‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 81 sur 182 · LIVRE XIL · texte numérisé non relu

LIVRE XIL

achevé de m'enseigner la pudeur : elle avoit quitté la terre avec Némédis; les Chrétiens l'auront fait descendre du ciel. i>

Un mouvement du fils de Lasthénès fît alors rouler à terre un crucifix ; la jeune Messénienne poussa un cri de surprise mêlée d^une sorte de frayeur :

« Cest Timage de mon Dieu , dit Eudore en relevant avec respect le bois sacré, de ce Dieu descendu au tombeau, et ressuscité plein de gloire. )>

— « C'est donc , itepartit la fille d'Homère , comme le beau jeune homme de l'Arabie , pleuré des femmes de Byblos, et rendu à la lumière des cieux par la volonté de Jupiter? »

— «Cymodocée, répliqua Eudore avec une douce sévérité , vous connc^tréz quelque jour combien cette comparaison est impie et sacrilège : au lieu des mystères de honte et de plaisir, vous voyez ici des miracles de modestie et de douleur; vous voyez le fils du Tout-Puissant, attaché à une croix pour nous ouvrir le ciel , et pour mettre en honneur sur la terre l'infortune , la simplicité et l'innocence. Mais au bord du Ladon, sous les ombrages de TArcadie, au milieu d'une nuit enchantée , dans ce pays où l'imagination des poètes a pl&cé l'amour et le bonheur, comment arrêter Fesprit d*une prêtresse des Muses sur un objet aussi grave?

Toutefois y fille de Démodocus , les austères mé' ditations fortifient dans le cœur du Chrétien les attachements légitimes; et, en le rendant capable de toutes les vertus , ellefr le rendent plus digne d'être aimé4 »

Gymodocée prêtoit une oreille attentive à ce discours : je ne sais quoi d'étonnant se passoit au fond de son cœur. Il lui sembloit qu'un ban-*^^ deau tomboit tout à coup de ses yeux , et qu'elle découvroit une lumière lointaine et divine. « La sagesse, la raison, la pudeur et l'amour s^offroient pour la première fois à ses regards dans une alliance inconnue. Cette tristesse évan<« gélique que le Chrétien mêle à tous les sentie ments de la vie , cette voix douloureuse qu'il fait sortir du sein des plaisirs , achevoient d'étonner et de confondre la fille d'Homère. Eudore lui présentant le crucifix ;

(c Voilà, lui dit-il, le Dieu de charité, de paix, de miséricorde, et pourtant le Dieu persécuté! O Gymodocée, c'est sur cette image auguste que je pourrois seulement recevoir^ votre foi, si vous me jugiez digne de devenir votre époux. Jamais l'autel de vos idoles, jamais le carquois de votre Amour ne verront radprataur du Christ uni à la prêtresse des Muses. »

Quel moment pour la fille d'Homère! Passer tout à coup des idées voluptueuses dela.my-

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