymodocée rougit, !E^udore s'écria :

m Ahl je n ai jamais aimé quand j'offensais ma religion l Je le sens à présent que j'aime par la volonté de mon Dieu. )»

Le baume que l'on verse sur la blessure , l'eau fraîche. qui désaltère le voyageur fatigué , ont moins de charmes que ces p«u:oles échappées au fils de Lasthénès. EUes pénètrent de jeîe le cœur de Çymodocée* Comme deux peupliers s'élèvent silencieux au bord d'une source,, pendant le calme d'une nuit d'été, aiusi les deux époux désignés par le ciel demeuroient immobiles et mueÇs à l'entrée de la grotte. Çymodocée rompit la première le silence :

«Guerrier,. pardonne apx demandes importunes d'une Messénienne ignorante. Nul ne peut savoir quelque chose s'il n'a été instruit par un maître habile , ou si les dieux eux-mêmes n'ont pris soin d'orner son esprit. Une jeune fille surtout ne sait rien , à moins qu'elle ne soit allée broder des voiles chez ses compagnes , ou qu'elle n'ait visité les temples et les théâtres. Four moi, je n'ai jamais quitté mon père, prêtre chéri' des Immortels. Dis-^moi, puisqu'on peut aimer dans ton culte , il. y a donc une Vénus chrétienne ?

A-t-eilc un char et des colombes ? Les désirs , les querelles amoureuses, les entretiens secrets , les tromperies innocentes , le doux badinage qui surprend le cœur de Fhomme le plus sensé , sontils cachés dans sa ceinture, ainsi que le raconte mon divin aïeul ? La colère de cette déesse estelle redoutable ? Force - 1 - elle la jeune fille à chercher le jeune homme dans la palestre , à l'introduire furtivement sous le toit paternel? ^ Ta Vénus rend -^ elle la langue embarrassée ? Répand-elle un feu brûlant , un froid mortel dans les veines ? Oblige-t-elle à recourir à des philtres pour ramener un amant volage , à chanter la lune , à conjurer le seuil de la porte ? Toi, Chrétien, tu ignores peut-^trequé l'Amour est fils de Vénus , qu'il fut nourri dans les bois du lait des bêtes féroces, que son premier arc étoit de frêne, ses premières flèches de cyprès , qu'il s'assied sur le dos du lion, sur la croupe du qentaure , sur les épaules d'Hercule , qu'il porte des ailes et un bandeau , et qu'il accompagne Mars et Mercure , l'éloquence et la valeur. »

— tt Infidèle, répondit Eudore, ma religion ne favorise point les passions funestes , mais elle sait donner par la sagesse même une exaltation aux sentiments de l'âme, que votre Vénus n'inspirera jamais. Quelle religion est la vôtre , Gymodocée ? Rien n'est plus chaste que votre âme ,

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